HAMAS

Le Mouvement de la résistance islamique (dont l'acronyme en arabe donne Hamas, qui signifie zèle) a été créé par la Société des Frères musulmans, au lendemain du déclenchement de l'intifada. Jusque là, la Société s'était cantonnée essentiellement dans des activités sociales et religieuses, mais ses dirigeants - notamment cheikh Ahmad Yassine, qui deviendra le chef spirituel du Hamas - pensent que l'attentisme n'est plus possible. Le Hamas se développe d'abord à Gaza, qui restera le principal de ses fiefs, avant d'étendre ses activités à la Cisjordanie.

Les Frères musulmans ont, en Palestine, une longue histoire, liée à celle de l'organisation en Égypte. C'est en 1935 que Abdel Rahman Al Banna, frère du fondateur du mouvement, se rend pour la première fois en Palestine où il rencontre Hajj Amine Al Husseini, le mufti de Jérusalem. Des membres des Frères musulmans égyptiens participeront en 1936 à la Grande révolte palestinienne. En 1945, Saïd Ramadan crée la première branche du mouvement à Jérusalem ; deux ans plus tard, on en compte vingt-cinq, avec entre 12 000 et 20 000 membres actifs. Durant la guerre de 1948, plusieurs centaines de volontaires arabes membres des Frères musulmans participeront aux combats.

La défaite porte un coup sérieux à l'organisation. En Cisjordanie et en Jordanie, elle est reconnue par le pouvoir hachémite, qui l'utilise dans son combat contre Nasser et les nationalistes arabes. À Gaza, elle subit les coups de la répression nassérienne après 1954, mais reconquiert une influence durant la guerre de 1956 grâce à sa lutte contre l'armée israélienne.

L'occupation de la Cisjordanie et de Gaza par Israël, en 1967, ouvre une nouvelle étape. Au milieu des années 70, le mouvement se réorganise sous le nom de Société des Frères musulmans en Jordanie et en Palestine. Comme ailleurs dans le monde arabe, l'islamisme est en expansion. Dans les Territoires occupés, la Société bâtit un réseau dense d'institutions sociales autour des mosquées : jardins d'enfants, bibliothèques, cliniques, clubs sportifs, etc. Entre 1967 et 1987, le nombre de mosquées passe de 400 à 750 en Cisjordanie, de 200 à 600 à Gaza. Créé en 1973, le Centre islamique de Gaza, dirigé par cheikh Ahmed Yassine, devient le cœur battant de la Société. L'organisation reçoit un appui important de l'étranger, notamment de l'Arabie saoudite, qui lui donne des moyens considérables. Alors que le Fath utilise ses ressources pour s'acheter une clientèle, notamment les notables, les Frères musulmans aident les fractions les plus pauvres de la population.

Néanmoins, malgré leurs moyens et leurs atouts, ils souffrent, dans les années 70 et 80, de leur quiétisme face à l'occupation. Si leur but final reste la libération de la Palestine, ils accordent la priorité à la réforme de la société - d'où leur relative inertie dans le combat nationaliste. Les services de renseignement israéliens le comprennent si bien qu'ils font preuve d'une réelle mansuétude à l'égard des Frères, considérés comme un utile contrepoids à l'OLP. En 1980, une scission frappe le mouvement : le Jihad islamique reproche aux Frères musulmans leur trop grande passivité et se lance rapidement dans l'action violente. Plusieurs de ses cadres seront assassinés par les services israéliens, notamment le fondateur et dirigeant du mouvement, Fathi Al Chakaki, tué à Nicosie le 26 octobre 1995.

La décision de créer le mouvement Hamas et de participer à l'intifada témoigne d'une réelle évolution de la Société des Frères musulmans, au sein de laquelle des militants plus jeunes ont pris des responsabilités. Le Hamas se montrera très actif durant la révolte des pierres, n'hésitant pas à rester à l'écart de la direction unifiée qui se réclame de l'OLP. Très bien structuré, proche des plus démunis, disposant d'une aura religieuse, le mouvement s'affirme comme un concurrent sérieux au Fath et à l'OLP. Il crée une branche militaire, les brigades Ezzedine Al Kassam, dont l'action se développera parallèlement à la répression israélienne.

