PARTIS POLITIQUES ISRAÉLIENS

La vie politique israélienne s'est toujours caractérisée par l'existence d'une multiplicité de formations, reflet des innombrables courants du sionisme dont toutes - à la seule exception du Parti communiste - se réclament, dans le cadre d'une proportionnelle incitant par ailleurs à l'éparpillement.

Le principal parti du Yichouv, entre les deux guerres mondiales, puis d'Israël jusqu'en 1977, fut le Parti travailliste, né en 1930 sous le nom de Mapaï (Parti des travailleurs d'Eretz Israël) de la fusion de deux groupes sionistes socialistes. Réformiste, partisan de l'alliance avec la Grande-Bretagne comme avec la droite sioniste, il passe de 42,3 % des voix en 1931 à 59,1 % en 1944. C'est après la création d'Israël que, détenteur de la présidence de la République et du poste du Premier ministre, il va connaître une érosion qui le fera descendre - avec ses alliés - de 53,4 % en 1949 à 26 % en 1977. Pour la première fois, les travaillistes doivent alors céder la direction du pays à la droite.

Ce recul est d'autant plus net que le Mapaï, devenu Parti travailliste, bénéficie à partir de 1969 du renfort du Mapam, au sein de l'alignement travailliste (Maarakh). Héritier de l'Hachomer Hatzaïr (Le jeune gardien) et du Poale Sion Smole (Les travailleurs de Sion de gauche), le Mapam perpétue après guerre leur tradition originale : projet d'État binational, amitié avec l'URSS, enracinement dans les kibboutzim. Mais son entrée au gouvernement (1967) et dans le Maarakh (1969) l'en a écarté, pour le transformer en caution de la direction travailliste, avec laquelle il rompra provisoirement en 1984 - il se contente alors de 2,5 % des suffrages...

La remontée de la gauche sera longue. Le parti travailliste se ressaisit en 1981 (36,6 %), mais replonge à nouveau en 1984 (34,9 %) - ce qui ne l'empêche pas de participer au gouvernement dit d'union nationale - et 1988 (30 %). Quatre ans plus tard, ses 34,6 % lui permettent de remporter l'élection, grâce à l'apport des partis réunis au sein de Meretz - le Mapam, le Mouvement des droits civiques Ratz et les centristes de Shinui - qui s'adjugent 9,6 % des voix. Le 29 mai 1996, cette coalition - dont le leader, Shimon Peres, se voit rafler le poste de Premier ministre par Benyamin Netanyahou, avec moins de 30 000 voix d'avance - se retrouve dans l'opposition, avec respectivement 26,8 % et 7,4 % des suffrages, soit 34 et 9 députés.

À gauche encore, mais en rupture avec le consensus, d'autres courants très minoritaires. Seule formation unissant Arabes et Juifs, le Parti communiste, créé en 1922, connaîtra de nombreuses scissions dont la dernière, en 1965, l'affaiblira considérablement parmi la population juive. Antisionistes dans une nation sioniste, longtemps prosoviétiques dans un pays antisoviétique, partisans dès l'origine d'un État palestinien que rejetaient leurs concitoyens, les communistes israéliens n'ont jamais atteint 5 % des suffrages, la plupart provenant de l'électorat arabe. Le Front démocratique pour la paix et l'égalité (Hadash), qu'ils animent, allié aux survivants de la Liste progressiste du nationaliste palestinien Mohamed Miari et de feu le général pacifiste israélien Matityahou Peled, a connu une remontée le 29 mai 1996 : il compte désormais 5 élus à la Knesset (+ 2). L'alliance du Parti arabe démocratique et du mouvement islamiste a également effectué une percée en 1996, obtenant 4 élus (+ 2).

Électoralement marginaux, ces courants avaient cependant été capables de contribuer à l'expression, lors de la guerre du Liban, d'un puissant mouvement pacifiste structuré par La paix maintenant, le Comité contre la guerre du Liban et l'organisation de soldats Yech Gvul (Il y a une limite)... Retombée après le retrait israélien du Liban, la vague pacifiste s'était de nouveau exprimée en solidarité avec l'intifada palestinienne. Les intellectuels, en particulier, s'étaient massivement retrouvés dans les manifestations et au bas des pétitions exigeant l'arrêt de la répression et la négociation avec les Palestiniens. Mais la victoire d'Itzhak Rabin aura été fatale à ce courant d'opinion : face aux négociations de paix, et malgré les menaces planant sur son développement, les pacifistes israéliens ne se mobiliseront plus. Du moins jusqu'à cette soirée du 4 novembre 1995 qui se conclura par l'assassinat de Rabin. " Où étiez-vous lorsque l'extrême droite nous insultait ? Où étiez-vous pour soutenir le processus de paix qui, seul, amènera Israël vers le bonheur ? " leur demandera sa veuve...

