LOBBY
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Nom donné, aux Son poids tient d'abord à l'importance de la communauté juive outre-Atlantique, du fait des immigrations massives, notamment au lendemain des vagues de pogroms de la fin du XIXe et du début du XXe siècles : 5,8 millions, soit près de 30 % de plus qu'en Israël même. Cette importante minorité dispose dès lors d'une influence électorale non négligeable, en particulier dans les États où elle est concentrée : elle représente plus de 3 % de la population en Californie et dans le Connecticut, près de 4 % en Pennsylvanie et dans le Massachusetts, plus de 4 % dans le Maryland, plus de 5 % dans le New Jersey et 14 % dans l'État de New York. De surcroît, sa participation aux élections étant en général beaucoup plus élevée que celle de la moyenne de leurs compatriotes, les Juifs américains pèsent beaucoup plus que leur simple nombre. Mais cette présence, déjà significative, est comme décuplée par l'organisation serrée de la grande majorité de cette population, dont la discipline de vote fait la force. Les Juifs américains sont représentés par un grand nombre d'organisations à caractère religieux, politique ou communautaire. Si la Conférence des présidents des principales organisations juives joue un rôle actif, notamment en direction de la Maison Blanche et du Département d'État, il faut compter aussi avec le Conseil sioniste américain, le B'nai Brith, ou bien encore la fameuse Ligue de défense juive fondée par le rabbin Meïr Kahane. Chacun des grands partis israéliens dispose en fait de relais aux États-Unis, en particulier la droite qui s'appuie sur l'Organisation sioniste d'Amérique. Mais c'est le Comité des affaires publiques américano-israéliennes (AIPAC) qui, depuis 1954, coordonne très officiellement l'intervention du lobby. Il compte 50 000 membres actifs, dont 58 permanents au Capitole. Son budget annuel a dépassé, en 1995, 15 millions de dollars, répartis, via plusieurs dizaines de Comités d'action politique (PAC), aux hommes politiques américains en fonction de leurs prises de position sur Israël et les conflits du Proche et Moyen-Orient. Au total, on considère que le lobby " tient " ainsi une cinquantaine de membres du Sénat et près de 200 de la Chambre des Représentants. D'où cette boutade d'un journaliste d'outre-Atlantique : " Si Israël devenait pour de bon un État américain, il ne serait plus représenté au Congrès que par deux sénateurs au lieu des cinquante qui le soutiennent systématiquement "... Globalement, les Juifs américains contribuent pour 60 % aux campagnes du Parti démocrate, et pour 40 % à celles des républicains. Traditionnellement, ils votent à 70 % démocrate et à 30 % républicain. Une exception : le républicain Ronald Reagan, dont l'engagement pro-israélien a séduit, en 1980, 40 % de cet électorat. Le démocrate Bill Clinton, dont l'attachement à Israël a pu être décrit comme quasi-religieux, a battu un record en 1992 en obtenant, selon les analystes, 85 % des voix de ses compatriotes juifs - il est vrai qu'il s'opposait à George Bush, qui avait osé, parlant du lobby, dénoncer " des groupes très forts et très efficaces qui sont contre nous "... Organisation de voyages en Israël, briefings, batailles de presse, réseaux de parlementaires et de personnalités gouvernementales, financement des grands partis, vote essentiel et parfois décisif : tous ces facteurs se conjuguent pour peser sur la présidence américaine, en particulier lorsque des divergences la séparent d'Israël. Déjà efficace pour défendre, aux États-Unis, les intérêts du Yichouv en construction avant la Seconde Guerre mondiale, puis pendant et après celle-ci pour gagner Franklin D. Roosevelt et Harry Truman à la création d'un État juif, le lobby interviendra avec régularité contre la fourniture d'armes sophistiquées aux pays arabes, y compris amis des États-Unis. Il se battra contre toute perspective de négociations incluant l'OLP et l'URSS. Il mettra régulièrement le pied des Juifs soviétiques dans le plat de la détente URSS-USA. Il veillera au soutien massif des États-Unis à Israël lors des conflits l'opposant à ses voisins arabes et, entre ceux-ci, à l'augmentation de l'aide américaine, civile et militaire, à l'État juif. La puissance du lobby pro-israélien tient également à la faiblesse du lobby pro-arabe, malgré la création récente de l'Association nationale des Arabes américains et du Comité américano-arabe contre la discrimination. Mais seuls 100 000 des 2 500 000 d'Américains d'origine arabe y militent, contre 2 000 000 d'Américains juifs actifs sur