Début rapport Briand
DE CLOVIS A MIRABEAU
L'adhésion de Constantin aux idées chrétiennes avait inauguré une ère
nouvelle dans l'histoire du christianisme. DEpuis le
jour où Constantin présida le concile de Nicée (313), depuis le moment où,
après avoir été le souverain pontife de la religion païenne, il se proclama,
devenu chrétien, "empereur et docteur, roi et prêtre", les tendances de la religion de
jésus se trouvèrent profondément modifiées. La parole du Galiléen : "Rendez à César
ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu" fut désormais sans application ; une
confusion s'établit entre le spirituel et le temporel ; l'Église emprunta, pour
s'organiser, les cadres administratifs de l'empire, et elle fut amenée, par la
succession des circonstances, à prendre en main une part considérable de la
puissance temporelle.
Lorsque les Barbares envahirent la gaule, ils se trouvèrent en face d'une
situation de fait : l'Empire tombé, l'évêque avait remplacé presque partout, le
fonctionnaire romain et il apparut aux envahisseurs comme le véritable chef de
la cité, ayant sa part de l'autorité judiciaire, administrant les fonds du
municipe, percevant les impôts, inspectant les édifices publics et dirigeant
les travaux de construction de voirie.
Le pouvoir de l'évêque était si bien établi dans la cité romaine qu'il
devint un des éléments nécessaires à l'installation définitive des envahisseurs
sur le vieux sol gaulois.
C'est la raison même de la conversion de Clovis. Le récit qu'en a fait Grégoire
de Tours, avec les formes émouvante de sa foi naïve,
nous dit quelle force avait alors la religion sur les volontés hésitantes des
chefs barbares. Cet épisode de la conversion de Clovis a été vulgarisé, en une
belle langue, par Augustin-Thierry ; il est dans le souvenir de tous et nous le
notons ici, car il constitue la première étape des rapports de l'Église et de
la France.
En même temps que Clovis, 3 000 Francs se firent baptiser avec leur roi. Dès
lors la victoire de Clovis sur les Burgondes et les Wisigoths fut préparée par
les évêques orthodoxes qui, établis au milieu des
populations égarées par l'hérésie arienne, se firent les agents du chef
catholique. Et quels agents ! Certes, de par leur fonction même, ils vivaient confinés dans chacun des royaumes barbares ; mais, malgré
les frontières, ils étaient en relations les uns avec les autres et leur
puissance était décuplée du fait qu'un chef étranger, l'évêque de Rome,
coordonnait leurs actions et unifiait leurs efforts. Participant dès cette
époque de la puissance romaine, les évêques gallo-romains furent les plus
sérieux adversaires des rois ariens et c'est grâce à eux que Clovis, baptisé,
put préparer la domination de la dynastie mérovingienne.
Nous avons des renseignements précis sur les complicités intérieures qui, au
sein des nations ariennes, préparèrent la conquête des Francs, les évêques Tolisianus et Vérus sont
expulsés, Quintianus doit s'enfuir de son évêché de
Rodez ; enfin nous avons la lettre par laquelle l'évêque le plus considérable
de la fin du cinquième siècle, Avitius, métropolitain
de Vienne, l'adversaire le plus passionné et le plus intelligent de l'hérésie
arienne, félicite Clovis d'une conversion qu'il a d'ailleurs contribué à rendre
inévitable.
Cette lettre est le premier texte précis, dans lequel se manifestent les
intentions, les secrets désirs, les espérances de Rome. On y sent déjà quelle
force attend l'Église romaine de sa collaboration intime avec la nation, que
préparent les conquêtes de Clovis. Cette lettre fait prévoir la conception
romaine d'un roi de France, fils aîné de l'Église, et même la prétention
qu'aura bientôt Rome, pour établir définitivement son pouvoir, de créer un
monarque placé sous sa dépendance, et dont le pouvoir temporel s'étendit aussi
loin qu'allait sa force spirituelle. La lettre du métropolitain de Vienne
prévoit déjà l'empire chrétien de Charlemagne.
Grâce à l'appuis des évêques catholiques, Clovis va
pouvoir triompher des Burgondes et des Visigoths ; mais l'église romaine ne
perdra rien dans le marché conclu. Désormais, la royauté mérovingienne est liée
à l'épiscopat, et nous assisterons bientôt à l'alliance des carolingiens avec
Rome. Ce lent travail de la papauté qui, à deux reprises, à travers les
siècles, fut sanctionné d'une manière éclatante par le concordat de Bologne,
une première fois ; puis par la révocation de l'Edit de Nantes, commence son
action méthodique et persévérante. Il y a une diplomatie ecclésiastique qui,
dans ces périodes troublées, fut d'autant plus féconde en résultats qu'elle
émanait d'un point fixe, Rome, où convergeaient toutes les forces
d'intelligence, toutes les forces d'argent de l'Europe civilisée.
La mainmise de la papauté dans les affaires intérieures de la royauté
franque ne s'établit pas cependant sans d'assez grandes difficultés. En face
des prétentions romaines, il y eut, dès l'origine, une tendance de la nation à
vivre de ses propres ressources et de sa propre pensée, à l'abri de toute
ingérence extérieure. Mais, à l'époque qui nous occupe, cette tendance est
encore hésitante et imprécise. La loi qui règle les rapports de l'Église et de
la royauté franque est la loi du chaos. Nous avons remarqué que, à l'arrivé des
barbares, les évêques gallo-romains avaient une puissance administrative et
judiciaire. Ils l'ont conservée. Il existe une juridiction ecclésiastique dont
nous aurons l'occasion de parler et qui subsiste jusqu'au dix-septième siècle.
Cette situation de fait, accrue encore par le prestige que leur donne la foi
superstitieuse des peuplades barbares, propice à l'accroissement de leurs biens
temporels, les rend puissants et redoutables. Mais ils ne sont pas encore
placés sous la domination directe et impérative de la papauté.
Théoriquement, les élections canoniques se faisaient alors par le peuple et par
le clergé. Survivance de la primitive Église, le suffrage des croyants y
maintenait encore dans les rangs du clergé le mouvement de la vie. Il est vrai
que cette élection n'était qu'un des actes par lesquels était institué un
évêque. Il fallait, par surcroît, la confirmation du roi et le consentement du
métropolitain.
Tel était, du moins, la règle, mais en fait, on dut la rappeler fréquemment aux
premiers rois qui avaient inauguré un véritable droit de nomination directe.
Saint Rémi ayant consacré prêtre un certain Claudius, les évêques protestèrent,
et Saint Rémi répliqua qu'il avait agi ainsi par ordre du roi. L'évêque Quintinius meurt ; le roi ne reconnaît pas le nouvel élu.
Il en nomme un autre. Nous empruntons à l'Histoire générale de
MM. Lavisse et Rambaud un troisième fait des plus significatifs : en 562, un
synode de Saintes, présidé par métropolitain, a destitué un évêque nommé par
Clotaire et mis à sa place Heraclius. Quand ce
dernier vint chercher la confirmation auprès de Charibert, le roi le fit jeter
sur un chariot rempli d'épines et conduire à l'exil ; puis il envoya "des hommes religieux" qui rétablirent le destitué. Le
métropolitain dut payer une forte amende et les autres évêques furent punis de
même.
Les évêques eurent une revanche à l'occasion d'un synode qui tenta de mettre
quelques régularité dans la nomination aux grades
ecclésiastiques. L'édit de 614 rétablit les élections canoniques pour le clergé
et pour le peuple ; il maintient l'institution royale, mais avec cette réserve
que
"si l'on nomme quelqu'un du palais, que ce soit pour ses mérites
personnels".
Cet édit avait pour objectif de réduire l'arbitraire royal. Il établit
également par un texte le droit de l'Église à des privilèges de juridiction
ainsi que ses privilèges d'immunités. Il constitue une victoire de
l'aristocratie ecclésiastique qui tend, de plus en plus, à se former en un
corps distinct dans la nation.
Sous la dynastie mérovingienne, le roi conserve cependant un certain nombre de
droits acquis. C'est lui qui préside les conciles et les synodes, et l'on sait
que, parfois, dans ce chaos où le temporel et le spirituel voisinent et même se
confondent, le roi a souvent employé les conciles aux affaires publiques.
Gontran convoqua tous les évêques de son royaume pour les faire décider de sa
querelle avec Sigebert. IL prétendit faire juger Brunehaut par un concile ;
c'était une extension abusive de son droit. La coutume était qu'il jugeât les
évêques, comme président d'un synode. Son droit à la présidence des conciles et
des synodes est dès lors incontesté. Les conciles ne se réunissent qu'avec son
autorisation, lorsqu'il l'ordonne ; pour être applicables, les décisions des
conciles doivent être confirmées par lui. On découvre déjà les forces qui
limiteront la puissance de Rome et permettront au gallicanisme de naître.
Mais nous n'avons pas dit assez les services réciproques de la papauté et des
dynasties franques. Pendant que sous la dynastie mérovingienne une aristocratie
ecclésiastique se forme, limitative de la domination abusive des rois, toute la
politique de Rome consiste à mettre obstacle aux tendances des divers clergés à
se former en église nationales, indépendantes de la papauté. Telle est la
situation réciproque des combattants à l'avènement de la maison carolingienne.
La diplomatie romaine remporta une première victoire décisive, pendant le
principat de Charles-Martel. Elle fit preuve ainsi d'un très grand mérite, car
Charles Martel ne faisait pas précisément profession de favoriser les dessins
de l'Église. Son autorité se manifesta d'abord contre les ecclésiastiques. Il
dépose Rigobert, évêque de Reims (717); il fait
saisir Euchère, évêque d'Orléans, qui est conduit sur
son ordre à Cologne. Évêques et abbés sont déposés en foule ; leurs biens -
évêchés et abbayes - sont distribués aux proches de Charles Martel. Ces biens,
malgré les protestations de Rome, ne furent jamais, dans la suite, restitués à
l'Église ; et c'est une preuve historique de la facilité avec laquelle les
souverains de France disposèrent de ce qui appartenait au clergé. Mais si Rome
dut se soumettre elle fit payer d'une autre façon ce sacrifice au puissant
maire du palais. C'est sous le principat de Charles Martel, et avec sa
collaboration, que la papauté commence à imposer à l'Europe son hégémonie
morale et matérielle.
Mais dans quelles circonstances ? Le moine Winfrid
avait reçu du pape la mission d'évangéliser la Frise, puis la Germanie. Son
apostolat consistait à prêcher l'unité religieuse sous l'égide du catholicisme
romain. En même temps qu'une fois agissante, l'obéissance aux volontés du
Saint-Siège apostolique était exigée des fidèles.
Au printemps 723, Boniface obtint de Charles Martel une lettre qui plaçait sous
son patronage l'évangélisateur de la Germanie.
Le prince des Francs avait agi en politique avisé. La force d'expansion de
l'idée chrétienne permettait à l'influence des Francs de se répandre en dehors.
La mission de Boniface fut couronnée de succès. L'église de Germanie fut crée.
Le nom de Boniface acquit un prestige énorme. Il se préoccupa, dans la
suite, de réformer l'église d'Austrasie ; une série conciles eurent lieu furent
tenus en Austrasie et en Neustrie ; enfin, en 745, un concile général de tout
le royaume des Francs permit de constater quelle force avait acquise l'activité
du pontife romain. Quelques années après, en 748, Boniface qui présidait un
concile annuel fit voter une formule de soumission au siège de Rome. L'Église
de Gaule, qui avait contribué à asseoir la dynastie mérovingienne et qui était
devenu assez puissante pour se soustraire à l'arbitraire des rois, se soumet, à
son tour, à l'autorité extérieure de la Rome pontificale. Une nouvelle étape a
été franchie. De plus en plus, la politique romaine collabore à l'établissement
de la puissance royale, qui rendra possible la fondation de l'empire chrétien
de Charlemagne. Dans une circonstance critique, pour se défendre contre les
Lombards, elle avait déjà fait appel à Charles Martel. Étienne II s'adresse à
nouveau à pépin. IL fait le voyage de Paris et conclut bientôt avec le prince
des Francs une alliance décisive qui ouvre définitivement l'ère de la puissance
romaine, en même temps qu'elle contribue à établir en France la domination de
la dynastie capétienne.
Cette domination fut surtout assurée par une cérémonie, qui empruntait aux
croyances religieuses du temps, une portée immense. Pépin venait d'être élevé
au trône de France. Suivant la coutume, il y avait eu élection. Mais, au moment
où, avec ses deux fils, il allait entreprendre une guerre contre les Lombards,
le pape lui donna l'onction sainte, ainsi qu'à ses deux fils.
Dans l'Histoire générale de Lavisse et Rambaud, l'importance
essentielle de cette intervention papale est marquée en quelques phrases
décisives :
"Le sacre était une nouveauté chez les Francs. Aucun des Mérovingiens, pas
même Clovis, ne l'avait reçu. Cette cérémonie mystique élevait le roi au-dessus
du peuple, d'où il était sorti. Les Francs avaient élu pépin, mais le jour du
sacre, le pape leur a interdit à jamais de se servir de leur droit d'élection ;
ni eux, ni leur descendance ne pourront prendre un roi dans une autre race,
celui-ci ayant été élu par la divine Providence pour protéger le siège
apostolique. désormais les "reins" du roi et
de ses fils sont sacrés. Dieu y a mis le pouvoir d'engendrer une race de
princes que les hommes, jusqu'à la fin des temps ne pourront renier sans être
reniés par le Seigneur. Autrefois les guerriers portaient leur chef sur le
bouclier, au bruit des armes et des acclamations : à Saint-Denis, ce n'est pas
un homme, c'est une dynastie qui a été élue au chant des cantiques. Le Seigneur
a repris aux hommes le pouvoir de faire des rois. C'est lui qui "les
choisit dès le sein de leur mère". La raison de régner, la source de
l'autorité royale sera désormais la grâce de Dieu."
La force morale qu'en recueillit la royauté capétienne est incontestable ; mais
celle-ci ne fut pas en reste avec la papauté. Elle contracta envers celle-ci
des obligations que Rome sut lui rappeler au moment voulu. Pour l'instant, elle
obtint d'être débarrassée des Lombards, elle se fit donner un pouvoir temporel.
