FRANCE

Première puissance occidentale à s'implanter au Proche-Orient, longtemps concurrente de la Grande-Bretagne à laquelle l'oppose dans la région une vive lutte d'influence, la France en sera aussi la première expulsée. Il faudra le général de Gaulle pour lui rendre son prestige... et ses marchés dans la région.

C'est en 1535 que François Ier obtient du sultan des " Capitulations " : il s'agit de privilèges pour la France et ses ressortissants dans l'Empire ottoman. À ce premier pas s'ajouteront des interventions en faveur des chrétiens maronites du Liban, dont elle prend officiellement en charge la " défense " en 1639. La prise de Jérusalem par les Croisés, le 15 juillet 1099, ouvre également l'ère, en Palestine, de la France, qui s'y verra reconnaître la " protection " des Lieux saints catholiques. Avec l'expédition d'Égypte (1798-1799) de Napoléon Bonaparte commence une nouvelle période de l'intérêt français pour le Proche-Orient, et le monde arabe en général : la période coloniale.

À l'Égypte, dont la " francité " sera spectaculairement signifiée par la construction du canal de Suez (1869), s'ajoutent les conquêtes françaises en Afrique du Nord : celles de l'Algérie, qui commence en 1830, puis de la Tunisie, qui devient un protectorat français en 1881, ainsi que le Maroc en 1912. À l'autre extrémité de l'Empire ottoman, le territoire d'Obock, future Côte française des Somalis, est occupé depuis 1862. Paris se prend même à rêver d'un pachalik protégé du Maroc au Sinaï, et d'un État syro-égyptien...

Si ces projets ne prennent pas corps, la position de la France, à la veille de la Première Guerre mondiale et du démantèlement de l'Empire ottoman, est cependant des plus fortes. Outre les zones de colonisation ou d'influence, elle pèse lourd dans la vie économique, sociale et culturelle ottomane. La majorité des capitaux étrangers investis dans l'Empire sont français, ce qui représente 11 % des capitaux exportés français - soit plus que tout l'Empire colonial. Cette domination vaut des emprunts d'État comme des actions et obligations de sociétés privées. Le capital français domine le système bancaire, les chemins de fer, les ports, les routes, les services publics urbains et certaines activités minières, sans parler du commerce. Premier créancier de l'Empire et de l'Égypte - aux mains de la Grande-Bretagne depuis 1882 -, l'État français verra son contrôle sur leur politique financière renforcé par la banqueroute de 1875-1876. Même dans le domaine culturel prévaut l'influence française, en premier lieu dans l'enseignement - notre langue est, il est vrai, le principal véhicule de communication, après le turc, d'un bout à l'autre des possessions du sultan...

La " question d'Orient " se pose ainsi, lorsque le premier conflit mondial éclate, dans des termes favorables à la France, malgré sa faible présence militaire dans la région, pendant et après la guerre. En témoignent les accords Sykes-Picot et leur traduction dans les traités de paix et conventions de 1923 et 1924. Paris, gardant évidemment l'Afrique du Nord, obtient un mandat sur la Syrie (dont le Liban), la Cilicie et le vilayet d'Adana, et la région pétrolifère de Mossoul, que Clemenceau, en 1918, rétrocède aux Britanniques en échange de 25 % de la Turkish Petroleum Company...

Les décennies qui suivent se résument, pour la France, à une vaine résistance contre le mouvement national arabe d'un côté et à la concurrence britannique de l'autre. Division et répression : telle est la tactique française dans le mandat. Faysal, élu roi par le Congrès national syrien le 8 mars 1920, est chassé manu militari par les troupes du général Gouraud qui, le 24 juillet, occupent Damas. Et le premier souci de la puissance mandataire est de diviser le pays en six : un Grand-Liban à majorité chrétienne, l'État alaouite, l'État d'Alep, l'État de Damas, le djebel druze et le sandjak d'Alexandrette. L'État d'Alep et l'État de Damas sont réunis, en 1925, en État syrien. C'est alors qu'éclate, dans le djebel druze, une insurrection qui gagne tout le mandat : le morcellement du pays et son gouvernement aux mains du haut commissaire dressent contre la France l'immense majorité du pays. Il faudra un an et demi - et le bombardement de Damas par le général Sarrail - pour que le corps expéditionnaire français, pourtant renforcé, vienne à bout des nationalistes soulevés.

