LIBAN
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La géographie a
très tôt dicté au Mont-Liban ses particularités.
Cette chaîne montagneuse offre des conditions écologiques - en
particulier de l'eau en abondance - propres à favoriser l'installation
des hommes. De plus, difficilement accessible, le Mont-Liban a pu, à
différentes reprises, servir de refuge naturel à diverses
minorités persécutées. C'est au XVIe siècle, avec
l'avènement de la dynastie Il le sera à nouveau sous le règne de Béchir II, issu de la grande famille des Chehab, de 1788 à 1840. C'est seulement à cette époque que commencent à s'affirmer vraiment les conditions qui feront du Liban une entité particulière dans le monde arabe : une société chrétienne dans la montagne ayant de forts liens avec l'Europe ; une société druze montagnarde suffisamment confiante dans ses structures tribales pour accepter, dans ses villages, des chrétiens en nombre de plus en plus grand ; un port, Beyrouth, lien entre la montagne et l'Occident, avec une présence de musulmans sunnites, et centre, pour l'ensemble de l'Empire ottoman, de l'éducation et des idées occidentales ; une présence missionnaire catholique d'abord, puis protestante ; une économie de la soie concentrée dans la montagne, et favorisant les échanges entre l'arrière-pays et Beyrouth. Cette double domination - druze et maronite - sur la montagne libanaise se traduit, en 1843, par le système du double caïmacamat. Deux provinces sont délimitées au Mont-Liban : l'une au nord, maronite, l'autre au sud, druze. Elles demeurent sous l'autorité de l'Empire ottoman - qui exerce sa suzeraineté sur le Liban depuis le XVIe siècle -, même si déjà les puissances européennes s'arrogent un droit de regard qui encourage l'extension du confessionnalisme. 1860 marque une étape importante pour le pays du Cèdre. Au départ, une révolte paysanne, dirigée par un maréchal-ferrant du nom de Tanios Chahine ; à l'arrivée, des massacres interconfessionnels. La jacquerie a dégénéré en guerre de religion. Le sort des chrétiens sert de prétexte à Napoléon III pour dépêcher un corps expéditionnaire. Un règlement organique est négocié entre les puissances européennes et la Sublime Porte ; en vigueur jusqu'à la Première Guerre mondiale, il consacre le " particularisme " libanais avec la représentation politique des communautés. Après la victoire de 1918, la France obtient, en vertu des accords Sykes-Picot, le contrôle d'une partie du Proche-Orient. Elle établit son mandat sur le Grand-Liban (dans ses frontières actuelles) et institutionnalise le confessionnalisme et l'hégémonisme maronite. Cette domination sera, tout compte fait, de courte durée. Le régime de Vichy ayant laissé l'Axe utiliser le Liban et la Syrie, la Grande-Bretagne - avec l'appui des Forces françaises libres - occupe les deux pays en juillet 1941. La marche vers l'indépendance est alors inéluctable, et celle-ci est proclamée en 1943. Malgré un débarquement de troupes en 1945, Paris ne restaurera pas son autorité. Le Liban sera membre fondateur de l'ONU et de la Ligue arabe. Mais l'indépendance, proclamée le 22 novembre 1943, n'a pas été rendue possible seulement par l'affaiblissement de la France ou la montée du mouvement nationaliste. Il aura fallu aussi un accord non écrit, le " pacte national ", compromis entre les grandes familles sunnites et maronites. Deux clauses dans le marché : les chrétiens renoncent à la protection française et acceptent l'indépendance, les musulmans abjurent l'unité arabe et en tout premier lieu le rêve d'une " grande Syrie ". Autre postulat de naissance du nouvel État, le maintien du confessionnalisme. Ce fragile équilibre sera, maintes fois, ébranlé. La première secousse sérieuse survient, en 1958, d'une double crise, régionale et nationale. Le président libanais, Camille Chamoun, prend fait et cause contre Nasser, dans le conflit qui oppose ce dernier à l'Occident. Il appuie, en particulier, la création du pacte de Bagdad, en 1955. Il ne peut donc que se sentir menacé par la constitution de la République arabe unie (RAU) entre l'Égypte et la Syrie, le 1er février 1958. La RAU, au contraire, galvanise les partis progressistes, ainsi que les musulmans au Liban. Déçus par l'absence de réformes - que Chamoun s'était pourtant engagé à mettre en oeuvre -, ils ne peuvent accepter que le président, contrairement à la Constitution, sollicite un deuxième mandat. Les affrontements se multiplient à partir de mai 1958. Le 14 juillet 1958, la monarchie pro-occidentale d'Irak