En 756, le roi des Francs remet les clefs de vingt-deux villes entre les mains
du pape ; il est vrai que, quelques temps auparavant, Étienne II avait écrit
aux Francs: "Selon
la promesse qui nous a été faite par le Seigneur Dieu notre rédempteur, je vous
prends entre toutes les nations, vous, peuple des Francs, pour mon peuple
spécial."
Cette collaboration intime de la papauté et de la royauté capétienne aboutit,
comme c'était le dessein secret de Rome, à la fondation de l'Empire chrétien de
Charlemagne ; mais cette création, contraire aux tendances de l'Europe à se
former en nationalités distinctes, est bientôt anéantie et Rome, qui a échoué
du côté des Francs, renouvelle sa tentative de concert avec les princes
germaniques.
Cette attitude de la papauté facilite le développement des tendances du clergé
français à se créer une vie propre, indépendante de Rome.
La royauté capétienne continue à trouver son principal appui dans le clergé.
Charlemagne a réorganisé l'Église. Il a conservé, et même accru, l'autorité
administrative des évêques. Certes, cette puissance abandonnée au clergé n'est
pas sans dangers. Grâce à ce pouvoir politique considérable, l'Église accrut
encore ses biens. En 851, le concile de Soisson obtint que certains crimes,
entre autre l'inceste, soit soumis à la juridiction ecclésiastique. Hugues
Capet conserve avec les dignitaires de l'Église une union intime. La féodalité
refuse à la royauté capétienne son appui. Celle-ci trouve dans la société
ecclésiastique la base de son action et les ressources nécessaires à son
établissement. Il s'agit de lutter contre les éléments anarchiques de la
féodalité ; les évêques et les abbés favorisent la tendance de la royauté
nouvelle vers la centralisation et l'unité ; ils sont membres actifs des
assemblés administratives et judiciaires ; ils
fournissent au roi des subsides et même des ressources pour la guerre.
Mais cette collaboration intime de la royauté et de l'Église ne favorise
nullement les prétentions romaines. Malgré les tentatives que fera Rome pour se
rapprocher de la France, après les déboires de sa politique germanique, il lui
faudra patienter jusqu'au concordat de Bologne (1516) pour ressaisir son
influence prépondérante dans les affaires intérieures de notre pays.
Elle s'est faite d'ailleurs de plus en plus arrogante avec Grégoire VII. Elle a
accru ses prétentions à la domination universelle. Elle les a précisées dans
des textes définitifs, dans des formules, sous des images. Seul, le pontife
romain peut être appelé œcuménique. Son nom est unique dans le monde. Il ne
peut être jugé par personne. L'Église romaine ne s'est jamais trompé et ne se trompera jamais. Le pontife romain a le
droit de déposer les empereurs. Il y a ainsi vingt-sept propositions qui
affirment à la face du monde la suprématie du pape sur l'Église et les princes.
Ces principes n'ont pas été inventés de toutes pièces par Grégoire VII. Ils
sont en germe dans le droit canonique et dans les décisions antérieures des
conciles ; mais c'est ce pape, célèbre à juste titre dans l'histoire de
l'Église, qui a coordonné ces éléments divers et a dressé le monument juridique
de la théocratie romaine.
Armée de cette charte théorique de ses droits, la papauté a voulu en appliquer
les principes aux gouvernements des sociétés. Elle a voulu établir son autorité
indiscutée sur les évêques et les prélats de toutes les nations chrétiennes.
Mais elle a trouvé en face d'elle les princes, qui, par un usage consacré,
avaient conservé la nomination aux grades ecclésiastiques.
La guerre qui s'ensuivit entre la papauté et la royauté germanique est demeurée
célèbre sous le nom de "Querelle des investitures". Sans doute, Rome
fut finalement vaincue ; mais à la suite de quelles luttes !....
Au début de cette querelle, Grégoire VII avait déposé Henri IV, en des termes
que l'histoire a conservés et qu'il n'est pas inutile de citer : " ...Pour
l'honneur et la défense de ton église, disait-il, au nom du Dieu tout puissant,
du Père, du Fils et du Saint-Esprit, par ton pouvoir et ton autorité, je nie au
roi Henri, qui s'est insurgé avec un orgueil inouï contre ton Église, le
gouvernement de l'Allemagne et de l'Italie ; je délie tous les chrétiens du
serment de fidélité qu'ils lui ont prêté ou qu'il lui prêteront ; je défends
que personne ne le serve comme on sert un roi." Quelque temps après, Henri IV
faisait pénitence ; il allait à Canossa, accordant à la papauté la plus belle
victoire qu'elle ait jamais remportée sur une puissance temporelle.
En France, Philippe 1er ne laissa point Grégoire VII s'immiscer dans sa
politique intérieure. Avant lui, Hugues Capet avait défendu contre la cour de
Rome l'indépendance de ses églises. Au concile de Saint-Bast
avaient été proclamées les libertés gallicanes. Mais cette attitude
s'expliquait par le fait que la papauté n'était alors qu'un instrument entre
les mains des empereurs germaniques et qu'il eût été dangereux de favoriser
l'intervention d'influences étrangères.
Avec Philippe 1er, la situation a changé. Les papes ont rompu avec l'empire
germanique et ils ont entrepris la réforme morale du clergé, abandonné à tous
les abus, à toutes les déchéances, à tous les vices. Cependant Philippe 1er
résiste. Quelques après, Louis le Gros se montre moins énergique dans la lutte
contre Rome. Malgré tout, il maintient résolument son droit d'intervention dans
les élections ecclésiastiques. Philippe Auguste ( 1180-1225);
tout éclatant du prestige de ses victoires, accentue encore cette tendance. Il
contraint les évêques à se présenter devant sa cour de justice. Il leur enjoint
de participer aux frais de la guerre ; soucieux de mettre obstacle aux
ingérences pontificales, il ne craint pas d'engager pour cela la lutte avec
Innocent II ; en un mot, il prépare la naissance d'un esprit laïque et
national, en opposition avec les prétentions de la théocratie romaine. Saint
Louis continue son œuvre et ce monarque très chrétien fut un des plus fervent défenseur de la société laïque.
Loin de se plier devant la papauté, il obtint d'elle des concessions. Sous son
règne, les ecclésiastiques sont astreints à payer les décimes, douzièmes et
centimes. C'est le moment héroïque des croisades. Le clergé est appelé à
prendre sa part des charges qu'elles occasionnent. Saint Louis obtint aussi que
les clercs mariés ou commerçants soient enlevés à la juridiction
ecclésiastique.
C'est sous le règne de Saint Louis que vécut Guillaume II, cet évêque de Paris
qui aurait plutôt sacrifié les intérêts de Rome que ceux de la politique
royale.
Les tendances anti-romaines de saint Louis étaient tellement connues qu'on lui
a attribué la paternité d'un document considéré aujourd'hui comme apocryphe, et
connu sous le nom de Pragmatique sanction de saint Louis ou Édit sur les
élections ecclésiastiques et les libertés gallicanes.
Que ce document ait été rédigé sous l'inspiration du roi très chrétien ou qu'il
ait été composé plus tard de toute pièces, au moment où il s'agissait de
préparer et de rendre possible la "pragmatique sanction" de Bourges, il est une chose
certaine c'est que saint Louis n'en aurait contesté ni l'esprit ni les
expressions.
Ce document si intéressant pour l'histoire des origines du gallicanisme débute
ainsi : Ludvicus, Deo Gratia rex Francorum,
et le commentateur qui croit à l'authenticité de la pragmatique, fait
remarquer, en une note, que "les princes de la troisième race se dirent rois par
la grâce de Dieu, non seulement par pitié, mais encore pour marquer leur
autorité souveraine et leur indépendance des papes, qui s'étaient, vers ce
temps là, arrogé, sans apparence de raisons, le prétendu droit d'excommunier
les souverains et de disposer de leurs royaumes."
Il n'est pas sans intérêt historique de marquer ici l'importance essentielle de
ce simple petit détail.
Quelle était, à l'époque de Clovis, la conception que se faisait la
papauté de ces rapports avec les princes temporels ? On connaît la comparaison,
chère à la papauté entre le soleil et la lune ; entre l'Église romaine qui éclaire
le monde et la royauté qui en reçoit les rayons
Une autre figure illustre les théories romaines de la subordination des rois à
l'égard de la papauté : " Il y a deux glaives : le glaive spirituel et le glaive
temporel ; tous les deux appartiennent à l'Église ; l'un est tenu par elle, par
la main du papa ; l'autre est tenu pour elle par la main des rois, tant que le
pape le veut ou le souffre. En outre, l'un des glaives doit être subordonné à
l'autre, le temporel au spirituel."
Ces théories se sont manifestées dans plusieurs conciles de l'époque. A aucun
moment la papauté n'a admis qu'il y eut égalité de droit entre les deux
pouvoirs.
C'est donc une nouveauté, qui caractérise bien la conception des rois de la
dynastie capétienne, que cette prétention de recevoir directement de Dieu la
grâce qui les consacrait rois. Bossuet en tirera plus tard de beaux effets.
Nous les notons ici comme une première étape décisive vers la fondation en
France d'une Église anglicane (Je suppose qu'il s'agit d'une faute de
composition, c'est gallicane qu'il aurait fallut écrire !) , indépendante du pouvoir romain.
Les différents célèbres entre Philippe le bel et Innocent III vont nous
permettre de déterminer encore la marche ascendante des idées gallicanes. Elles
vont prendre corps et s'organiser en système, grâce au patriotisme des
légistes.
Philippe le bel déclarait net, dès 1297, qu'il ne tenait sa royauté que de Dieu
seul. il affirmait ainsi, de façon catégorique,
l'indépendance du pouvoir temporel. Il montra bientôt comment il prétendait se
libérer de la domination envahissante des pontifes romains.
Le pape venait de lancer sa bulle dite clericis
laïcos, par laquelle il interdisait à tout
ecclésiastique de rien payer à un laïc sans y avoir été autorisé par le
Saint-Siège, et cela sous peine d'excommunication. Prétention plus étonnante
encore : Rome frappait d'interdit les villes qui imposaient le clergé.
Philippe le Bel prit une décision capable de faire réfléchir la papauté. Il
interdit toute exportation d'or et d'argent hors du royaume. C'était réduire à
néant les ressources que Rome recevait de son Église de France.
Le pape protesta, puis céda. Il est vrai que vingt-trois évêques français le
suppliaient de revenir sur sa précédente bulle. Il autorisa la perception, par
les laÏcs des droits féodaux, qu'autorisaient les
coutumes du royaume. Les dons d'argent et les prêts, consentis à des laïcs par
les prélats, furent punis. Le roi de France put lever, dans certains cas, des
subsides sur le clergé. Le pape alla lui-même jusqu'à remettre à Philippe une
partie de la collecte de terre sainte et une année des revenus des bénéfices
vacants, et le garanti de la censure ecclésiastique. Quelques années après, de
nouvelles difficultés se présentent. Elles atteignent un état aigu. Philippe
est amené à faire ouvrir, devant la cour de Senlis, une procédure contre le
pape, pour
"lèse-majesté, rébellion, hérésie, blasphème, simonie". mais le pape accuse Philippe de "tyrannie, mauvais
gouvernement, fausse monnaie". Dans une grande assemblée, à Notre Dame, le roi affirme la
doctrine de l'indépendance absolue du pouvoir royal ; Boniface VIII répond que "toute créature
humaine est soumise au pontife romain". Des lettres frappant Philippe d'excommunication sont
envoyées en France. On saisit le porteur des lettres à Troyes ; on le jette en
prison, après l'avoir dépouillé. Le pape prétend, par une bulle, détacher sept
princes ecclésiastiques de France et les dégager de toute fidélité au roi
capétien. Un complot contre Boniface VIII est organisé par de Nogaret. Le
palais pontifical de d'Amagni, où se trouvait le pape
( été 1303), est envahi. Boniface déclare qu'il "aime mieux
renoncer à la vie qu'à la tiare". Il mourut quelques jours plus tard à Rome.
Les années qui suivront consacrèrent le triomphe définitif de la royauté
capétienne. Le vœu intime de Philippe le bel avait toujours été de supprimer
l'ordre militaire des Templiers. Il y parvient. Les templiers étaient riches à
l'excès. Ils avaient ouvert des crédits, pratiqué l'usure, leurs caisses
regorgeaient d'argent, on les poursuivit comme hérétiques, les Dominicains les
interrogèrent à la mode inquisitoriale. Leurs biens furent mis sous séquestre ;
137 frères passèrent par le fer et par le feu.
Un moment il y eu du flottement. La papauté était récalcitrante. Alors,
Philippe ressuscita son idée de poursuivre Boniface VIII. Il était mort. On fit
le procès de sa mémoire ... Finalement, tout s'arrangea. Boniface VIII ne fut
pas considéré comme hérétique, mais les Templiers furent sacrifiés. On prononça
la suppression de l'ordre en concile de Vienne (1311-1312). Philippe s'empara
du numéraire et converti en caisse royale la caisse du Temple.
Au cours de cette époque troublée, parallèlement aux actes se développent les
idées d'un droit national opposé aux prérogatives de Rome. C'est pendant les
luttes, dont nous venons de donner une brève impression, entre Philippe le bel
et Boniface VIII, que, pour la première fois, le roi de France en appelle des
déclarations du pape à un concile général. La supériorité des conciles
nationaux, par rapport au Saint Siège deviendra une de thèses les plus chères
du clergé gallican.
Nous ne sommes pas encore au moment de la déclaration gallicane de 1682, nous
ne sommes même pas encore à la pragmatique sanction de Bourges; mais nous
constatons l'élaboration doctrinale de ces deux actes essentiels dans
l'existence de l'Église libre de France. Les légistes de l'an 1300, les
Guillaume de Nogaret, les Pierre Flotte, les Enguerrand de Marigny préparent,
dans leurs écrits et par leurs actes, les événements importants qui vont
suivre. Tandis que Philippe le bel posait, sur le terrain des faits, le grave
problème de la séparation de l'Église romaine et de l'État, ses conseillers légistes
le posaient sur le terrain des idées.
Nous passerons sur les événements qui suivirent. Ils sont importants
cependant pour l'histoire de la papauté. C'est le grand schisme d'Occident,
d'abord bicéphale, puis tricéphale. Ce sont les conciles qui, peu à peu,
s'établissent en limiteurs de la puissance romaine. C'est le concile de
Constance qui, en 1418, malgré la fuite du pape, se déclare œcuménique et
proclame que
"tout chrétien, y compris le pape, lui doit obéissance pour ce qui
concerne la foi, l'extinction du schisme et la réforme générale de l'église,
dans son chef et dans se membres." C'est le concile de Bâle (1431) qui abolit l'impôt des
annates, principal revenu des papes.