La droite israélienne comprend, elle, deux composantes : le sionisme " révisionniste " fondé par Zeev Jabotinsky et incarné par Menahem Begin, et le mouvement libéral, avant guerre et jusqu'en 1961 les sionistes généraux, divisés ensuite en libéraux et libéraux indépendants. Longtemps opposées, une partie des libéraux participant même aux coalitions gouvernementales dirigées par les travaillistes, ces deux ailes connaîtront une spectaculaire ascension lorsqu'elles se réuniront, d'abord en 1965 au sein du Gahal (bloc Herout-libéral), puis en 1973 dans le Likoud (Coalition) : de 16,7 % en 1949 à 35,3 % en 1977. Menahem Begin deviendra ainsi le 20 juin 1977, le premier Premier ministre non travailliste d'Israël, avant de laisser sa place, en 1983, à Itzhak Shamir. Après un bref passage de Shimon Peres à la tête d'un cabinet bipartite, Itzhak Shamir reprend la tête du gouvernement, d'abord d'union nationale en 1986, puis de droite après le scrutin du ler novembre 1988, enfin de droite et d'extrême droite à partir de juin 1990. En 1992, retombé à 24,9 % et 32 députés, le Likoud repasse dans l'opposition dont il était sorti quinze ans plus tôt. Malgré un nouveau recul, il reprendra le pouvoir - avec l'appui des partis religieux - au lendemain du scrutin du 29 mai 1996, où le bloc qu'il a formé avec le mouvement Gesher, fondé par David Levy pour capter les voix des Orientaux, et le parti d'extrême droite Tsomet (voir plus loin) totalise 25,1 % des suffrages et 32 députés.

À partir de la fin des années 70, l'État juif connaîtra une extrême droite de plus en plus active, née du refus des accords de Camp David, et nourrie à la fois par la colonisation de la Cisjordanie, le chauvinisme ambiant, la crise économique, sociale et morale en pleine explosion, le tout sur fond d'intégrisme religieux. La figure la plus connue en est le rabbin Meïr Kahane, député de 1984 à 1988 - la Cour suprême l'a alors interdit de candidature -, et dont le mouvement Kach (C'est ainsi) se fixe pour but " l'expulsion de tous les Arabes du Grand Israël ". Kahane a été assassiné à New York en novembre 1990. Son parti sera interdit après le massacre d'Hébron, le 25 février 1994.

Mais d'autres groupes sont également influents. Outre leur terreau commun, le Gouch Emounim (Bloc de la foi), très implanté dans les colonies de Cisjordanie, ils ont en commun une double exigence : l'annexion des Territoires occupés et, plus ou moins ouvertement, l'expulsion de leurs habitants palestiniens. Baptisé " transfert ", ce projet n'était autrefois défendu que par Kahane. Mais la peur de l'intifada et, depuis 1993, de la perspective d'un État palestinien a rallié un secteur non négligeable de l'opinion à l'idée d'expulsion, dont se réclament des mouvements comme Tehiya (Renaissance) et Moledet (Patrie) - mais pas le mouvement Tsomet (Renouveau sioniste) qui, dirigé par le général Raphaël Eytan, se présente en outre comme militant de la laïcité. Apparus sur la scène électorale en 1981, ces partis y ont effectué une ascension aussi inquiétante que régulière, passant de 2,6 % des voix et 3 députés alors à 10 % et 11 députés en 1992. Le ralliement de Tsomet au Likoud, en 1996, a partiellement brouillé les cartes - Moledet a recueilli pour sa part 2,3 % des suffrages et 2 députés (-1).

L'existence de partis religieux relativement influents constitue une autre particularité israélienne. Les uns sont sionistes : le Mizrahi (l'Orient) d'avant 1948 - il a été fondé en 1902 - a donné naissance au Mafdal (Parti national religieux) qui fut, depuis, de presque toutes les coalitions gouvernementales. Les autres sont non sionistes : c'est l'Agoudat Israël (la communauté d'Israël) fondée en 1911, et le Poale Agoudat Israël (les travailleurs de la communauté d'Israël). Trois scissions ont affecté l'Agoudat : les Orientaux se sont regroupés en 1984 au sein du parti Shas, dont les Yéménites ont formé en 1988 Yahad Shivtei Israël ; et, la même année, les anti-hassidiques achkenazim de l'Agoudat ont fondé Degel Tora.

Avec un nombre de députés variant (jusqu'en 1992) entre 13 et 18 (sur 120), les partis religieux forment un véritable lobby. Ainsi ont-ils fait payer au Likoud un prix très élevé pour leur ralliement de 1977, sans lequel, il est vrai, Menahem Begin ne pouvait gouverner : si Israël n'a jamais été un État laïque, c'est récemment qu'il est devenu un État en fait théocratique, où la loi religieuse s'impose à chaque citoyen dans sa vie quotidienne, et dont les rabbins décident aussi bien de l'octroi de la nationalité que du mariage et du divorce ou bien encore du contenu de l'enseignement... La poussée électorale des partis religieux en 1988 a débouché sur un nouvel alourdissement des obligations imposées à tous les citoyens : chabat strictement surveillé, subventions aux institutions religieuses, exemption de service militaire pour les élèves des yechivot (écoles rabbiniques), voire remise en cause de la " Loi du retour ", etc. Après le léger recul subi en 1992 (-2 sièges), les " Noirs " pourront-ils repartir à l'assaut après le scrutin du 29 mai 1996 ? Benyamin Netanyahou devra en effet compter avec la nouvelle et spectaculaire progression des partis religieux : ils battent en effet tous les records avec 19,5 % des suffrages et 23 députés (10 pour Shas, 4 pour Agoudat allié à Degel et 9 pour Mafdal).

Poussée des religieux (+ 7 sièges), mais aussi du " parti russe " formé par l'ancien dissident soviétique Nathan Sharanski (7), de l'extrême-gauche (+ 4) et des scissionnistes travaillistes dits Troisième voie (4) : derrière cet éparpillement, la tendance majeure des élections législatives de 1996, c'est le recul des deux grands blocs israéliens - la gauche perd 13 sièges et la droite 9...

Les 100 Portes du Proche-Orient
Alain Gresh - Dominique Vidal
Tous droits réservés - Éditions de l'Atelier.