L'expulsion par Itzhak Rabin, en décembre 1992, de 415 militants islamistes vers le Liban, ne fait qu'accroître la popularité de l'organisation. Elle adopte une Charte, le 18 août 1988, dans laquelle elle affirme que la terre palestinienne est une propriété religieuse (wakf), qui ne peut être négociée ni cédée - mais, déjà, certains de ses dirigeants formulent des thèses plus modérées et évoquent un compromis avec Israël. Enfin, malgré les rivalités - et parfois les affrontements -, le Hamas " considère l'OLP comme le plus proche de ses positions, comme un père, un frère, un proche ou un ami ". Il est intéressant de noter que c'est pour l'essentiel sur le terrain politique, et non religieux, que le Hamas s'oppose à l'OLP.

Le mouvement est dirigé par un conseil consultatif (majliss al choura) dont les membres les plus connus à l'intérieur des territoires occupés sont le cheikh Ahmad Yassine, en prison depuis mai 1989, le Dr Abdelaziz Rantissi, également incarcéré et le Dr Mahmoud Al Zahar. À l'extérieur, on trouve Ibrahim Ghosheh, son porte-parole, Mohamed Nazzal, son représentant en Jordanie et le Dr Mohamed Abou Marzouk, dénoncé par les Israéliens comme le véritable chef du Hamas - arrêté aux Etats-Unis en juillet 1995, il y attend une décision concernant son extradition. Mais l'organisation étant partie intégrante de la Société des Frères musulmans en Jordanie et en Palestine, le poids des Jordaniens en son sein n'est pas négligeable.

Le Hamas condamne la conférence de Madrid, puis les accords d'Oslo. Mais l'installation de l'Autorité palestinienne à Gaza pose de nouveaux défis à l'organisation, prise entre sa rhétorique de libération totale de la Palestine, sa volonté de ne pas provoquer une guerre civile inter-palestinienne et sa détermination à préserver son réseau associatif. Si le massacre de Hébron, en février 1994, favorise les premiers attentats-suicide, la direction du Hamas engage un dialogue avec Yasser Arafat. Ce dernier joue à merveille de la carotte et du bâton, mutlipliant les arrestations et les intimidations tout en dialoguant avec l'organisation et en autorisant certains de ses organes de presse. Fin 1995, il paraît même sur le point d'obtenir la participation du mouvement aux élections de janvier 1996. Mais finalement les pourparlers échouent, même si Imad Falouji, un des dirigeants du Hamas, accepte, à titre personnel, de se présenter sur les listes du Fath - il sera même membre du gouvernement mis en place après le scrutin.

Mais la série d'attentats-suicide commis en Israël en février et mars 1996 - et présentés comme la vengeance de Yehia Ayache, exécuté le 5 janvier - met fin au dialogue avec l'Autorité. Le gouvernement israélien exige et obtient de Yasser Arafat une mise au pas du Hamas et du Jihad islamique, l'arrestation de leurs principaux cadres, le démantèlement d'une partie importante de leur réseau associatif. De surcroît, le bouclage des territoires autonomes, imposé par l'armée israélienne suite aux opérations terroristes, prive des dizaines de milliers de travailleurs palestiniens de leur travail : voilà qui détourne du mouvement une partie importante de la population. Conscients de ces contraintes, certains cadres du Hamas, comme le Dr Mahmoud Al Zahar, appellent ouvertement à l'arrêt de la lutte armée et à la transformation de l'organisation en parti politique. D'autres, notamment à l'extérieur, comme Ibrahim Ghosheh, refusent cette stratégie. L'unité du Hamas résistera-t-elle à ces épreuves ?

Les 100 Portes du Proche-Orient
Alain Gresh - Dominique Vidal
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