Eugène IV, alors pape, adresse une encyclique aux princes de l'Europe, disant
qu'un concile a émis la prétention de porter atteinte à ses prérogatives et de
diriger l'Église, en ses lieu et place. Il transfère le concile à Ferrare.
Celui de Bâle se maintient et nomme un antipape.
Quelle est, dans ce conflit, l'attitude du roi de France ? Elle est d'un homme
prudent, d'un politique avisé. Charles VII se déclare pour Eugène IV ; mais, au
même moment, il travaille à recueillir, dans le décret de Constance et de Bâle,
ce qui peut être favorables aux théories gallicanes, et avec ces éléments il
crée le statut nouveau de l'Église de France, la pragmatique sanction de 1438.
La pragmatique sanction
Charles VII avait déjà eu l'occasion, a plusieurs
reprises, de faire montre de sentiments nationaux dans la question des rapports
entre l'Église de France et la papauté. Un des commentateurs de la pragmatique
constate que, tout jeune encore - il n'était que dauphin - Charles VII ayant
été chargé de gouvernement publia, en mars 1418, sous le nom de son père, des
lettres qui rétablissaient l'ancien droit des Églises de France et du Dauphiné,
relativement aux élections et collations des bénéfices, " sans aucun
égard aux réserves expectatives et aux autres prétendus droits de la cour
romaine, dont il ordonnait de faire cesser les exactions".
Plus tard, Charles VII avait aussi publié d'autres lettres relatives à la
collation des bénéfices, "non par rapport à l'ordre des nominations, mais par
rapport aux personnes qui pouvaient être nommées". De tout temps, constate le commentateur,
les rois de France avaient défendu qu'aucun étranger ne fût reçut à aucun
bénéfice du royaume (lettre du 10 mars 1831) ( plutôt 1431 ?) Mais leur défense avait été mal
observée. Charles VII l'avait renouvelée dans des lettres adressées au concile
de Constance. Charles VII en fit, dans la suite, comme nous le disons,
signifier de semblables. Le pape favorisait le "parti anglais "donnant les bénéfices dans les États
de Charles à ceux qui tenaient ce même parti. Depuis qu'Eugène IV avait succédé
à Martin V, Charles l'avait fait prier de conférer les bénéfices considérables
et de dignité "aux
personnes nobles et de grand mérite, de la loyauté, prud'homie, prudence et
littérature desquels il était dûment informé". Mais Eugène continuait de donner
les bénéfices à des étrangers et même, parfois, a des ennemis du roi, "ce qui était
préjudiciable à l'État, et même dangereux, car, par là, non seulement les
finances passaient en main ennemies, mais des forteresses importantes,
dépendantes de grands bénéfices, se trouvaient confiées à des personnes pouvant
en abuser".
Les tendances nationales de Charles VII se présentèrent encore à mesure qu'il
prit l'habitude du pouvoir.
De graves problèmes avaient été posés au concile de Bâle. Charles VII convoqua
son clergé pour en étudier les éléments. On vit à cette assemblée
extraordinaire cinq archevêques, vingt-cinq évêques et un grand nombre de
prélats. L'assemblé s'ouvrit le 1er mai 1438 mais elle ne fut complète que le 5
juin. Des envoyés avaient été dépêchés de Bâle et de Ferrera, porteurs de
requêtes. On leur donna aux uns et aux autres, de bonnes paroles et on fit un
examen minutieux des décrets du concile de Bâle, afin de juger s'ils étaient
bien conformes aux exigences de l'Église gallicane. Tous les membres de
l'assemblée étaient d'accord pour considérer les libertés de l'Église gallicane
non comme des privilèges, mais comme des droits "acquis", mais comme des droits primordiaux,
essentiels, nécessaires à l'Église de France et à toute Église qui veut
demeurer à l'abri des atteintes que tous les papes s'efforcent trop souvent de
lui porter.
Le travail fut terminé le 7 juillet, et c'est le même jour que Charles
VII publia l'édit célèbre intitulé : "Pragmatique sanction sur l'autorité des
conciles généraux, la collation des bénéfices, élections expectatives,
appellations, annotés, etc."
Le préambule de ce document important constitue un violet et amer réquisitoire
contre les abus du Saint-Siège. Les Églises de France sont victimes de
cupidités insatiables. Des "usurpations très graves" sont commises et d'"intolérables
entreprises"
accomplies. L'argent du royaume est entraîné "en des régions étrangères". D'autre part, le culte du Christ
s'atténue : c'est la faveur qui règle l'avancement des clercs. Il convient donc
de recourir, pour les maux de l'Église, aux remèdes indiqués par le concile de
Bâle.
Les deux premiers articles de la pragmatique déclarent que les conciles sont
supérieurs à toute autre autorité en matière de foi et de discipline. Un concile
œcuménique devra être convoqué tous les dix ans.
Les autres articles interdisent la fête des fous et les spectacles donnés dans
les églises, limitent l'incontinence des clercs. Mais les articles qui
intéressent surtout le clergé gallican sont ceux qui diminuent, dans de
notables proportions, les droits du Saint Siège en matière de bénéfice
ecclésiastiques et de procès. Évêques et abbés devront être élus par les
chapitres et les couvents. Le pape n'aura plus le droit de consacrer le nouvel
élu, sauf le cas où celui-ci se trouverait à Rome au moment de son élection. La
pragmatique déclare supprimer les annates et le pape ne pourra juger les procès
en appel qu'une fois que les plaideurs auront épuisé toutes les juridictions.
Faut-il ajouter maintenant que cette charte du clergé gallican ne fut pas
toujours appliquée ? Charles VII fit lui-même des entailles chaque fois qu'il
eût intérêt à se faire venir du Saint-Siège.
C'est l'histoire continuelle des rapports entre la royauté française et la papauté.
Aux exigences de la foi et des principes se mêlent des raisons d'ordre
politique ou d'intérêt privé qui les dénaturent. C'est ainsi que la pragmatique
fut bientôt viciée de par la volonté même du roi de France. Elle donnait aux
chapitres le droit d'élection des évêques et des abbés. Les rois jugèrent
bientôt que l'autorité des chapitres en serait trop considérablement accrue et
qu'elle limiterait la leur et ils s'entendirent avec Rome pour défaire ce
qu'ils avaient fait.
En 1463, Louis XI déclare la pragmatique abolie. Elle n'avait d'ailleurs jamais
été reconnue par le Saint-Siège.
Cette abolition fut complétée par la convention de 1470. Il est vrai que le roi
obtenait du pape l'engagement de ne nommer que des Français et de tenir compte
de la recommandation du roi. Nous entrons dans une période où la papauté
reprend progressivement son influence. C'est le moment où Machiavel, alors
ambassadeur en France (1501), écrivait au cardinal d'Amboise : "Les Français
n'entendent rien à la politique ; autrement, ils ne laisseraient pas l'Église
si grande."
Le concordat de Bologne.
En 1515, François 1er se rencontre à Bologne avec le pape Léon X. Un
accord s'établit entre eux pour le gouvernement de l'église de France. L'année
suivante, le concordat de Bologne est signé. Il consent l'abolition de la
pragmatique sanction de Bourges. Le roi et le peuple se donnent réciproquement
des attributions, qu'ils n'avaient pas eues jusque-là. Le roi se réserve la
nomination des évêques et des abbés ; le pape institue les prélats et reçoit
l'annate des biens ecclésiastiques.
Par l'article 40 du traité de 1516, les prélats ont
l'obligation, dès qu'ils sont institués, de payer au pape une somme équivalente
au montant des revenus annuels de l'église ou de l'abbaye.
C'est cette contribution flétrie et supprimée par la pragmatique qui a reçu le
nom d'annate.
Le résultat de cet accord de la royauté française avec Rome fut d'établir en
France un pouvoir étranger, favorable, certes, dans certains cas, aux intérêts
personnels du roi, mais nuisible au pays. Des abus furent dénoncés sous Henri
II, dans les perceptions romaines. De multiples compétitions se produisirent,
lorsqu'un bénéficiaire, élu d'après les canons des conciles, se trouvait en
rivalité avec celui qu'avait nommé le roi. On portait alors l'affaire devant le
grand conseil. Et quels abus n'entraîne point parfois la nomination royale !
Les évêques, abandonnant le soin de leurs diocèses laissèrent leurs vicaires
les administrer et ils allèrent aux Tuileries se confondre dans la mêlée des
courtisans. Le roi tira de ce clergé domestique d'excellents fonctionnaires.
Napoléon recherchera plus tard dans un concordat calqué sur celui de Bologne
les avantages qu'y avait trouvé François 1er.
Les grands corps de l'État - parlement, Université - avaient vu le danger et
s'étaient opposés à l'enregistrement du Concordat, puis à son exécution. Nous
empruntons à la Bibliothèque historique le texte des protestations du
parlement :
"La
cour, toutes chambres assemblées, voyant et considérant les grandes menaces
dont on usait à son égard, ayant tout lieu d'appréhender sa propre dissolution,
qui entraînerait celle du royaume, craignant que si aucunes étaient suscitées à
l'occasion du délai de la publication du Concordat, on ne lui impute des
malheurs qui pourraient arriver ; craignant encore que les alliances faites ou
à faire avec les autres princes chrétiens ne fussent rompues ou empêchées par
le refus d'enregistrement, et après que la cour a fait tout ce qui lui était
humainement possible pour obvier à cette publication et enregistrement, par
devant et en présence de sir Michel Blondel, évêque et duc de Langres, pair de
France, comme authentique personne, elle a protesté et proteste, tant en
général qu'en particulier, conjointement et séparément, qu'ils n'étaient et ne
sont en liberté et franchise, et si la publication a lieu, ce n'était ni de
l'ordonnance ou du consentement de la cour, mais par le commandement du roi,
force et impression ci-dessus déclarées, que ce n'était point leur intention de
juger les procès conformément au Concordat, mais de garder, observer comme
auparavant les saints décrets de la pragmatique sanction, dont le procureur du
roi aurait appelé, tant pour et au nom de la cour, que de tous les sujets du
royaume ; la cour adhérant à ce premier appel et y persistant, appelle de
nouveau au pape mieux informé, au premier concile général et à celui et à ceux
auxquels il appartiendra."
Si le Concordat, contre lequel le pouvoir laïque et national protesta dans les
termes que nous venons d'indiquer, favorisa l'existence d'un épiscopat de
courtisans, il y eu cependant dans le clergé français une majorité d'évêques et
de prélats attachés aux libertés gallicanes qui unirent leur protestation à
celle de l'Université et du parlement. Il suffit de lire les Mémoires du clergé
pour en être convaincu. On y voit que " l'Église de France n'a jamais approuvé
le concordat de 1516, et ne le reconnaît pas comme règle de discipline".
Mais un nouveau fait va contribuer à atténuer, pour un temps assez long,
les protestations du clergé gallican. Les abus de la cour de Rome, les vices et
les dépravations du clergé de la renaissance italienne, la domination
envahissante de la papauté avaient permis aux tendances des chrétiens
évangélistes de se traduire dans une doctrine nouvelle, qui va avoir ses
savants, ses héros et ses martyrs. Le protestantisme profite du besoin général
qu'on avait au quatorzième siècle d'une vie religieuse plus réelle et plus
profonde que celle des du catholicisme romain, immobilisé dans le dogme et dans
la pratique minutieuse des cérémonies dont les sens échappait à la plupart de
ceux qui s'y soumettaient par contrainte. La religion avait été transformée par
les papes en un simple moyen de gouvernement ; Luther affranchit la conscience.
En Vingt années, la moitié de la chrétienté rompt avec le chef et les dogmes du
catholicisme.
Il y eu un protestantisme français. Il naquit parmi les humanistes,
impressionnés par la lecture de l'Évangile, retrouvé parmi les textes de
l'antiquité grecque et latine. " Ils étaient habitués à un culte qui attribuait une
importance capitale aux observances, aux rites, aux pratiques, qui réclamait
leurs dévotions pour la vierge, les saints et les saintes ; ils lisent le texte
même du nouveau Testament et tout disparaît : il ne reste que Jésus-Christ :
lui, toujours lui !"
Le clergé gallican se sentit anéanti par le développement de l'idée évangélique
et le résultat fut qu'il resserra ses liens avec Rome. On le verra bientôt
lorsqu'il s'agira de "recevoir" en France les décrets du concile de
Trente.
Ce concile avait été réuni, sur l'initiative de la papauté, pour tenter de
rétablir l'unité brisée de l'Église catholique (1545-1563). On s'attacha, d'une
part, à maintenir la pureté du dogme, et, d'autre part, à rétablir la
discipline au sein du clergé et à en réformer les mœurs.
Pour donner aux décrets de ce concile une force inusitée, on décida que les
décrets concernant le dogme exigeraient la foi et que seraient déclaré
hérétiques ceux qui refuseraient à y souscrire. Outre ces graves décisions, le
concile avait également décidé que le jugement des évêques serait réservé au
pape, que les juridictions ecclésiastiques conserveraient la faculté de
prononcer des peines temporelles - amende ou emprisonnement - et que leurs
privilèges seraient maintenus aux ordres religieux.
La "réception" du concile de Trente en France
occasionna de multiples péripéties. On examina la question en conseil du roi.
Les décrets furent furent vivement critiqués par le
chancelier de l'Hôpital qui les accusait de "trahir les libertés de l'Église
gallicane".
Catherine de Médicis, alors régente, qui voulait ménager les Huguenots, promit "de faire exécuter
le concile en particulier, sans le publier en général". Cette réponse politique marque le
début des guerres de religion.
Elles avaient eu déjà leurs prodromes tragiques. A Paris, les premiers bûchers
furent montés de 1525 à 1528, bien avant, par conséquent, le concile de Trente.