s'effondre et Camille Chamoun fait appel aux États-Unis pour sauver son régime. Le lendemain, les marines débarquent à Beyrouth. Les combats se poursuivent encore quelques semaines et débouchent sur un compromis : le général Fouad Chehab, chef de l'armée, succède à Camille Chamoun et le pacte de 1943 est reconduit. Lui et son successeur, Charles Helou, tenteront, sans succès, de renforcer l'autorité de l'État et de remédier aux inégalités excessives, communautaires ou sociales. Durant les vingt années qui précèdent l'explosion de 1975, le Liban se métamorphose. Sa fonction de relais régional et de plaque tournante entre les économies ouest-européenne et américaine, et le monde arabe est dynamisée par le pétrole. Le pays du Cèdre, où règne le libéralisme le plus sauvage, collecte des capitaux venant des États du Golfe ou fuyant le " carcan socialiste " de l'Égypte, de la Syrie et de l'Irak. Le secteur des services (finances et banques, commerce, tourisme...) contribue, en 1970, pour plus de 70 % au produit intérieur brut : un des taux les plus forts du monde. Le secteur bancaire occupe, dans ce contexte, une place centrale et hégémonique. Cet essor entraîne une prospérité bien mal partagée. L'absence de l'État - évidente dans le domaine économique - empêche toute esquisse de politique sociale. Les disparités et les inégalités s'approfondissent, se confondant en partie avec les divisions confessionnelles. À ces tensions internes s'ajoute le choc de la guerre de 1967 et l'affirmation palestinienne au Liban. Les commandos galvanisent l'énergie des réfugiés, plusieurs centaines de milliers dans le pays du Cèdre. En octobre 1969 éclate la première crise sérieuse entre l'État et la Résistance. Appuyés par un mouvement populaire libanais qui mêle revendications sociales et nationales, les fedayin arrachent, en novembre, les " accords du Caire " qui légalisent leur présence dans les camps au sud. Après l'élimination de l'OLP de Jordanie, en 1970-1971, le Liban forme la dernière base palestinienne. Israël multiplie les raids de représailles. Tel Aviv cherche moins à détruire la Résistance - les objectifs sont le plus souvent et civils et libanais - qu'à forcer le gouvernement de Beyrouth à réduire lui-même les Palestiniens. Mais cette tactique, qui a réussi en Jordanie, échoue au Liban. Elle n'aura pour résultat que de stimuler le processus de décomposition de l'État et précipiter la guerre civile. Celle-ci éclate le 13 avril 1975. Quand, en juin 1982, l'armée israélienne déferle sur le Liban, le pays est déjà exsangue et aucune autorité centrale n'arrive à s'imposer. Le pire reste pourtant à venir. Les deux années qui suivent sont marquées par l'échec des tentatives des phalangistes, appuyées par Jérusalem, d'imposer leur hégémonie sur le Liban. Le pouvoir du président Amine Gemayel subit défaite sur défaite : dans le Chouf, en septembre 1983, à Beyrouth-Ouest en février 1984. Le front de l'opposition (Amal, Parti socialiste progressiste de Walid Joumblatt, Soliman Frangié, Rachid Karamé...) élargit les zones sous son contrôle tandis que la Force multinationale, marines américains en tête, quitte précipitamment la capitale du Liban. Pendant ce temps, dans le Sud, la résistance à l'occupation israélienne s'amplifie ; lancée surtout par les partis de gauche, elle s'est élargie et devient massive avec le ralliement des islamistes. Israël accélère son retrait qui s'achève en juin 1985, à l'exception d'une " zone tampon " contrôlée avec l'aide de l'Armée du Liban-Sud. Amine Gemayel renverse ses alliances, abroge le traité qu'il avait signé en 1983 avec Israël et constitue, le 30 avril 1984, sous la direction de Rachid Karamé, un gouvernement d'union nationale. En décembre 1985, un accord tripartite entre Amal, les Forces libanaises et le PSP de Walid Joumblatt semble ouvrir la voie à un règlement durable. Il n'en est rien et les divisions reprennent le dessus, sans que Damas - qui, avec 35 000 soldats, contrôle 60 % du territoire - se révèle capable d'imposer son point de vue. Et en septembre 1988, après l'échec des tentatives de trouver un successeur à Amine Gemayel, le Liban se retrouve sans président, avec deux gouvernements - l'un " chrétien " dirigé par le général Michel Aoun, chef de l'armée, l'autre " musulman " conduit par Sélim Hoss, qui a succédé à Rachid Karamé assassiné le ler juin 1987. Le 14 mars 1989, le général Michel Aoun déclenche la " guerre de libération " contre la Syrie. Malgré l'incontestable popularité que cette action lui