Après la répression, la négociation. En 1926, le Liban obtient une Constitution de république parlementaire liée à la France. Dix ans plus tard, le Front populaire lui propose un traité lui accordant l'indépendance en échange de bases et facilités militaires pour l'armée française. Mais, pas plus que celui promis à la Syrie, ce traité ne sera signé, un autre vent ayant entre-temps soufflé à Paris. Le prestige de la France parmi les peuples qu'elle administre, et plus généralement les peuples de la région, souffre évidemment de ces méthodes : leur soif d'unité les oppose au morcellement tenté par les occupants, leur islamisme est choqué par le sort privilégié réservé aux chrétiens (et, dans une moindre mesure, aux druzes), leur volonté démocratique se voit piétinée par une répression brutale, leur aspiration à l'indépendance est bafouée par les tergiversations de Paris.

Le coup de grâce viendra durant la Seconde Guerre mondiale. Prise en tenailles entre l'offensive allemande en Libye en direction de l'Égypte, et celle développée depuis le Caucase en direction de l'Irak, la Grande-Bretagne doit à tout prix assurer ses arrières. Or Vichy laisse les Allemands se servir du Liban et de la Syrie : Londres décide donc de les occuper, en juillet 1941, avec l'appui des Forces françaises libres, au terme de brefs mais violents combats, auxquels participe d'ailleurs... Moshe Dayan, qui y perd son oeil gauche. Au nom de de Gaulle, le général Catroux déclare l'indépendance. Trop tard : le mouvement nationaliste se tourne contre lui. Les Parlements libanais (1943) et syrien (1944) finissent par abolir les privilèges français. Le débarquement de troupes tenté par Paris n'y changera rien : les Britanniques, avec la caution américaine et... soviétique, s'empressent de faire admettre les deux pays, sans référence aucune à la position de la France, dans la Ligue arabe comme aux Nations unies, dont ils sont d'ailleurs membres fondateurs. Le 31 décembre 1946, les derniers soldats français quittent le Levant.

Espère-t-on, à Paris, reprendre pied au Proche-Orient en s'alliant exclusivement avec Israël ? Le fait est que les relations franco-israéliennes ne cessent de s'approfondir, au point même que les experts français enseigneront à leurs collègues israéliens les secrets du nucléaire, bombe comprise, et les aideront à faire de l'État juif, dans ce domaine aussi, une grande puissance. La culpabilité que ressent la France, comme les autres États occidentaux, après un génocide qu'elle a laissé perpétrer et la fraternité entre sociaux-démocrates au pouvoir dans l'un et l'autre pays participent sans doute de cette tendance, qu'aiguisera, à partir de 1954, le conflit qui s'ouvre entre le gouvernement français et les nationalistes algériens. En appuyant Israël contre ses adversaires arabes, les dirigeants français ne sont pas loin de penser qu'ils pourraient gagner au Proche-Orient la guerre qu'ils n'arrivent pas à remporter en Algérie. C'est d'évidence la raison de la participation française à la guerre de Suez (1956). Le fiasco de l'aventure aura de redoutables conséquences : en Algérie, où il stimule l'insurrection, et au Levant où Paris est, à l'égal de Londres, condamnée à un irréversible déclin par l'hostilité que lui voue un mouvement national arabe en plein essor - et par la concurrence des États-Unis qui prennent en main les rênes de la région.

C'est au général de Gaulle que la France doit son retour en force. Au beau milieu de la guerre des Six Jours en 1967, dont il juge Israël responsable, le président de la République modifie en profondeur l'orientation traditionnelle du Quai d'Orsay. Après avoir condamné l'occupation de territoires arabes et l'annexion de Jérusalem par l'État hébreu, il sanctionne ce dernier par un embargo sur les ventes d'armes aux " pays de la confrontation ". C'est de cette époque que date la phrase controversée évoquant " un peuple sûr de lui et dominateur ". Mais on oublie souvent la suite, étonnamment prophétique : Israël " organise, sur les territoires qu'il a pris, l'occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions ; et il s'y manifeste contre lui une résistance qu'à son tour il qualifie de terrorisme ". Les successeurs du Général, Georges Pompidou puis Valéry Giscard d'Estaing, restent fidèles à cette politique proche-orientale ainsi rééquilibrée - mais non à l'embargo sur les armes à destination d'Israël, adouci dès 1969, supprimé en 1974 ; la diplomatie française converge avec les diplomaties arabes quant aux conditions d'une paix durable, autorise l'OLP à ouvrir un bureau à Paris en 1975 et pousse la CEE vers la reconnaissance des " droits nationaux palestiniens ", en même temps qu'elle se mêle à nouveau de l'imbroglio libanais. Du côté israélien, on se plaît à souligner les contreparties économiques du " tournant " gaulliste : de fabuleux contrats avec l'Irak, l'Égypte, l'Arabie Saoudite, la Libye, et l'Iran, le pétrole étant " échangé " contre des armes, des technologies avancées, notamment nucléaires civiles, et de nombreux biens de consommation...