François 1er, qui venait d'unir son action à celle de la papauté, était
hésitant. Le 24 juin 1539, on publie l'édit général contre les luthériens,
Étienne Dolet, condamné comme athée à l'occasion d'un dialogue de Platon, monte
au bûcher le 3 avril 1546 ; la chambre ardente, instituée sous Henri II pour
expédier les procès d'hérésie, émet quatre cent trente-neuf sentences, dont
soixante condamnations capitales. Et les édits se succèdent. Le chef d'oeuvre classique, le monument de cette législation est
l'édit de Chateaubriand ( 27 juin 1551), véritable
code de la persécution. Tout est réglé dans ces quarante-six articles avec une
précision juridique, depuis la surveillance minutieuse de l'imprimerie jusqu'à
la dénonciation de ceux qui lisent la Bible. Interdiction de tout emploi
public, même d'une place de régent, à quiconque ne produirait pas un certificat
de bon catholique ; ordre aux procureurs généraux de se livrer à une enquête
sur les magistrats et officiers de justice de tout rang, pour sévir contre ceux
qui seraient suspects de négligence dans la punition des luthériens ; défense
aux simples particuliers, que la pitié pourrait égarer, d'adresser aucune
supplique ou demande de grâce en faveur d'un hérétique ; interdiction, sous les
peines les plus graves, de favoriser l'émigration à Genève ; " et, pour ce que
plusieurs sans aucun savoir, en prenant leurs repas ou bien en allant aux
champs, parlent, devisent et disputent des choses concernant la foy et les cérémonies de l'Église et font des questions curieuses
et sans fruit ; défense à toutes personnes non lettrées, de quelque estat qu'ils soient, de ne faire plus d'ores en avant
telles propositions, questions et disputes ; commandement très exprès à tous
d'aller assidûment à la messe avec due révérence et démonstration ". Enfin comme sanction, outre les
pénalités habituelles, une disposition nouvelle " le dénonciateur recevra le tiers
des biens confisqués au dénoncé "(L'Histoire universelle de Lavisse et Rambaud). Il y a
plus : un autre édit, celui de Compiègne (1557), unifie la peine : ce sera la
mort.
En 1555, l'Église réformée de Paris s'était fondé. En mai 1558 elle réunit 5
000 à 6 000 personnes au Pré-aux-Clercs et, dans cette assemblée, on distingua
deux neveux du connétable de Montmorency, d'Andelot
et l'amiral de Coligny. En 1559, eut lieu le synode des Églises réformées de
France.
Parallèlement à ce mouvement ascendant de l'idée protestante, se produit, au
sein du parlement, un mouvement d'idées qu'il est nécessaire de signaler, car il
révèle une nouvelle conception du droit et il prépare les vues juridiques
d'après lesquelles nous envisageons aujourd'hui le problème des rapports de
l'Église et de l'État, du spirituel et du temporel. Le Tiers apparaît, avec ses
formes de pensées, ses notions juridiques, sa conception particulière de la
vie. C'est Pierre Séguier et de Harlay, à la Chambre de la Tournelle, se
refusant à prononcer la peine de mort pour choses de religion. Audacieuse
prétention ? C'est Anne du Bourg qui, en une séance solennelle des Chambres réunies - le roi est présent - revendique la liberté de
pensée : "
Ce n'est pas chose de petite importance de condamner ceux qui, au milieu des
flammes, invoquent le nom de Jésus-Christ !" Anne du Bourg est envoyée au bûcher.
Après la mort de Henri II, une trêve se produit. Les
États généraux sont convoqués, le Tiers formule ses prétentions : les causes de
la détresse publique sont les richesses et le luxe du clergé. Les nobles et les
communs sont d'accord pour émettre l'avis que l'on rembourse les dettes
publiques en vendant les biens de l'Église, estimés à 120 millions de livres.
Le connétable et le duc de Guise demandent à l'église 15 millions de livres.
Elle offre 9 millions et demi, qui seront payés en six ans et elle remboursera
les dettes de l'Hôtel de Ville de Paris. En général, le Tiers est favorable aux
protestants. Entre les extrêmes, se place le parti des Politiques, qui
prépare notre doit moderne. A une époque où, catholiques et protestants,
d'accord en cela avec l'opinion publique, jugeaient impossible l'existence
simultanée dans un pays de deux religions, dès 1504 ( ???), les Politiques
émirent cette idée que c'est le rôle de l'État de garder la neutralité,
d'accorder aux deux cultes m'existence légale et de faire respecter le droit de
chacun. Suprême ironie à l'instant où l'on assiste aux massacres de la Saint
Barthélemy que célèbre le pape par des actions de grâce, où le dominicain
Jacques Clément poignarde le roi Henri II (ou III ?), coupable de faiblesse à l'égard des
hérétiques, où Henri IV doit abjurer afin de régner.
Le premier acte politique de Henri IV fut de se
réconcilier avec le Saint Siège, en promettant de "faire observer le
décret du concile de Trente, excepté aux choses qui ne se pourront exécuter
sans troubler la tranquillité". Le deuxième acte fut l'édit de Nantes ( 13 avril 1598)
Cet édit célèbre, après avoir constaté que le culte catholique était rétabli là
où il avait été supprimé et après avoir reconnu au clergé la totalité de ses
biens et droits antérieurs, assurait à la religion réformée la légalité. Il ne
garantissait cependant l'exercice du culte que là où il existait déjà. Il fut
donc, comme auparavant, défendu de pratiquer le culte réformé à Paris, ainsi
que dans un certain nombre de villes d'où les protestants avaient été exclus
par de récentes capitulations. Ils y purent cependant demeurer à la condition
d'avoir leurs prêches dans les faubourgs. Dans ces dispositions accessoires,
les droits civils étaient reconnus aux protestants, ainsi que l'accès des
emplois publics, universités, collèges et hôpitaux. Amnistie générale était
proclamée en faveur de quiconque avait été condamné pour sa foi.
Le constant effort de la papauté va tendre maintenant à rendre éphémère cette
victoire de l'esprit laïque. L'édit autorise le clergé à reprendre, moyennant
indemnité, tous ceux de ses biens qui, depuis quarante ans, avaient été
aliénés. ce travail de reconstitution territoriale
occupa d'abord les ressources d'ingéniosité de la diplomatie catholique. Elle
sait quelle influence décisive a l'argent, que c'est le nerf non seulement de
la guerre, mais de toutes les luttes, politiques ou idéales et qu'avec de
l'argent, à propos employé, on peut agir efficacement sur les rois eux-mêmes.
Si l'on envisage, d'une façon superficielle, le résultat obtenu par la
diplomatie ecclésiastique, le grand événement de la révocation de l'édit de
Nantes, apparaît dans un énorme relief, et d'autant plus important et décisif
que les ruines, morales et matérielles, qu'il a causées, ont été plus grandes.
Mais cette révocation de l'édit de Nantes, si l'on étudie les événements qui
l'ont précédée, accompagnée et suivie ne peut pas être considérée comme une
victoire de la papauté. Elle fut l'acte nécessaire, inévitable, de celui qui,
pour asseoir davantage sa domination absolue, voulut réaliser l'unité de
l'Église de France, croyant, comme il était encore commun au dix-septième
siècle, que l'on peut, par la persécution, extirper la foi des consciences, et
éteindre la pensée dans les cerveaux.
Le concordat de Bologne, fruit d'un accord entre la royauté française et la
cour de Rome, avait enlevé la nomination des évêques et des prélats au clergé
pour la confier au roi. En échange de cet abandon de privautés, qu'elle avait,
elle aussi, revendiquées, la papauté avait reçu des compensations pécuniaires.
Ce nouveau privilège de la royauté permit aux souverains français, et aux
ministres, qui conseillaient leur politique, d'élever aux
dignités importante de l'épiscopat des hommes dont le dévouement et la
fidélité pouvaient paraître sûrs. L'épiscopat n'y gagna point en dignité. Un
clergé domestiqué permit à Louis XIV de triompher plus facilement dans ses
conflits avec Rome. Il prétendait devenir le chef incontesté de l'Église de
France. Sa politique fut anti-romaine, car il voulait annihiler toute autre
autorité que la sienne. Elle devait être antiprotestante, pour que son église fut plus forte, en étant unifiée, et que sa puissance
temporelle s'accrût de la force agissante d'une foi incontestée.
Cette réalisation totale du gallicanisme, qui se produisit sous le règne de
Louis XIV, fut préparée par l'action des pouvoirs qui se succédèrent en France
depuis la mort d’Henri IV.
Ce fut, en premier lieu, sous la régence de Marie de Médicis, l'action des
États généraux de 1614, où le tiers état, au premier article de son cahier,
posait comme loi fondamentale "qu'il n'y a personne en terre, quelle qu'elle soit,
spirituelle ou temporelle, qui ait aucun droit sur le royaume, le roi ne tenant
sa couronne que de Dieu seul." ce fut ensuite Richelieu qui, dès son arrivée aux affaires,
se trouva en opposition avec le pape et inaugura une politique essentiellement
laïque. Sous son inspiration, ou du moins sans qu'il y eût opposition de sa
part, des livres son imprimés où l'on se plaint de "l'oppression que
le pouvoir des papes fait subir à la France". Il interdit aux prédicateurs toute allusion
désagréable au gouvernement et, au besoin même, il leur fait obligation d'en
faire l'éloge. Une assemblée de prélats se réunit en 1641. Il l'épure,
lorsqu'elle lui parait dangereuse. Deux archevêques et quatre évêques, opposés
à ses projets, doivent quitter la ville ; les lettres royales qui leur
enjoignent de partir se terminent ainsi : "Je prie Dieu, monsieur l'archevêque,
qu'il vous donne une meilleure conduite."
Le jour où, devenu majeur, Louis XIV prit en mains les rênes du
gouvernement, l'archevêque de Rouen, Harley de Champvallon,
fut reçu par le roi : "Sire, lui dit-il, j'ai l'honneur de présider à l'assemblée
du clergé de votre royaume. Votre majesté m'avait ordonné de m'adresser à M. le
cardinal Mazarin pour toutes les affaires ; le voilà mort ; à qui Sa Majesté
veut-elle que je m'adresse à l'avenir ? " " - A moi, monsieur l'archevêque,
je vous expédierai bientôt."
Ce fut lui, en effet, qui expédia toutes les affaires de son royaume. On
connaît la formule : " L'État, c'est moi !" Il l'étendit aux choses de l'Église et Bossuet
légitima ses prétentions dans des écrits où aboutissent, pour se transformer en
un système cohérent, toutes les tendances qui s'étaient fait jour dans les
assemblées de la bourgeoisie et qui affirmaient la royauté de droit divin, la
supériorité des conciles sur les papes et l'indépendance du clergé français
vis-à-vis de la cour de Rome.
Il devint impossible à un évêque d'établir une correspondance avec la cour de
Rome, sans avoir au obtenu préalable une autorisation régulière émanant du roi.
L'usage des relations directes entre Rome et les évêques de France se perdit
bientôt. Le clergé devient un corps de fonctionnaires, sur lequel Louis XIV
conserve une autorité sans limites, ce qui fait écrire à Fénelon que " le roi est
beaucoup plus chef de l'Église que le pape ... L'Église de France, privée de la
liberté d'élire des pasteurs, est un peu au-dessous de la liberté dont
jouissent les catholiques sous l'empire du Grand Turc."
Louis XIV pensait que le roi, représentant l'État, était le seul propriétaire
de la fortune publique. Il en résultait pour lui le droit de disposer librement
des biens ecclésiastiques. C'est lui, d'ailleurs, qui répartissait les
bénéfices. Chaque fois qu'il devait communier le lendemain il se mettait
d'accord avec son confesseur pour donner des titulaires aux postes vacants. On
remplissait la "feuille des bénéfices" qui était soumise au pape, par simple formalité.
Le souverain absolu intervint aussi dans les affaires de l'Église pour régler,
ou plutôt pour achever d'anéantir son droit séculaire de juridiction. Le droit
à une juridiction temporelle ecclésiastique datait de l'empereur Constantin. Au
douzième siècle, en France, cette juridiction appartient non seulement aux
évêques, mais aux autres ecclésiastiques : archidiacres, archiprêtres,
chapitres, abbés des monastères. Elle s'exerçait au moyen des cours de
chrétienté, qu'on appela par la suite des officialités.
La compétence des ces cours là était très étendue. Il suffisait d'être tonsuré
pour en être justiciable et les historiens constatent que vers 1288, il y eut
jusqu'à 20000 marchands qui "se faisaient donner par les barbiers couronne de
clercs, pour profiter d'une procédure qui, à cette époque là, était plus
raisonnable que celle de la justice féodale". Outre les clercs, les veuves, les
orphelins, les croisés, les écoliers des universités étaient, dans certain cas,
soumis à leur compétence.
Les matières de la juridiction ecclésiastique avait à connaître étaient
relative à la foi, à la discipline ecclésiastique. Dans le domaine temporel,
elles jugeaient tous les procès qui avaient trait au mariage, aux propriétés du
clergé, aux testaments, aux conventions confirmées par serment. Elle jugeait
encore les crimes contre la religion, tels le sacrilège, le blasphème, la
sorcellerie et tous les crimes commis dans des lieux saints. Elle édictait des
peines, qui consistaient en des pénitences, emprisonnement et amendes,
lesquelles étaient attribuées à des œuvres de piété. Elle excommuniait
fréquemment aussi. Mais, sous prétexte que Ecclesia abhorret
a sanguine, elle transmettait aux cours séculières les coupables qui
méritaient la peine de mort ou les mutilations douloureuses.
Cette juridiction fut d'abord combattue par les barons féodaux ; de Philippe le
bel à François 1er, sa compétence fut réduite. Des édits avaient transmis aux
juges séculiers la connaissance des questions immobilières, des restrictions se
trouvent réunis dans l'édit que prit Louis XIV en 1695 et qui traite en même
temps de l'érection des cures, des fabriques,
de l'entretien des églises et des cimetières, de la surveillance des maîtres et
des maîtresses d'école par le clergé, des prières publiques.
L'Église fut définitivement soumise à la justice civile, car, d'autre part, au
moyen de l'appel comme d'abus, les juges séculiers pouvaient s'immiscer dans
les affaires spirituelles elles-mêmes. Cette théorie de l'appel comme d'abus
avait été élaborée par les légistes. Tout acte qui semblait contraire aux
libertés de l'Église gallicane put être supprimé par le parlement comme abusif.
L'auteur de cet acte pouvait même être condamné à l'amende et à la saisie de
son bénéfice. Et Fénelon de s'écrier :" Ce n'est plus de Rome que viennent les
empiétements et les usurpations ; le roi est en réalité plus maître de l'Église
gallicane que le pape ; l'autorité du roi sur l'Église a passé aux mains des
juges séculiers ; les laïques dominent les évêques."