vaut, son principal résultat est d'aboutir à une sanglante guerre civile interchrétienne entre l'armée et les Forces libanaises de Samir Geagea qui ont choisi d'accepter le processus de paix lancé à Taëf, en Arabie Saoudite. Réunie à l'initiative du comité tripartite de la Ligue arabe (Algérie, Arabie Saoudite, Maroc), une session du Parlement libanais - 62 parlementaires sont présents - adopte le 22 octobre 1989, à la quasi-unanimité, un plan de réformes prévoyant la réduction des pouvoirs du président maronite au profit du Conseil des ministres et, surtout, du Premier ministre musulman sunnite ainsi que du président chiite de l'Assemblée. Le Parlement sera désormais composé à parts égales de chrétiens et de musulmans. Dès l'élection du nouveau président et la formation d'un gouvernement d'union nationale commenceront le désarmement des milices et l'extension de l'autorité de l'État. Réuni le 5 novembre 1989 au Liban, le Parlement - malgré l'opposition du général Aoun - ratifie le texte et élit le président René Moawad : assassiné le 22 novembre, ce dernier sera remplacé par Elias Hraoui. Le plus surprenant est que l'accord sera finalement appliqué. Profitant de la crise du Golfe durant laquelle il choisit le " bon camp ", Hafez Al Assad fait donner l'assaut contre les troupes du général Aoun en octobre 1990 : il n'y a plus de double pouvoir à Beyrouth, qui est réunifiée. Les milices - à l'exception du Hezbollah - sont désarmées et l'autorité de l'armée s'étend ; la paix civile revient, même si le Sud du pays reste un foyer de tension. La signature à Damas, le 22 mai 1991, du Traité de fraternité et de coopération entre la République syrienne et la République libanaise confirme la mainmise syrienne sur la vie du Liban. Les premières élections législatives depuis 1972 se déroulent en août et septembre 1992, boycottées par de nombreuses forces et personnalités chrétiennes - Parti phalangiste, Forces libanaises, partisans du général Michel Aoun, Camille Chamoun, Raymond Eddé, ainsi que le patriarche maronite, Mgr Nasrallah Sfeir. Le taux de participation est faible, sauf dans le Sud où il avoisine les 50 %. Le Hezbollah connaît un succès particulier, avec huit élus, ce qui en fait le premier parti politique du pays, les 120 autres sièges ayant été, pour l'essentiel, conquis par des notables ou des personnalités proches de Damas. Nabih Berri, chef du mouvement Amal, est élu président de l'Assemblée, tandis que Rafik Hariri devient premier ministre. Malgré le caractère contestable du scrutin, la Syrie a réussi son opération et les maronites apparaissent comme les grands perdants du scrutin. La nomination du millionnaire saoudo-libanais à la tête du gouvernement suscite bien des espoirs de reconstruction et de redémarrage économique. Mais l'ultralibéralisme et l'affairisme qui désormais règnent au Liban, ainsi que le projet absurde de reconstruction de Beyrouth, auront vite eu raison de l'optimisme de la population. Malgré une reprise des investissements, le sort de la population reste précaire. L'agression de Tsahal contre le Sud, au printemps 1996, puis la victoire de la droite aux élections israéliennes illustrent la fragilité de la paix sur laquelle comptaient les dirigeants. Enfin, la décision - sans précédent dans l'histoire du pays - prise en octobre 1995 de proroger de trois ans le mandat du président Élias Hraoui confirme que rien ne se fait à Beyrouth sans décision de Damas. Les élections de l'été 1996, auxquelles se sont ralliées une partie des forces maronites et marquées par une forte participation, montrent toutefois qu'il n'y a pas d'autre voie que celle fixée par la Syrie à Taëf. C'est d'ailleurs aux autorités syriennes, et non libanaises, que Benyamin Netanyahou présentera, en août 1996, son plan dit " Liban d'abord ", que Damas repoussera sans même consulter Beyrouth : ce que Hafez Al Assad attend pour négocier, c'est le retrait d'Israël du Golan , et non du Sud-Liban... Le Liban est un pays de 10 500 kilomètres carrés et de 2,8 millions d'habitants. Ne disposant pas de ressources naturelles, il a longtemps dû son développement exceptionnel à son rôle de pont entre Orient et Occident, entre capitaux arabes et banques du Nord. Mais, même en cas de retour à la paix, il lui faudra reconquérir une place nouvelle dans un Moyen-Orient profondément transformé depuis 1975 où, partout, sous la pression de la libéralisation et de la fin du socialisme arabe, des concurrents sont apparus. |
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