PERES (Shimon)

Enfant du schtetl, nom générique donné aux petites villes juives de Pologne et de Russie, Shimon Persky sera un adolescent de Palestine. Né en 1923 à Vishneva, une bourgade de Biélorussie alors polonaise, le futur Premier ministre d'Israël a émigré à onze ans.

Après des études commerciales, il est atteint par le virus de la politique à l'école agricole Ben Shemen : il adhère aux jeunesses du Mapaï, dont il deviendra secrétaire en 1943. À l'époque, il choisit le nom de Ben Amoz ; un autre jeune venu de Pologne l'ayant fait sien, il se rabattra sur celui de Peres. Avec son groupe de jeunes socialistes, il s'entraîne alors au kibboutz Geva, puis fonde au bord du lac Tibériade celui de Poriyat, rebaptisé ensuite Alumot. À l'occasion d'un voyage en voiture à Haïfa, il fait la rencontre déterminante de sa vie : David Ben Gourion, bientôt Premier ministre du nouvel État. À soixante ans, le leader travailliste cherche à s'entourer d'une nouvelle génération de dirigeants. Et le " Vieux " apprécie les qualités de ce jeune cadre travailliste, qui rejoint en 1947 le quartier général de la Hagana, l'armée juive clandestine. Peres ayant refusé d'être promu major général de la nouvelle armée - le grade d'Itzhak Rabin et de Moshe Dayan -, Ben Gourion le charge de récupérer les armes dont Israël a besoin face aux armées arabes. Une mission qu'il poursuivra après guerre aux États-Unis.

Dès lors, la carrière de Shimon Peres est toute tracée. Après un séjour aux États-Unis pour raison d'études et de collecte d'armes, le voici directeur général du ministère de la Défense à vingt-neuf ans. Il y cultivera de fructueuses amitiés en France, en Grande-Bretagne et même, plus tard, en Allemagne : il négocie ainsi l'armement de l'armée israélienne, qu'il fera renforcer à partir de 1955 pour faire face aux livraisons tchèques à l'Égypte. Avec Guy Mollet et Maurice Bourgès-Maunoury, le flirt va beaucoup plus loin : en octobre 1956, à Sèvres, ils conviennent avec Shimon Peres de lancer l'opération tripartite contre Nasser et, durant une interruption de séance, de construire à Dimona, au sud d'Israël, un réacteur nucléaire. Ce sera le grand oeuvre de Peres, dont il ne pourra paradoxalement jamais se targuer. Entré au Parlement et devenu vice-ministre de la Défense en 1959, il va superviser jusqu'au bout la mise au point du secret qui bouleversera définitivement les rappports de force régionaux : la force de frappe israélienne. La bombe A est au point en 1966, la bombe H dans les années 70.

Peres jouit alors d'une autorité exceptionnelle, y compris sur son mentor vieillissant dont il symbolise, voire inspire, bien des visions : il incarne en particulier sa philosophie de l'État - la mamlachtiout. Par fidélité à l'égard de David Ben Gourion, il démissionne en 1965 pour le suivre dans la scission qu'il organise contre la vieille garde travailliste : Peres sera même secrétaire général du Rafi. Mais l'entreprise échoue et, au lendemain de la guerre des Six Jours en 1967, le quadragénaire aux dents longues ramène les brebis égarées. Golda Meir le récompense en le nommant à nouveau ministre en 1969 : il sera successivement chargé du développement des Territoires et des réfugiés, de l'absorption des immigrants, des transports et des communications. Mais, en 1974, c'est l'ambassadeur d'Israël aux États-Unis, de retour à Tel Aviv, que la " mère de la nation " propulse à la tête du Parti, puis du pays. Cet usurpateur s'appelle... Itzhak Rabin. Le nouveau chef du gouvernement fait de Peres son ministre de la Défense, mais il s'en défie, certain qu'il complote en permanence contre lui.

Vingt ans durant, la rivalité entre Shimon Peres et Itzhak Rabin défrayera la chronique. De fait, les deux hommes, que tout oppose, ne s'aiment pas : le militaire méprise l'apparatchik, l'intellectuel se moque de l'homme aux idées simples, le fier à bras raille le magouilleur, et sans doute le père de famille modèle jalouse-t-il aussi le bon vivant. Humilié en 1974, Shimon Peres prendra sa revanche dans les années 80. Son adversaire est disqualifié par la cuisante défaite de 1977. Passé dans l'opposition, le Parti travailliste porte Shimon Peres à sa présidence. Sept ans plus tard, lorsqu'un gouvernement d'union nationale voit le jour, Peres en est le chef. Il cassera l'hyperinflation et, surtout, conduira le retrait de Tsahal du Liban, ce qui lui vaudra une réputation de " colombe ". À l'époque, cependant, il s'oppose à toute négociation avec l'Organisation de libération de la Palestine, privilégiant l'" option jordanienne " bientôt tuée dans l'oeuf par Itzhak Shamir. Le successeur de Menahem Begin est devenu à son tour Premier ministre en 1986, en vertu de la " rotatsia ", tandis que Peres devenait vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères...

Nouvelle humiliation en 1992 : à l'occasion de leurs premières vraies primaires, c'est Rabin que choisissent les militants travaillistes. La victoire réconciliera les frères ennemis, ou du moins ils feront comme si. Fin politique, le nouveau Premier ministre confie en effet les Affaires étrangères à son challenger malheureux - et surtout il le laisse engager, à Oslo, la négociation secrète avec l'OLP. Le chantre de l'" option jordanienne " a fini par se convaincre du caractère incontournable de la centrale palestinienne. Shimon Peres sera aux côtés d'Itzhak Rabin à Washington pour signer avec Yasser Arafat la Déclaration de principes sur l'autonomie, puis à Oslo pour recevoir, toujours avec le leader palestinien, le prix Nobel de la paix...

Après l'assassinat d'Itzhak Rabin, Shimon Peres, à soixante-douze ans, redevient naturellement Premier ministre, mais cette fois à la tête d'un gouvernement de gauche. S'il poursuit le processus de paix avec l'Autorité palestinienne, il se laisse entraîner, par deux fois, dans une escalade qui compromettra ses chances électorales. S'est-il laissé piéger par l'état-major de l'armée et des services de renseignement ? A-t-il lui-même commis une erreur d'appréciation ? Toujours est-il que l'assassinat du terroriste Yehia Ayache donne aux extrémistes du mouvement Hamas l'occasion de reprendre leurs attentats, qui vont déstabiliser la majorité - et entraîner un impitoyable blocus des Territoires. Quelques semaines plus tard, les tirs de roquettes du Hezbollah sur le nord d'Israël servent de prétexte aux " Raisins de la colère ". Vingt-et-un ans après avoir retiré Israël du bourbier libanais, Shimon Peres l'y replonge, le temps de bombardements qui massacreront notamment, le 18 avril 1996, quatre vingt dix-huit civils réfugiés au beau milieu d'un camp de l'ONU.

Quarante jours plus tard, il est battu à l'élection au suffrage universel du premier ministre israélien par le leader de la droite, Benyamin Netanyahou. Shimon Peres le mal-aimé a commis un véritable suicide politique...

Les 100 Portes du Proche-Orient
Alain Gresh - Dominique Vidal
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