Louis XIV avait atteint son but. Il avait un clergé impuissant à réagir contre
son empreinte. On constata à quel point il était indépendant de Rome, au moment
du conflit avec la papauté, à propos du droit de régale.
En vertu de ce droit séculaire, le roi de France percevait à la place des
évêques décédés ou démissionnaires, les revenus de leurs diocèses, tout le temps
de leur vacance, et ils nommaient aux bénéfices dont l'évêque avait, comme tel,
la collation.
Il est juste d'ajouter qu'à plusieurs reprises, le Saint Siège avait protesté
contre la deuxième de ces prérogatives. D'autre part, certains diocèses s'étaient
rachetés à prix d'argent et il y en avait un certain nombre qui n'avaient
jamais été soumis au droit de régale.
Cet édit amena les protestations de deux évêques atteints. Les autres ne
protestèrent point. Innocent XI se rangea du côté des plaideurs ; mais à la
suite de diverses péripéties, une assemblée du clergé réunie à paris, au
couvent des Grands Augustins, confirma la régale universelle (1681)
La déclaration de 1682
Le pape refuse de s'incliner ; il annule les actes de l'assemblée générale
du clergé de France et demande aux évêques de se rétracter ; mais avant que sa
lettre soit parvenue à destination, le clergé de France a signé une
déclaration, divisée en quatre articles et rédigée de la main même de Bossuet.
En voici le texte. Il est important, car cette déclaration constitue la charte
essentielle du clergé de France.
"
Plusieurs personnes s'efforcent en ce temps-ci de ruiner les décrets de
l'Église gallicane et ses libertés, que nos ancêtres ont soutenu avec tant de
zèle, et, de renverser leurs fondements appuyés sur les saints canons et la
tradition des pères. D'autres, sous prétexte de les défendre, ne craignent pas
de donner atteinte à la primauté de Saint Pierre et des pontifes romains, ses
successeurs, instituée par Jésus-Christ, et à l'obéissance que tous les
chrétiens leur doivent, et de diminuer la majesté du Saint Siège apostolique,
respectable à toutes les nations où la vraie foi est enseignée et où l'unité de
l'église se conserve. D'un autre côté, les hérétiques mettent tout en œuvre
pour faire paraître cette autorité, qui maintient la paix de l'Église, odieuse
et insupportable aux rois et aux peuples, et pour éloigner par ces artifices
les âmes simples de la communion de l'Église leur mère, et par là de celle de
Jésus-Christ. Afin de remédier à ces inconvénients, nous, archevêques et
évêques assemblés à paris par ordre du roi, représentant l'Église gallicane
avec d'autres ecclésiastiques députés, avons jugé, après mûre délibération,
qu'il est nécessaire de faire les règlements et la déclaration qui suivent :
I
" Que Saint Pierre et ses successeurs, vicaires de
Jésus-Christ, et que toute l'Église même, n'ont reçu d'autorité de Dieu que sur
les choses spirituelles et qui concernent le salut, et non point sur les choses
temporelles et civiles ; Jésus-Christ nous apprenant lui-même que son royaume
n'est pas de ce monde, et, en un autre endroit, qu'il faut rendre à César ce
qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu. Qu'il faut s'en
tenir à ce précepte de Saint Paul : que toute personne soit soumise aux
puissances supérieures, car il n'y a point de puissance qui ne vienne de Dieu,
et c'est lui qui ordonne celles qui sont sur terre : c'est pourquoi celui qui
s'oppose aux puissances résiste à l'ordre de Dieu.
" En
conséquence, nous déclarons que les rois ne sont soumis à aucune puissance
ecclésiastique par l'ordre de Dieu, dans les choses qui concernent le temporel,
qu'ils ne peuvent être déposés directement ou indirectement par l'autorité des
chefs de l'Église ; que leurs sujets ne peuvent être exemptés de la soumission
et de l'obéissance qu'ils leur doivent, ou dispensés du serment de fidélité ;
que cette doctrine, nécessaire à la paix publique, et autant avantageuse à
l'Église qu'à l'État, doit être tenue comme conforme à l'Écriture sainte et à
la tradition des pères de l'Église et aux exemples des saints.
II
" Que la plénitude de puissance que le Saint Siège apostolique et les successeurs de Saint-Pierre, vicaires de Jésus-Christ, ont sur les choses spirituelles est telle néanmoins que les décrets du saint concile oecuménique de Constance, contenus dans les sessions 4 et 5, approuvés par le Saint Siège apostolique et confirmés par la pratique de toutes l'Église et des pontifes romains, et observés de tout temps religieusement par l'Église gallicane, demeurent dans leur force de vertu, et que l'Église de France n'approuve pas l'opinion de ceux qui donnent atteinte à ces décrets ou les affaiblissent, en disant que leur autorité n'est pas établie, qu'ils ne sont point approuvés ou que leur disposition ne regarde que le temps du schisme.
III
" Qu'il faut régler l'usage de l'autorité apostolique par les canons faits par l'esprit de Dieu et consacrés par le respect général de tout le monde ; que les règles, les moeurs et les constitutions reçues dans le royaume et dans l'Église gallicane doivent avoir leur force et leur vertu et que les usages de nos pères doivent demeurer inébranlables ; qu'il est de même de la grandeur du Saint Siège apostolique que les loi et les coutumes établies du consentement de ce siège et des Églises aient l'autorité qu'elles doivent avoir.
IV
" Que, quoique le pape ait la principale part dans les
questions de foi, et que ses décrets regardent toutes les Églises, et chaque Église
en particulier, son jugement n'est pas réformable, si le consentement de
l'Église n'intervient.
"Ce
sont les maximes que nous avons reçues de nos pères et que nous avons arrêté
d'envoyer à toutes les Églises gallicanes et aux évêques que la Saint Esprit y
a été établis pour les gouverner, afin que nous disions tous la même chose, que
nous soyons tous dans le même sentiment et que nous tenions tous la même
doctrine."
Le parlement de Paris enregistre le lendemain un édit par lequel il était
défendu d'enseigner ou d'écrire rien qui fut " contraire à la doctrine contenue dans
la déclaration". Désormais
les quatre articles devront être enseignés dans les séminaires.
Innocent XI, en réponse à la déclaration, refusa l'institution canonique aux évêques
qui, étant prêtres, auraient assistés, comme délégués à l'assemblée de 1682 et
signé la déclaration. Or, comme Louis XIV se gardait bien d'en nommer d'autres,
il arriva qu'en janvier 1688, trente-cinq églises cathédrales se trouvaient
sans pasteurs.
Innocent XI meurt en 1689. Son successeur, Alexandre III, déclare nulle la
déclaration de 1682. Le conflit devient de plus en plus aigu ; mais il meurt à
son tour et, avec Innocent XII l'entente a lieu. Louis XIV donnera des ordres
pour que l'édit ne soit pas observé et le pape s'inclinera devant les volontés
du roi, en ce qui concerne le droit de régale.
Cependant, les parlementaires n'abdiquèrent pas. Ils ne cessèrent d'appliquer,
dans leur jurisprudence, les quatre articles de la déclaration. Au dix-huitième
siècle, ils reparaîtront dans les édits royaux. On les verra aussi rappelés
dans les articles organiques du Concordat de 1801.
Trois ans après la déclaration du clergé gallican, le 17 octobre 1685, Louis
XIV signait l'édit de révocation de celui de Nantes, corollaire de la
déclaration et qui devait, dans l'esprit du roi, réaliser l'unité du culte en
France. Les réformés furent autorisés à demeurer en France. Autorisation
précaire, puisque tout culte public leur était interdit et que leurs enfants
devaient être élevé dans le catholicisme. Il avait été ordonné précédemment que
les notaires et huissiers protestants abandonnent leur
charges à des catholiques (1682) ; que les officiers protestants de la
maison du roi devraient abandonner leur place ou se convertir au catholicisme
(1683) ; que les épiciers fermeraient leurs boutiques, sous peine de 3 000 fr. d'amande. Une déclaration royale avait interdit aux
sages-femmes protestantes "de se mêler d'accoucher".
Par le fait de ces décisions, 10 000 familles protestantes s'étaient expatriées
avant la révocation. Vauban estime à 100 000 le nombre des protestants qui
désertèrent la France à la suite de l'édit, avec 60 millions de francs. Cette
exode causa la ruine du commerce ; les flottes ennemies furent grossies de 9
000 matelots, les meilleurs du royaume ; leurs armées de 600 officiers et de 12
000 soldats plus aguerris que les leurs.
Cette révocation avait été préparée par une action patiente et minutieuse
du clergé français. Louis XIV n'était encore qu'un enfant qu'il entendait
Choiseul, l'évêque de Comminges, lui dire : " Nous ne demandons pas à Votre Majesté
de bannir encore de votre royaume cette malheureuse liberté de conscience qui
détruit la liberté des enfants de Dieu, s'il n'est en votre pouvoir d'étouffer
l'hérésie d'un seul coup, de la faire du moins périr peu à peu."
Le clergé réclama d'abord que l'on observât strictement l'édit de Nantes, sans
tenir aucun compte des événements survenus depuis sa promulgation. Louis XIV
fit envoyer des commissaires dans les provinces. Des temples furent démolis
sous le prétexte qu'ils se trouvaient sur des lieux où le culte public n'avait
pas été fait en l'année 1593 et 1597, ainsi que l'indiquait l'édit de Nantes.
Le 17 juin 1681, une déclaration paraît "portant que les enfant
de la R.P.R. pourront se convertir à l'âge de sept ans et défend à ceux de la
R.P.R. de se faire élever dans les pays étrangers". On n'a jamais pu noter pareille
atteinte à l'autorité du père de famille. Faut-il parler des dragonnades qui
suivirent ? Les protestants avaient huit jours pour devenir catholiques ;
ensuite ils étaient chargés par des troupes, que conduisaient des évêques.
Louis XIV avait voulu réaliser l'unité du culte français. Il avait également
pris part à la lutte contre les jansénistes - Port-Royal avait été rasé - et
aussi contre les inoffensifs quiétistes. La conséquence inévitable de cette
politique se produira bientôt : aucun pouvoir humain n'empêchera de naître la
philosophie du dix-huitième siècle.
" La
politique inepte du gouvernement eut deux conséquences également funeste pour
la royauté et pour l'église, écrit M. Debidour, dans
l'introduction de son important et consciencieux travail sur le sujet qui nous
occupe ( Histoire des rapports de l'Église de l'État en France, de 1789 à
1870 - Armand Colin, Paris) ; La première fut d'enhardir la magistrature au
point que, dès le milieu de dix-huitième siècle, elle pût ébranler le vieil
édifice de l'absolutisme monarchique et que, par le seul exemple de ses
résistances, elle rendit la Révolution inévitable ; la seconde fut de rendre
ridicules et odieuses les querelles théologiques, les persécutions, les
d'affaiblir singulièrement la foi dans les classes supérieures et moyennes de
la nation, de faire enfin le jeu des philosophes qui s'emparèrent dès lors de
l'opinion et familiarisèrent bientôt beaucoup d'esprit avec l'idée de rejeter
non seulement l'infaillibilité du pape, mais toute autorité sacerdotale, toute
religion révélée. ce n'est plus dans l'Augustinus ou dans les Réflexions
morales de l'ancien testament que l'on va chercher des arguments :
c'est dans l'Encyclopédie et dans le Dictionnaire
philosophique. Le mot d'ordre n'est plus de faire son salut,
mais de fonder la liberté."
Les dernières années du règne de Louis XIV illustrent cette vérité démontrée
par l'histoire, qu'un pouvoir temporel ne peut être que l'ennemi de Rome ou son
jouet. Louis XIV, on vient de le voir, s'était rapproché de Rome, en deux
circonstances ; Rome empiéta. Le jansénistes avaient
contesté l'infaillibilité du pape ; la compagnie de Jésus, émanation agissante
de la papauté, convainquit le souverain absolu de la nécessité d'une
publication urgente de la célèbre bulle Unigenitus
(1713). Or, cette bulle ne conseille rien moins que l'obéissance aveugle aux
ordres du Saint Siège que Louis XIV avait mis tant d'acharnement à combattre.
Quelques temps après, les jansénistes en ayant appelé des décisions du Saint
Siège au concile, celui-ci ne put avoir lieu. Le pape reprenait la prééminence
perdue.
Le parlement repoussa la bulle et, lorsque sous le règne de Louis XV, par ordre
de l'archevêque de Paris, plusieurs curés exigèrent des mourants la déclaration
qu'ils adhéraient à la bulle Unigenitus
ou un billet de confession provenant d'un prêtre non janséniste, le parlement
invita l'archevêque à retirer son mandement. Le roi casse l'arrêt du parlement.
Mais celui-ci ne se tient pas pour battu, et le conflit se poursuit et
s'aggrave. Louis XIV en arrive à exiler les membres du parlement (1713); mais
aucune juridiction ne veut s'incliner devant les décisions du roi. Finalement
Louis XIV cède au parlement. Billets de confession, refus des sacrements sont
interdits, et Benoît XIV déclare que les ordonnances de l'archevêque ne seront
applicables qu'à ceux qui seraient "publiquement et notoirement réfractaires
à la bulle Unigenitus" (1756). Le parlement a triomphé.
Le triomphe s'accompagne d'une réaction contre les jésuites. Gallicans,
philosophes, encyclopédistes, sociétés secrètes se liguent contre eux. La
faillite du P. Lavalette, ruiné à la Martinique, faillite dont les jésuites se
refusent à solder le déficit, permet au procureur général du parlement de Paris
d'examiner les statuts de l'influente compagnie. En 1764, elle est supprimée
par un édit royal. En 1776, une commission, dite des réguliers, est nommée par
le roi pour réformer "le clergé régulier". Un édit du 24 mars 1778 prépare la disparition d'un
grand nombre de monastères. Les protestants profitent de la détente générale ;
l'édit de novembre 1787 leur rend l'état civil. Ce sont les signes
avant-coureurs de la prochaine liquidation. Cependant le clergé romain est
toujours le premier de la nation. Il est le plus riche, il est encore le
puissant, au moment ou va s'ouvrir la période de la Révolution française.