La vision de François Mitterrand se situera quelque part ailleurs, entre la tradition de la SFIO, dont elle a retenu l'amitié avec Israël et l'atlantisme, et la tradition gaulliste dont elle perpétue l'attachement à de grands principes chers aux peuples arabes. Avec le recul, la trace de la gauche dans la région est difficile à saisir, tant elle s'avère, au fil des ans, contradictoire, sinon incohérente.

Le monde arabe, inquiet du " sionisme " prêté à François Mitterrand, est rassuré dans un premier temps : soutien du président de la République au plan Fahd, déclarations sur l'État palestinien faites par le ministre des Relations extérieures, qui rencontre même Yasser Arafat... Puis c'est la douche froide du voyage en Israël, en mars 1982, qui permet à Menahem Begin d'atténuer son isolement diplomatique - aggravé par l'annexion du Golan - sans que le Premier ministre israélien fasse aucune concession : il traite même vertement son hôte français, qui ose parler des droits des Palestiniens. Nouvelle remontée de l'étoile tricolore dans le ciel arabe : c'est la France qui permet à l'OLP de quitter Beyrouth assiégée par Tsahal.

Revers de la médaille de la présence militaire au Liban, la France sera prise dans l'engrenage du conflit entre les phalangistes - et leurs alliés américains - et l'opposition appuyée par Damas. Le contingent français se verra reprocher et son absence à Sabra et Chatila lors des massacres, et son engagement contre les forces musulmanes, en particulier lors du bombardement de Baalbek. Avant de quitter le pays du Cèdre, l'armée française aura pu, en 1983, une seconde fois, sauver la Résistance palestinienne, cette fois du piège de Tripoli. Suivra une période de relative passivité, Paris s'effaçant derrière Washington et le plan Reagan, sans oser porter la résolution franco-égyptienne devant le Conseil de sécurité de l'ONU, et en délaissant toute initiative nationale, bilatérale, multilatérale ou européenne. Le réchauffement des rapports avec Israël, pas plus que leur reprise avec la Syrie, spectaculairement signifiée par le voyage de François Mitterrand à Damas, en novembre 1984, ne donne naissance à aucune dynamique nouvelle.

En revanche, principal fournisseur d'armes de l'Irak après l'URSS, la France sera happée dans l'engrenage de la guerre Iran-Irak. Ce qui lui vaudra l'enlèvement et la longue séquestration de nombre de ses ressortissants au Liban. Après une montée de la tension jusqu'à la rupture des relations diplomatiques entre Paris et Téhéran en août 1987, la négociation reprendra ses droits. Les otages français sont spectaculairement libérés en pleine élection présidentielle, au printemps de 1988, ouvrant la voie à une normalisation entre les deux pays. Ainsi prise au piège du Golfe, la France, en matière israélo-arabe, se contente de déclarations et de rencontres : aucune initiative diplomatique n'est partie de Paris.

Ce retrait français va s'accentuer avec la guerre du Golfe, dans laquelle la position de Paris menacera l'héritage même de la " politique arabe " de la Ve République. Certes, par deux fois - le 24 septembre 1990 devant l'Assemblée générale de l'ONU et le 15 janvier 1991 au Conseil de sécurité -, la France tentera d'empêcher le pire en forçant Washington et Bagdad au dialogue. Mais la portée de ces appels sera limitée, voire annulée, par la décision prise, le 15 septembre 1990, au lendemain de l'agression irakienne contre l'ambassade de France au Koweït, de prendre place sur le terrain dans la coalition dirigée par les États-Unis. De l'envoi du Clemenceau à l'opération Daguet, un saut qualitatif a été effectué : en passant de l'application de l'embargo à un engagement offensif, l'armée française est entrée dans une " logique de guerre " - l'expression est de François Mitterrand et date du 21 août 1990. Les faits d'armes des quelque 15 000 hommes de la division Daguet, s'ils convainquent Washington de la fidélité de l'allié français, minent simultanément les relations franco-arabes.