une communauté de 5 800 000. De plus, alors que l'ambassade israélienne aux États-Unis travaille en étroite liaison avec le lobby, aucune des ambassades arabes n'en fait autant avec les organisations pro-arabes. Son organisation rigoureuse ne met cependant pas le lobby pro-israélien à l'abri des crises. La guerre du Liban et l'intifada palestinienne vont ainsi secouer en profondeur la communauté : d'après les sondages, la moitié de ses membres condamnent alors l'attitude du gouvernement israélien et 70 % se prononcent pour une solution négociée. Si bien qu'après la guerre du Golfe, la fameuse poignée de mains de Washington et les accords d'Oslo soulèvent parmi les Juifs américains un espoir, certes mêlé d'inquiétudes, mais largement majoritaire : les deux tiers d'entre eux se prononcent pour les négociations de paix (contre moins de 10 %) et espèrent que les organisations juives américaines contribueront à leur mise en oeuvre. Cette évolution n'est évidemment pas du goût du courant, minoritaire mais activiste, qu'animent les organisations sionistes de droite et d'extrême-droite ainsi que les groupes ultra-orthodoxes - si 1,3 % seulement des Israéliens sont originaires des États-Unis, 15 % des colons en viennent, dont un certain Baruch Goldstein... Mobilisé tout au long de l'année 1991 contre le " chantage " de l'administration américaine - qui conditionne sa garantie des dix milliards de dollars de prêts demandés par le gouvernement Shamir à l'arrêt par celui-ci de la colonisation des Territoires occupés -, l'AIPAC a pris sa part de la défaite de George Bush. Mais les victoires consécutives de Bill Clinton et d'Itzhak Rabin l'ont pris à contre-pied. Sous la pression du nouveau Premier ministre israélien, le Comité convient de ne pas mener campagne contre la nouvelle politique de l'État juif, mais il est débordé par des organisations plus radicales, hostiles au compromis avec les Palestiniens. Tandis que l'AIPAC s'investit, derrière le sénateur républicain D'Amato, dans la lutte contre le terrorisme iranien, des organisations juives manoeuvrent pour empêcher le vote par le Congrès de l'aide américaine à l'Autorité palestinienne, d'autres dénoncent la restitution de territoires aux Palestiniens, d'autres encore (l'Organisation sioniste d'Amérique, tendance Likoud) installent un " groupe de suivi des accords de paix " mis en place par avec 15 sénateurs et 31 représentants. Pire : la traditionnelle collecte pour Israël est tombée de 1 milliard de dollars en 1991 à moins de 500 millions en 1995 - certains en détournent même une partie pour financer... les colonies de Cisjordanie ! D'où, un mois avant son assassinat, la colère d'Itzhak Rabin : de retour des États-Unis, le Premier ministre dénonce l'attitude " inconcevable et inacceptable d'une partie de la communauté juive américaine. ". Si le changement de majorité intervenu en Israël est de nature à mettre du baume sur les relations entre le lobby et l'État juif, il ne comblera pas pour autant le fossé qui le sépare de la majorité juive silencieuse des États-Unis. Près des deux tiers des juifs américains se prononcent, en août 1996, pour la création d'un État palestinien... L'analyse du lobby juif ne doit cependant pas faire oublier que l'" alliance stratégique " avec Israël, approfondie, au fur et à mesure des décennies, par les présidents américains tient d'abord au rôle même assigné à l'État juif dans la politique des États-Unis. Leur influence sur la Maison Blanche, les dirigeants israéliens la tiraient de la conscience qu'ils avaient d'être à la tête du seul bastion stable dont dispose Washington dans la région. Si, tour à tour, Harry Truman en 1949, Lyndon Johnson en 1967, Richard Nixon en 1973, Jimmy Carter en 1977 et Ronald Reagan en 1982 renoncent à tout ou partie de leurs projets devant le refus d'Israël, c'est qu'ils ne peuvent - en tout cas, ne veulent - pas prendre le risque d'une crise majeure entre les deux pays. C'est ainsi, par exemple, que Moshe Dayan pouvait, dans l'International Herald Tribune, en 1979, le prendre de haut : " Vous, les Américains, vous pensez que vous nous forcerez à quitter la Cisjordanie. Mais nous sommes là et vous êtes à Washington. Que ferez-vous si nous maintenons nos implantations ? Pousser un cri ? Que ferez-vous si nous maintenons notre armée là-bas ? Envoyer des troupes ? " La question posée par le célèbre général, a peut-être retrouvé, le 29 mai 1996, une certaine actualité... |
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Alain Gresh - Dominique Vidal
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