DE LA RÉVOLUTION AU CONCORDAT
La suppression de la dîme, dans la fameuse nuit du 4 août, inaugure, pour
le clergé, un ordre social nouveau. L'histoire des discussions, qui agitèrent
alors l'Assemblée nationale, est suffisamment connu et
nous ne l'entreprendrons pas ici. On sait qu'après avoir affirmé solennellement
les droits de l'homme, l'Assemblée, inquiète à l'annonce des troubles et des
violences qui affligeaient les provinces, lasses d'être pressurées, dans un
mouvement spontané déclara que l'impôt serait désormais payé par tous les
membres de la nation, que les droits féodaux seraient rachetables, et que les
servitudes seraient radicalement abolies.
Ces sacrifices, acceptés du clergé et de la noblesse par le souci de sauver du
naufrage l'existence même de leurs ordres, provoquèrent un bel enthousiasme.
Avec une égale sincérité, chacun affirmait son dévouement à la chose publique
par l'abandon d'un de ses privilèges, d'un de ses droits séculaires. Il se
produisit comme un entraînement à la renonciation. A deux heures du matin, tout
était consommé. Aussitôt, les membres du clergé, se ressaisissant, accusèrent
l'Assemblée de précipitation.
Le 11 août, Camus se vit obligé de combattre le maintien des Annates, réclamé par de prétendus banquiers "en cour de
Rome", qui en
faveur de leur proposition se disaient partisan d'une entente entre la France
et l'Italie. Camus déclara que les richesses expédiées à Rome étaient perdues
pour la France.
La veille, Sieyès avait démontré qu'il avait été bien entendu, le 4 août, que
la dîme appartenait, en toute légitimité, à l'État et que ce n'est point
platoniquement que des sacrifices avaient été faits à l'intérêt national.
Le projet d'arrêté destiné à sanctionner les décisions prises pendant la nuit
du 4 août était en butte aux attaques sournoises de deux ordres qui s'étaient,
contre eux-mêmes, dépouillés de leurs plus chers privilèges. Mais, en dépit de
tous leurs efforts, la nation eut le dessus. Le 11, tous les articles furent
décrétés.
Le régime féodal était à tout jamais anéanti. Les dîmes de toute
natures se trouvaient détruites, "sauf à aviser aux moyens de subvenir
d'une autre manière à la défense du culte divin".
L'État paraissait donc, par cette formule, reconnaître une obligation le liant
au clergé. Cependant, dans les écrits du temps, inspirés clairement par le
tiers ordre, on lit que le prêtre doit vivre désormais de l'autel et que les fidèles
doivent contribuer à la dot du pasteur. Assurément, la situation de l'État
vis-à-vis du clergé n'apparaissait pas encore aux membres de l'Assemblée
nationale sous un jour très clair.
Le tiers état réformateur se contentait du résultat positif atteint : 133
millions de livres, soit 250 millions de francs (1901), revenant à la partie la plus
travailleuse de la nation, au lieu d'aller annuellement grossir les recettes du
budget clérical.
Des obligations nouvelles, du fait même de cette suppression, liaient-elles
l'État au clergé ? Rien ne paraît moins certain. mais
il n'est pas moins vrai qu'une situation équivoque venait de surgir, situation
qui durera jusqu'au 10 octobre, jour où Talleyrand spécifiera nettement les
droits de la nation sur le clergé.
L'évêque d'Autun était partisan de l'accomplissement total des réformes. Il
était d'avis que l'État devait assumer toutes les charges qui pouvaient le
rendre tout-puissant. Mais l'état des finances n'était-il pas tel qu'on ne
saurait sans imprévoyance l'engager dans une série illimitée d'innovations ?
Et, puisque impérieuses sont les transformations de la société, à quelles
ressources extraordinaires l'État a-t-il le droit de faire appel ?
Ce sont ces idées que Talleyrand développa, le 10 octobre, avec une clarté
remarquable.
Ces ressources extraordinaires ? mais où les trouver,
sinon dans les biens du clergé ? Et qu'on ne vienne point prétendre que
l'Assemblée fera subir à cet ordre la faix d'une
nouvelle charge. Les "charges politiques" ne peuvent être qu'allègrement consenties.
L'évêque d'Autun envisage ensuite les droits qu'a l'état de s'approprier les
biens ecclésiastiques.
La nation souveraine peut sans conteste mettre la main sur les biens vacants
des associations qu'elle juge inutiles. Cela est indiscutable. Peut-elle
réduire le revenu des bénéficiaires vivants ? Oui, si elle laisse au clergé ce
qui est nécessaire à sa subsistance. Le surplus, elle l'emploiera au
soulagement des déshérités de la nature et de la fortune, se substituant, de
cette manière, à l'Église qui, jusqu'alors, avait le soin de l'assistance et
qui y était tenue selon l'intention première des donateurs du clergé.
La totalité des fonds du clergé s'élève à la somme de 70 millions et les dîmes,
qui doivent être acquittées quelque temps encore, à 80 millions.
Une fois en possession de la fortune cléricale, c'est la subsistance de
quatre-vingt mille ecclésiastiques qu'il faudra assurer. Talleyrand explique
comment il entend les voies et moyens de cette opération.
Par la vente du capital, estimé 2 milliards, l'État rembourserait les rentes
viagères et les rentes perpétuelles sur le roi. Le déficit serait comblé. Il
resterait - 100 millions étant assurés au clergé - 35 millions pour former le
premier fond d'amortissement, destiné à adoucir la prestation de la dîme
jusqu'au jour où elle serait définitivement abolie.
De nombreux applaudissements accueillirent la lecture de ce projet, dont
l'impression fut ordonnée au nombre de 1 200 exemplaires.
Cependant il ne devait pas être donné à l'évêque d'Autun d'attacher son nom à
la réalisation de cette grande opération financière.
Il est indéniable que son rapport avait montré à tous l'opportunité de la
réforme, mais la leur avait fait apparaître complexe, difficile, savante ; mais
ce n'est point un tel langage qu'entend une assemblée politique. C'est ce que
comprit Mirabeau avec son sens affiné de conducteur de majorités. Aussi, deux
jours plus tard, le 12 octobre, inopinément, comme d'une manière épisodique,
Mirabeau, en peu de mots, demande que la propriété du clergé fasse retour à la
nation "
à charge par elle de pourvoir à l'existence des membres de cet ordre ", et que la disposition de ces biens
soit telle qu'aucun curé ne puisse avoir moins de 1 200 livres avec le
logement.
Le principe de la nationalisation était ainsi posé.
Quand, le lendemain 13, la discussion s'ouvrit, la droite fit remarquer qu'un
tel procès de propriété ne devait se juger qu'à la dernière extrémité. Et les
membres du clergé tentèrent l'impossible pour éluder la question.
Mais on alla aux voix et l'Assemblée décréta que la proposition de Mirabeau
allait être examinée.
Camus affirma que l'État ne peut toucher aux propriétés de l'Église, sans s'exposer
à détruire ce
"corps social".
Plusieurs abbés s'essayèrent à prouver que la propriété du clergé ne peut être
revendiquée par l'État, sinon contre tout droit et contre toute justice. L'abbé
d'Eymar renforça son opinion de cette assertion que
c'est vouloir porter atteinte à la religion que de salarier le clergé.
Mais Barnave revint au fait : la distribution des fonds assignés au service
religieux appartient-elle à la nation ? Il est deux sortes de biens : ceux qui
ont pour source la nation et ceux qui viennent des fondateurs. Ces derniers
appartiennent également de droit à la nation.
Les fondations ayant pour double objet l'assistance et le payement d'un service
public ne sont qu'un dépôt entre les mains du clergé. Et Barnave déclare que,
sans le bon vouloir de l'État, le clergé ne pourrait manifester aucune activité
propre ; les biens ecclésiastiques ne peuvent lui appartenir. Puis, quittant le
domaine de la théorie, Barnave montre que l'État de chose national nécessite la
nationalisation. La suppression des dîmes a dépouillé inégalement le clergé ;
il y a là une injustice à réparer. Enfin, dernier argument, par la vente des
immeubles de l'Église, l'État évite la banqueroute.
L'abbé Maury répliqua que l'Assemblée, en tolérant le procès de la propriété
ecclésiastique allait au-devant d'un péril social ; à remonter à l'origine des
propriétés, on aboutit à la loi agraire. En outre, c'est ébranler les assises
de l'État, car si le clergé n'est pas propriétaire des biens fonds, s'il est
doté par le fisc, au premier revers dans les finances, les particuliers
refuseront de payer. La religion seule est la sauvegarde de l'empire.
L'ancien gouverneur de la Guyane, Malouet, apporta au
milieu de cette passionnante discussion une note personnelle.
Pour lui, il reste indiscutable que les biens du clergé sont propriété
nationale. L'État doit en régler l'emploi, afin que leur double destination
soit rigoureusement remplie : entretien du clergé et soulagement des pauvres.
Mais il ne saurait les aliéner sans méconnaître ses devoirs essentiels
vis-à-vis de l'Église et vis-à-vis des malheureux ; s'il lui est permis de
disposer du revenu de ces propriétés, ce ne peut être que les années où, grâce
à une meilleure administration, les ministères de l'Église étant entretenus et
les pauvres secourus, un excédent résulterait des exercices.
Ce modus vivendi n'était pas conçu sans habileté. Il rallia de
nombreux curés qui formèrent ainsi un parti intermédiaire, une minorité
agissante moins faible. Contre les questions de principe, que la majorité
posait inlassablement, on ne pouvait rien. Thouret proclamait que le clergé
ayant cessé d'être un corps politique, son droit de propriété était inexistant
puisque la loi ne connaît que les propriétaires réels. Ces corps ne peuvent
donc pas posséder ; sans spoliation, la nation peut donc reprendre au clergé
les biens qu'elle lui avait seulement permis de posséder.
Les représentants du clergé s'évertuaient à rétorquer ces arguments de droit et
de fait par un ensemble d'affirmations sèches, raides, scolastiques. Le clergé
est une personne morale, disait-ils ; il peut être propriétaire. Le travail,
les acquisitions sont de suffisants titres de propriété ; mais en réalité il a
acquis à deniers comptants et par échanges ; ces actes ne sont pas ceux d'un
usufruitier, mais d'un propriétaire.
Ce débat juridique eût pu s'éterniser si Mirabeau, le 30 octobre, n'était venu
trancher la question avec son éloquence et sa logique coutumières. Loin
d'accorder au clergé une qualité d'usufruitier, il ne voit en lui que le
dispensateur des biens qui, depuis un temps immémorial, était à la disposition
du roi. Et il démontre qu'il doit être le principe que la nation est seule
propriétaire des biens de son clergé.
Le 2 novembre, il combat de nouveau, avec une force dialectique encore plus
puissante, le second discours de l'abbé Maury, tissé de menaces et sophismes
canoniques. Il répond aussi, moins sèchement toutefois, aux paroles de
l'archevêque d'Aix. Et il n'est pas une seule raison, parmi celles que le
clergé met en ligne, qui résiste à ses arguments politiques et théoriques.
"
Vous allez décider une grande question, dit-il. Elle intéresse la religion et l'État. C'est moi, messieurs,
qui ai eu l'honneur de vous proposer de déclarer que
la nation est propriétaire de tous les biens du clergé.
" Ce
n'est point un nouveau droit que j'ai voulu faire acquérir à la nation ; j'ai
seulement voulu constater celui qu'elle a, qu'elle a toujours eu, qu'elle aura
toujours, et j'ai désiré que cette justice lui fût rendue, parce que ce sont
les principes qui sauvent les peuples et les erreurs qui les détruisent."
Suivant Mirabeau, la nation a le droit "d'établir ou de ne pas établir des corps" . " Ce n'est point la réunion matérielle des
individus qui forme une agrégation politique. Il faut qu'elle ait une
personnalité distincte et qu'elle participe aux effets civils. Or de pareils
droits, intéressant la société entière, ne peuvent émaner que de sa
puissance."
Par la suite, la société, ayant le droit d'établir, ou de ne pas établir, des
corps, a également "le droit de décider si les corps qu'elle admet, doivent
être propriétaires ou ne l'être pas".
"La
nation, dit-il, a ce droit, parce que si
les corps n'existent qu'en vertu de la loi, c'est à la loi à modifier leur
existence ; parce que la faculté d'être propriétaire est au nombre des effets
civils, et qu'il dépend de la société de ne point accorder à tous les effets
civils : des agrégations qui ne sont que son ouvrage ; parce qu'enfin la
question de savoir s'il convient d'établir des corps est entièrement différente
du point de déterminer que ces corps soient propriétaires."
M. l'abbé Maury avait prétendu qu'aucun corps ne peut exister sans propriété.
Mais Mirabeau lui répond :
"Quels
sont les domaines de la magistrature et de l'armée ? Quelle était donc la
propriété du clergé dans la primitive église ? Quels étaient les domaines des
membres des premiers conciles ? On peut supposer un état social sans propriété,
même individuelle, tel que celui de Lacédémone, pendant la législation de
Lycurgue. Pourquoi donc ne pourrait-on pas supposer un corps quelconque, et
surtout un corps du clergé, sans propriété ?"
Mirabeau continue en disant que partout où des corps existent, la nation " a le droit de
les détruire, comme elle a eu celui de les établir"
" Il
n'est aucun acte législatif qu'une nation ne puisse révoquer ; elle peut
changer, quand il lui plaît, les lois, sa constitution, son mécanisme."
Il ajoute que l'Assemblée devant laquelle il parle n'est pas seulement
législative, mais constituante, et qu'elle a, pour cela seul, tous les droits
que peuvent exercer les premiers individus qui formèrent la nation française.
Appliquant les principes au clergé, Mirabeau en déduit que la nation a le droit
de décider que "le clergé ne doit plus exister comme agrégation
politique".
Et si elle exerce ce droit, qu'en résultera-t-il ? que
deviendront les biens du clergé ?
Mirabeau envisage plusieurs hypothèses : Retourneront-ils aux fondateurs ?
Seront-ils présidés par chaque église particulière ? Seront-ils partagés entre
tous les ecclésiastiques ? La nation en sera-t-elle propriétaire ? Il lui
paraît évident que seule la dernière est légitime.
" Tous
les biens de l'Église n'ont pas des titulaires ; les titulaires mêmes n'ont pas
des détenteurs, et il faut nécessairement que des biens qui ont une destination
générale aient une administration commune.
"Il
ne reste donc que la nation à qui la propriété des biens du clergé puisse
appartenir ; c'est là le résultat auquel conduisent tous les principes."