" Comme elle aura été présente dans la guerre, la France, écoutée, respectée de tous côtés, je vous l'assure, sera présente au rendez-vous quand le dialogue reprendra enfin ", déclarait le président Mitterrand durant le conflit. Force est de constater au contraire que la diplomatie française ne jouera aucun rôle dans les évolutions, pourtant décisives, qui s'ébauchent au Proche-Orient. Certes, elle se targue d'avoir, dans le drame kurde, mis en oeuvre le " droit d'ingérence ", mais c'était pour canaliser le flot des réfugiés et non pour empêcher le massacre qui l'avait provoqué. Dans le dossier israélo-arabe, elle laisse faire les États-Unis. Au Liban, elle s'est ralliée - tardivement - aux accords de Taëf après avoir abandonné le général Michel Aoun. Dans le Golfe, elle n'a que les miettes, économiques, politiques et militaires, du gâteau de la " victoire ". Sans parler des répercussions durables de l'onde de choc antifrançaise qui a traversé les opinions arabes, maghrébines en particulier...

L'absence de la France - comme celle de l'Europe d'ailleurs - est particulièrement frappante dans l'organisation de la conférence de Madrid, qui s'ouvre le 30 octobre 1991, comme des négociations, bilatérales et multilatérales, qui la suivront. De même, en 1993, ignore-t-elle superbement les tractations d'Oslo, auxquelles le Quai d'Orsay - pas plus que le département d'État d'ailleurs - ne croit pas. Si bien que, lorsque celles-ci débouchent sur la reconnaissance réciproque d'Israël et de l'OLP, puis sur la Déclaration de principe sur l'autonomie et les accords d'Oslo qui la concrétisent, Paris n'obtient même pas un strapontin. Ce que le général de Gaulle avait toujours voulu éviter est advenu : Washington demeure seul maître du jeu proche-oriental, de manière d'autant plus choquante que les États-Unis sont à la fois juge et partie.

Faut-il croire aux filiations ? On devra attendre l'élection du néo-gaulliste Jacques Chirac à la présidence de la République en mai 1995 pour que la France esquisse à nouveau une politique indépendante dans la région. Début avril 1996, à l'occasion d'un voyage au Liban et en Égypte, le président de la République signifie l'" élan nouveau " qu'il entend donner à la " politique arabe de la France ", hier qualifiée de " mythe " par le ministre socialiste des Affaires étrangères socialiste Roland Dumas : elle doit être, déclare-t-il aux étudiants du Caire, " une dimension essentielle de sa politique étrangère ". Et de réclamer un rôle plus important pour l'Union européenne, au service des quatre conditions de la paix au Proche-Orient : le " droit du peuple palestinien et ses aspirations légitimes à disposer d'un État ", le fait " qu'Israël soit assuré de vivre en sécurité ", un règlement israélo-syrien fondé sur " un retrait total du Golan contre une paix totale ", la " souveraineté pleine et entière du Liban sur l'ensemble de son territoire " .

Quelques jours plus tard, l'opération " Raisins de la colère " aussi sanglante qu'injustifiée lancée par Israël contre le Liban et le soutien que lui accorde le soi-disant " arbitre " américain offrent l'occasion de matérialiser cette relance française sur la scène régionale. À la demande du gouvernement libanais, le ministre français des Affaires étrangères, Hervé de Charette, se rend sur place. Douze jours durant, il multiplie les navettes entre Tel Aviv, Beyrouth, Damas et Téhéran. Observé avec irritation par Washington et Jérusalem, qui tentent en vain d'y mettre fin, ce forcing contribuera à hâter le cessez-le-feu en permettant une meilleure prise en compte des positions libanaises et syriennes. Et, pour la première fois depuis la guerre du Golfe, la France devient membre d'un organisme multilatéral chargé de la paix dans la région, en l'occurrence le groupe de surveillance de l'accord conclu - avec les États-Unis, la Syrie, le Liban et Israël.

Baroud d'honneur, ou premier pas vers un véritable retour de la France au Proche-Orient ? Il est trop tôt pour trancher...

En 1995, le Moyen-Orient pèse relativement peu dans les échanges commerciaux français : la France en a importé pour 36,1 milliards de francs (soit 2,6 % du total de ses importations) et y a exporté pour 51,6 milliards (soit 3,6 % du total de ses exportations). Ce qui n'empêche pas le solde positif de ces échanges (15,6 milliards) de représenter près du tiers (32,2 %) de l'excédent commercial français. Les cinq premiers acheteurs de la France dans la région sont, dans l'ordre, la Turquie (9,2 milliards), l'Arabie Saoudite (6,6), les Émirats arabes unis (6,4), l'Égypte (5,9) et Israël (5,6). Ses cinq principaux fournisseurs sont l'Arabie Saoudite (12,8), l'Iran (6,9), la Turquie (5,7), Israël (4,4) et la Syrie (2,1).

Les 100 Portes du Proche-Orient
Alain Gresh - Dominique Vidal
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