Mais une question se pose alors : sera-t-il de l'époque de la loi, que la
nation sera propriétaire, ou l'aura-t-elle toujours été ? Faut-il, comme dit M.
l'abbé Maury, tuer le corps du clergé pour s'emparer de ses domaines ? Ou bien
est-il vrai que l'Église n'a jamais eu que l'administration, que le dépôt de
ces mêmes bien :
Mirabeau soutient cette deuxième thèse:
" En
effet, dit-il, si tout corps peut
être détruit, s'il peut être déclaré incapable de posséder, il s'ensuit que ses
propriétés ne sont qu'incertaines, momentanées et conditionnelles ; il s'ensuit
que les possesseurs des biens, dont l'existence est aussi précaire, ne peuvent
être regardés comme des propriétaires incommutables, et qu'il faut par
conséquent supposer pour ces biens un maître plus réel, plus durable et plus
absolu."
" ...
C'est pour la nation entière que le clergé a recueilli ses richesses ; c'est
pour elle que la loi lui a permis de recevoir des donations, puisque, sans les
libéralités de fidèles, la société aurait été forcée elle-même de donner des
revenus, dont ces propriétés, acquises de son consentement, n'ont été que le
remplacement momentané. Et c'est pour cela que les propriétés de l'Église n'ont
jamais eu le caractère de propriété particulière."
D'ailleurs, ne rentrent-elles point dans la même catégorie que celles qu'on a
appelées le domaine de la couronne ? Est-ce qu'il ne serait pas au pouvoir de
la nation de l'aliéner, d'en retirer le prix et de l'appliquer au payement de
la dette ?
Pour décider cette question, Mirabeau compare les propriétés de l'Église avec
toutes les autres propriétés qui lui sont connues. Elles n'en possèdent aucun
des caractères.
" Ils
n'ont pas été donnés à des individus, mais à un corps ; non pour transmettre,
mais pour administrer ; non à titre de salaire, mais comme un dépôt ; non pour
l'utilité de ceux qui devaient les posséder, mais pour fournir des dépenses qui
auraient été à la charge de la nation."
Par contre, les possessions de l'Église ont la même origine, la même
destination, les mêmes effets que le domaine de la couronne.
" Les
biens, comme le domaine de la couronne, sont une grande ressource nationale.
Les ecclésiastiques n'en sont ni les maîtres, ni même les usufruitiers ; leu
produit est destiné à un service public ; il tient lieu d'un impôt qu'il aurait
fallu établir pour le service des autels, pour l'entretien de leurs ministres ;
il existe donc pour la décharge de la nation.
"
C'est donc pour son intérêt personnel, et, pour ainsi dire, en son nom, que la
nation à permis au clergé d'accepter les dons des fidèles ; et, si le clergé
cesse de posséder ces biens, la nation seule peut avoir le droit de les
administrer, puisque leur destination est uniquement consacrée à l'utilité
publique."
A la suite de ce discours, la sécularisation des biens du clergé fut votée par
568 voix, contre 346 et 40 nulles.
Par ce vote, l'Assemblée n'avait, à vrai dire, fait que poser le principe.
Comment l'appliquer dans la pratique ? mais des
conséquences forcées découlaient naturellement de ce vote.
Le 13, Treilhard proposa de mettre le scellé sur tous les bénéfices, excepté
les cures ; ce qui fut décrété sur-le-champ. D'autre part, le comité des
finances s'inquiétait de l'état du trésor. Le 19 décembre, un plan de son
rapporteur, Le Coulteux de Canteleu, proposait la
création d'une caisse destinée à recevoir le produit de la vente des biens du
clergé, caisse devenue nécessaire par le fait des votes précédents,
particulièrement celui du 17 décembre, par lequel Treilhard, au nom du comité
ecclésiastique, réclame la suppression de tous les couvents et maisons
religieuses
" dont l'inutilité est évidente". Ne seraient conservés que les ordres qui se consacrent à
l'étude et au soulagement des malades. Le comité prévoyait des pensions pour
les religieux quittant le monastère.
De telles dispositions étaient inspirées par un sévère souci d'équité. Mais elle n'eurent pas le don de plaire au haut clergé qui ne se
fit point faute de manifester violemment son mécontentement. Déjà, il adressait
des menaces directes à l'État, encouragé qu'il était par ceux de ses membres
qui avaient passé la frontière.
L'Assemblée, prise par l'urgence de débats nouveaux, ne put discuter le projet
de Treilhard que le 11 février 1790.
L'évêque de Clermont formula des vœux tendant à ce que les ordres monastiques
reprissent leur ancienne splendeur ; l'évêque de Nancy proclame que le
catholicisme est une religion d'État. La séance du 13 fut des plus
tumultueuses. En face des insolences de la droite, la majorité jugea trop
modérées les propositions de Treilhard et elle décréta que désormais la nation
ne reconnaissait plus les vœux monastiques et
toutes les congrégations furent supprimées. Les établissements de charité et
d'éducation étaient cependant maintenus provisoirement.
Cette loi porta au comble l'irritation du clergé. Des tentatives
contre-révolutionnaires furent signalées en divers diocèses ; et, avant tout opération financières, les immeubles de l'Église, que l'État
avait repris, étaient discrédités en chaque province.
D'autre part, la dîme n'étant due que jusqu'en 1791, l'entretien du clergé
devenait un problème pressant. Mais, comme les domaines ecclésiastiques
répondaient seuls de cet entretien, il s'agissait de les arracher à l'Église
qui les détenait encore.
Tout d'abord l'Assemblée eut souci de rassurer les futurs acquéreurs des biens
dits du clergé. Et comment, sinon en mettant à la charge de l'État la dette
totale du clergé ?
Ensuite, le 9 avril, le rapporteur du comité des dîmes, le jurisconsulte Chasset donna communication d'un projet de décret aux
termes duquel le traitement de tous les ecclésiastiques serait payé en argent.
A cet effet, une somme déterminée serait inscrite au budget de l'État. Et les
anciens bien ecclésiastiques, tenus en état par les
départements et par les villes, administrés par des citoyens élus, produiront
des revenus qui serviront uniquement à payer les intérêts de la dette publique.
Chasset fixait les frais du culte à 130 millions.
Il était donc possible, avec une telle somme, d'assurer un traitement
convenable aux membres du clergé. Mais c'est le principe même du salariat, que
l'Église repoussait ; et elle ne pouvait se faire à l'idée qu'elle était
dépossédée de son titre de propriétaire. Il lui paraissait que, sans richesse
matérielle, son prestige avait cessé d'être, ainsi que toute autorité morale et
toute domination temporelle.
Ainsi, est-ce solennellement, au nom de tous les établissements religieux, que
l'évêque de Nancy déclare ne pouvoir consentir au décret et à tout ce qui
s'ensuivrait. L'archevêque d'Aix crut nécessaire d'user de moyens de conciliation
et fit une offre de 300 millions hypothéquée sur les biens du clergé, qui en payerait les intérêts et en rembourserait le capital par
des ventes progressives. Mais l'archevêque achevait son discours d'apaisement
en évoquant la "puissance ecclésiastique", ce qui déplut à nombre de membres.
Don Garbo fut encore plus maladroit. "Il faut décréter, dit-il, que la religion
catholique, apostolique et romaine est et demeure, et pour toujours, la
religion de la nation, et que son culte sera le seul autorisé." Un tel fanatisme, qui eut été
compréhensible un siècle plus tôt, déchaîna le tumulte et ce fut au milieu de
propositions et de contre propositions, de harangue menaçantes que le projet Chasset fut adopté dans son économie essentielle.
Le clergé n'était plus désormais qu'un corps de fonctionnaires salariés
par l'État. En moins d'un an, l'Église catholique avait perdu tous se
privilèges : son pouvoir temporel, assise inébranlable de sa domination
spirituelle, lui était ravi par l'État, maître de ses propre destinées.
Elle ne souffrit point partielle déchéance. Ses ministres s'enrôlèrent dans les
rangs des ennemis de la révolution, tandis que la nation après avoir détruit
l'édifice de l'ancienne Église, se donna pour devoir d'établir selon ses vues
un nouvel ordre de choses religieux.
La constitution civile du clergé.
Le 6 février 1790, l'Assemblée avait chargé son comité ecclésiastique de
dresser un plan de réorganisation du clergé. afin
d'accélérer ses travaux, elle adjoignit à ce comité quinze nouveaux membres
qui, pour éviter les fâcheuses critiques, furent choisis parmi les amis de
l'Église.
L'Assemblée avait à cœur de se tenir en dehors des matières spirituelles. Son
rôle, elle désirait le borner à déterminer législativement les rapports que
l'État devait entretenir avec l'Église, à établir de nouveaux principes qui
subordonneraient le clergé, service public, à l'administration nationale.
Il paraît surprenant que les réformateurs de l'Assemblée constituante n'aient
pas perçu ce qu'il y avait, dans leur tentative, de contraire à la réalité, à
la nature même des choses. Prétendre transformer le clergé en un corps de
salariés, soumis à l'État, n'était-ce point méconnaître le caractère de
l'Église catholique, universelle, romaine, n'était-ce pas renouveler l'erreur
du gallicanisme, aboutissant à la bulle Unigenitus?
La temporalité était l'unique domaine où les constituants se donnaient le droit
de légiférer. Mais dès l'instant où l'État fait intervenir son autorité dans
les matières de juridiction ecclésiastique, n'est-il pas fatal de le voir aux
prises avec des questions de droit canon ? On croirait vraiment que nos grands laïcisateurs avaient perdu le souvenir d'une époque,
pourtant récente, où s'était affirmée avec tant de force la toute-puissance de
Rome sur son clergé. D'autre part, si les visées de leur politique étaient de
susciter à nouveau une Église gallicane, comment n'eurent-ils pas la prévoyance
de la mettre à l'abri de toute réaction, en s'assurant le dévouement de la plus
forte partie du clergé ?
Mais ce serait aller, croyons nous, contre la vérité historique, que de prêter
aux hommes de 1789 un projet aussi résolu dans leur esprit.
L'Église temporelle n'existait plus ; aucun des privilèges d'autrefois ne subsistait.
Cependant, la crédulité religieuse ne paraissait pas avoir reçu des atteintes
sérieuses ; à cette loi il fallait des serviteurs. L'État commit l'erreur de
s'imaginer qu'il lui était possible de les créer de toute pièces, de sa propre
autorité ; et cette assemblée, qui se révoltait quand on lui proposait de
décréter le catholicisme religion nationale, s'asservit à une collectivité
d'hommes vivant du commerce des croyances, tout en prétendant les soumettre à
son despotisme, elle qui proclamait la liberté.
A cette époque de la Révolution, la paix et la liberté religieuse eussent pu
être réalisées, si les esprits plus avisés avaient su reconnaître dans le
principe de la séparation des Églises et de l'État, la solution de bon sens, la
solution logique.
Bien au contraire, dans l'état des choses qu'elle prétendait instaurer,
l'Assemblée nationale manifesta une légitime susceptibilité au sujet de son
indépendance. Elle se montra indignée, quand le pape Pie VI prononça, le 29
mars 1790, la condamnation des principes révolutionnaires. Et dans la crainte
que ce clergé, qu'elle voulait à son service, ne prit
au pied de la lettre les paroles enflammées du Saint Siège, elle se décidera à
rompre en visière avec Rome.
Mais, d'autre part, l'Assemblée ne fut pas longtemps sans s'apercevoir que des
ecclésiastiques français, avec lesquels elle désirait négocier, lui échappaient
chaque jour. Par tous les diocèses ils lançaient de fougueux mandements,
encourageant la levée de libelles incendiaires, fanatisant les populations et
leur ouvrant le paradis si elles marchaient d'une belle ardeur à la guerre
sainte. De terribles émeutes ensanglantaient le Midi et l'Ouest ; les anciennes
congrégations devenaient des armées et les autorités civiles, harcelées, insultées,
menacées, ne pouvant plus arrêter le flot des émeutiers catholiques, faisaient
le sacrifice de leurs jour.
Un tel spectacle eut dû ouvrir les yeux de l'Assemblée. En quels rangs du
clergé avait-elle la possibilité de recruter ses troupes ? L'Église toute
entière s'insurgeait contre la nation !
Mais non, La Constitution civile, en dépit des événements, fut portée à l'ordre
du jour le 29 mai et le 12 juillet, le projet était décrété.
Elle donna lieu à des débats extrêmement laborieux. Le clergé répétait comme
une antienne que les pouvoirs de l'Église sont inaliénables, imprescriptibles
et illimités, que Jésus-Christ n'a pas donné aux empereurs le gouvernement
ecclésiastique et qu'enfin la législation, la juridiction, l'enseignement sont
ses droits inviolables.
Devant une pareille irréductibilité, il apparaissait difficile de composer. Les
constituants ne se laissèrent pas rebuter, tant ils avaient conscience que la
nécessité sociale leur commandait la réglementation civile de l'Église. Ils
avaient beau entendre et souffrir des panégyriques du pape dans ce goût : "Le pape a la
primatie d'honneur et de juridiction sur toute l'Église", ils ne s'émouvaient pas et
persistaient dans leur intention de soustraire le clergé français au pouvoir romain.
N'est-ce pas Robespierre qui déclarait l'obligation pour l'État d'attacher
étroitement les prêtres à la société, de leur inculquer la nation de l'intérêt
public ?
Les représentants ecclésiastiques révoltés contre les "hérésies" des réformateurs n'avaient pas à
leur égard d'épithètes assez blessantes. L'une d'elles était que l'on "conduisait la
nation au presbytérianisme" ! La majorité fit bon accueil à l'accusation. On proclama
qu'en effet elle travaillait à fonder une Église gallicane, libérée à tout
jamais des doctrines ultramontaines.
Ainsi sa constitution civile se ressent-elle, dans toute se parties, de ce
souci de création politique, de cet effort, pour dresser l'édifice juridique où
s'abritera la nouvelle Église.
Elle se divise en quatre parties : la première est consacrée aux offices
ecclésiastiques, la seconde à la nomination aux bénéfices, la troisième a
rapport au traitement des ministres de la relation et le quatrième établit les
dispositions de la loi de résidence.
Le principe du titre 1er est que la configuration des diocèses reproduira
les divisions départementales de l'empire. Les seuls titres reconnus par
l'administration sont ceux d’évêques et de curés ; par la suite, les offices
autres que les évêchés et les cures sont abolis. De plus, l'évêque ne devient
qu'un président de consistoire ; le conseil, qui l'assiste, donne
souverainement son avis. Ainsi désormais l'évêque ne sera plus le soldat
obéissant du pape et, partant, les appels en cours de Rome ne seront plus possibles.
Le titre II réglementait la procédure de la nomination aux bénéfices. Les
évêques et les curés seraient les élus du peuple. En effet, ne sont-ils pas
assimilés aux fonctionnaires civils ? Or ceux-ci sont nommés par une assemblée
électorale ; et, comme tels, les ecclésiastiques seront soumis à toutes les
formalités ordinaires jusques et y compris celle du serment. Quant à
l'investiture, elle serait donnée par le métropolitain du diocèse. Solliciter
la confirmation du pape eût été un acte de rébellion contre l'État.
Les curés étaient élus parmi les prêtres ayant exercé le sacerdoce pendant cinq
ans. Après avoir prêté le serment consacré d'être fidèle à la nation, à la loi
et au roi, l'élu était admis à recevoir l'investiture canonique. Les curés
avaient toute latitude pour choisir leurs vicaires.
On voit que la direction de l'Église était mise tout entière dans les mains du
pays. C'est ce que les adversaires de la loi se refusaient à tolérer ; mais la
disposition qui dépassait leur entendement était celle qui dépossédait le pape
du droit essentiel du pontificat : le droit d'accorder ou de refuser
l'institution canonique. Ils n'avaient pas de mots pour exprimer l'effet d'un
tel outrage sur leur âme de chrétien. Quant à l'obligation du serment, c'était
la consécration du schisme ; les prêtres qui, cédant aux mesures coercitives de
la nation, jureraient respect à la constitution seraient déchus de leur dignité
de ministre de Dieu. Mais les défenseurs du projet ne se dérobaient pas aux
attaques. Et, tout d'abord, ils justifiaient l'élection en rappelant l'état
primitif de l'Église, véritable démocratie. Et, pour exprimer la raison de
l'éloignement où la Constitution tenait le pape, ils demandaient si le
souverain pontife pouvait être autre chose, aux yeux des Français, que l'évêque
de Rome.
Le titre suivant, qui faisait bénéficier le clergé d'avantages pécuniaires, fut
adopté sans difficultés. La gauche de l'Assemblée s'éleva contre cette loi qui
rentait trop magnifiquement, à son avis, ceux-là qui n'étaient plus que des
fonctionnaires. La réclamation demeura sans écho.
En outre, Robespierre invoqua la justice de l'Assemblée en faveur des
ecclésiastiques "vieillis dans le ministère et qui, à la suite d'une longue
carrière, n'ont recueilli de leurs travaux que des infirmités". Libéralement, de nombreuses pensions
de retraite furent octroyées aux invalides.
Enfin, par la loi de résidence, objet du titre IV, il était interdit aux
évêques de s'absenter de leur diocèse sans y être autorisé par le directoire du
département ; leur absence ne pouvait s'élever au delà de quinze jours. De
même, les curés et les vicaires n'avaient pas le droit de séjour ailleurs que
dans leur cure ; si des nécessités impérieuses les réclamaient ailleurs, le directoire
du district examinait leur demande de congé.
Aussi l'Assemblée ne pouvait-elle accorder aux ecclésiastiques le droit de
poser leur candidature à des emplois qui les auraient obligés à rester éloignés
de leurs offices. Cependant exception est faite pour les élections à
l'Assemblée nationale et, d'autre part, la raison d'interdire au clergé au
clergé l'entrée des divers conseils administratifs de leur commune ne
subsistait plus ; l'Assemblée même avait tendance à encourager les prêtres à
s'occuper des affaires publiques, puisque son ambition était de doter la nation
d'un clergé patriote et libéral.
Chaque article donna lieu à de violents débats ; lentement, péniblement
on atteignit le 12 juillet et l'ensemble de la loi fut adopté.
Quelques jour plus tard, le 24, Chasset, au nom du
comité ecclésiastique, déposa un projet de loi sur les retraites, destiné à
compléter les dispositions relatives au traitement du clergé. Les évêques
supprimés, selon les propositions du comité, devaient jouir des deux tiers, à
la condition que le tout n'excédât pas 30 000 francs ; les évêques conservés se
démettant de leurs fonctions recevaient pareille somme.
Il ne parut à aucun des membres de la majorité que la loi ne fût pas
suffisamment favorable au personnel de l'Église. On demanda même qu'il ne fut
rien donné à ceux qui ne prouvaient pas que leur retraite fût nécessitée par
des raisons valables. Mais, par esprit de conciliation et pour s'assurer le
dévouement de tout le clergé, les vues du comité furent adoptées.
Les largesses de l'Assemblée, loin de désarmer les ecclésiastiques, ennemis de
la constitution, prirent l'aspect d'une faiblesse et l'incitèrent d'avantage à
la rébellion.
Le clergé démasqua sa politique. Il s'efforçait d'agir à la fois sur l'esprit
du roi et sur celui du paysan ; l'un et l'autre étaient sensibles aux
prédictions fanatiques. A celui-ci, il évoquait le roi, déchu de son autorité.
A celui-là, il parlait du maître de tous les rois, du vicaire de Jésus-Christ,
couvert d'invectives, bafoué, dont l'autorité spirituelle se trouvait
compromise, sinon détruite, par les lois hérétiques de la Constituante.
Mais Pie VI, malgré son désir d'entre en
lutte contre la France révolutionnaire, hésitait, tergiversait, tant il avait souci
de ne point exposer son domaine d'Avignon.
De son côté, le roi, pris entre les incitations du clergé et les menaces
réservées de l'Assemblée, balançait à prendre une décision. Tout - son
éducation, ses intérêts, ses influences - complotaient à lui faire opposer son
veto à la promulgation de la loi. Mais une telle indépendance vis-à-vis des
législateurs ne pouvait que mettre sa couronne en péril. dans
son irrésolution, il réclama le secours du pape ; celui-ci répondit que le
dernier mot sur la constitution appartenait au sacré collège. Dès lors, Louis
XVI, mis au pied du mur, promulgua, le 24 août, la loi religieuse.
Les évêques décidèrent de combattre sans le secours du pape ni du roi.
L'archevêque d'Aix lança un manifeste qui, après la réfutation des théories
laïques, provoquait à la guerre civile. Désormais, l'Assemblée allait avoir, à
l'ordre du jour de ses séances, des interpellations incessantes sur les
troubles cléricaux.
Sans tarder, elle prit des mesures
énergiques pour vaincre la révolte de l'Église. Tous les évêques et les curés
en fonction furent tenus de prêter le serment constitutionnel, dans la
huitaine, sous peine de perdre leurs offices. Ce décret, présenté par Veydel, fut rendu le 27 novembre, grâce à un discours de
Mirabeau, qui légitima, avec une abondante éloquence, tout ce que l'Assemblée
pourrait tenter pour assurer le respect de ses droits.
Mais le roi ne peut se résigner à sanctionner le décret. Le peuple se
soulève contre son souverain que Rome subjugue. L'émeute gronde. Le roi est
soupçonné de trahison. Et ce sera le premier ébranlement sérieux que son
royaume subira. Les assauts furieux et répétés de l'Église contre le pouvoir
national prépareront la mesure trop tardive, qui deviendra le salut public, la
séparation des Églises et de l'État.
Il ne nous appartient pas
d'exposer ici tous les événements religieux qui se placent entre la
Constitution de 1790 et le décret du 27 novembre 1793. Avec eux, nous sommes
dans la période de l'insurrection. Et, s'ils forment comme une trame serrée, si
les actes législatifs auxquels ils donnent naissance paraissent découler
légèrement les uns des autres, c'est qu'à toute cette agitation il n'était
qu'un aboutissant politique : la dénonciation de l'erreur législative de 1789,
de la constitution civile du clergé.
Et si, par la force de choses, on en arriva à abandonner l'Église, c'est
que les législateurs acquirent l'expérience que toutes les mesures qu'ils
peuvent prendre à l'égard du clergé révolté serait insuffisant à assurer
l'ordre et le respect de l'État laïque.
Le 18 septembre 1794, la
Convention, par mesure de financière, sur proposition de Cambon, vota un
projet, qui d'abord posait en principe que la République française ne payerait plus les frais ni les salaires d'aucun culte.
Ce principe, Cambon le dit formellement,
était "dans
tous les cœurs". Il
n'était donc pas dicté uniquement par un état des choses financier ; il
résultait des leçons de l'expérience. "Proclamez un principe religieux, dit Cambon, de suite il faudra des
temples, qui devront être gardés par des personnes, qui s'en prétendront les
ministres ; ils demanderont des traitements ou des revenus. S'ils réussissent
dans leur première demande, ils élèveront bientôt de nouvelles prétentions, et,
sous peu, ils établiront des hiérarchies et des privilèges."
On ne saurait mieux faire apparaître le
danger que fait courir à l'État une union avec l'Église. Mais, nous l'avons
dit, ce n'est pas d'un coup que les conventionnels de 1794 arrivèrent à
posséder une conscience aussi nette des intérêts supérieurs des deux partis. De
1790 à 1794, l'étape fut longue, ardue ; sanglante à plusieurs reprises, la
solution finale ne manqua pas d'être présentée, formulée même et désirée.
C'est d'abord la rupture des
relations diplomatiques avec le Vatican, lorsque le pape, prévoyant l'annexion
d'Avignon, refusa de recevoir notre ambassadeur, M. de Ségur. Dès que la
nouvelle fut connue à Paris, le 30 mai 1791, le nonce fut informé d'avoir à
quitter aussitôt la France. Rien alors ne put mettre un frein à la violence des
ecclésiastiques contre la constitution civile ; et de nombreux curés
assermentés, cédant à leur tendance ultramontaine, violèrent toutes les
prescriptions de la loi à plaisir afin de la rendre inexistante. Ils ne
tardèrent pas à atteindre leur but ; la Constitution, qui avait donné naissance
à un nouveau clergé maintenant en révolte, n'était rien autre, à la fin de
1791; qu'un poids mort, qu'un monument législatif tout en façade, sans vertu, sans
sanction, au nom duquel il fallait verser le sang, puisque l'Église, en portant
ses coups contre la Constitution, visait en plein cœur la nation. Il est donc
tout naturel que, dès cette époque, de bons esprits aient cru politique pour
l'Assemblée de détruire elle-même son œuvre.
André Chénier, dans une lettre adressée
au Moniteur, le 22 octobre, disait que les prêtres cesseront d'être dangereux
le jour où la nation se désintéressera des religions : " les prêtres ne
troublent point les États quand on ne s'y occupe point d'eux".
Le 6 février 1792, l'Assemblée
législative demanda au ministre de l'intérieur, M. Cahier de Gerville, un tableau général de la situation du royaume.
Celui-ci lut, à la séance du 18 février, un exposé détaillé de l'état de la
France. Ce qui avait trait aux troubles religieux occupe la majeure partie de
son rapport ; et, en matière de conclusion, il exprimait de judicieuses pensées
qui étaient le signe d'un nouvel état d'esprit.
Tout ce que peut faire une bonne constitution, c'est favoriser toutes les
religions sans en distinguer aucune. Il n'y a point en France, de religion
nationale. Chaque citoyen doit jouir librement du droit d'exercer telle
pratique religieuse que sa conscience lui prescrit, et il serait à désirer que
l'époque ne fut pas éloignée où chacun eût la charge de son culte. Le fanatisme
est comme un torrent qui détruit et renverse toutes les barrières qu'on lui
oppose et qui s'écoule sans ravage lorsqu'on lui ouvre les issues ... L'intérêt
des prêtres ne doit entrer pour rien dans les combinaisons du législateur. La
patrie attend une loi juste qui puisse entrer dans le code de peuples
libres, et qui dispense de prononcer ici les mots : Prêtres et religions.
Le 18 novembre 1792, au cours d'un
important débat sur le régime des impôts, Cambon monte à la tribune de la
Convention et formule le principe de la séparation tel qu'il découlait de la
situation financière de l'État :
"Ayant à nous occuper de l'état des
impositions en 1793, nous devons nous poser cette question : si les croyants
doivent payer pour leur culte. Cette dépense pour 1793, qui coûterait 100
millions, ne peut pas être passée sous silence, parce que la trésorerie
nationale ne peut pas la payer. Il faudrait donc que le comité des finances eut
l'impudeur de venir demander le sang du peuple pour payer des fonctions non
publiques. Votre comité a regardé cette question sous tous les points de vue.
Il s'est demandé : qu'est-ce que la Convention ? Ce sont des mandataires qui
viennent stipuler pour tout ce que la société entière ne pourrait stipuler elle même. Ils ne doivent point fixer des
traitements lorsque chacun y peut mettre directement la quotité. Alors il s'est
dit : faisons l'application des vrais principes qui veulent que celui qui travaille
soit payé de son travail, mais payé par ceux qui l'emploient."
Cependant, en dépit de toutes les raisons puissantes qui militaient en faveur
de la proposition de Cambon, Robespierre, Danton et quelques autres se
rangèrent d'un côté tout opposé. Selon eux, l'État devait continuer à salarier
son clergé pour ne point aggraver par une suppression radicale le caractère de
sédition qui éclatait de toutes parts ; et la motion que Cambon développa en
plusieurs séances fut définitivement écartée.
Il la reprit lui-même deux ans plus
tard, quand la Convention décimée ne pouvait plus lui opposer ses antagonismes
d'autrefois. La situation financière ne laissait pas que d'être encore plus
alarmante, et les derniers conventionnels eux-mêmes trempés dans la tourmente
terroriste, ayant appris jusqu'à quels crimes pouvait aller l'esprit
d'insubordination du clergé, inclinait vers l'unique solution capable de
dissiper l'équivoque de 1790. Tous étaient partisans d'une rupture avec tous
les errements des premières heures de la Révolution que, par une fausse
conception des rapports du clergé et de l'État, il avait paru bon de conserver.
Mais, sauf le financier Cambon, nul ne s'aventurait à exprimer l'esprit de la
nouvelle politique.
Ce mérite revint à Grégoire qui,
le 23 décembre 1794, fit la lumière sur les velléités communes à tous les
conventionnels et formula les véritables principes de liberté en matière
religieuse. Car il n'était pas suffisant de dire que, la constitution civile
n'existant plus, l'Église avait seule à prendre souci d'elle même. Grégoire
s'élève au dessus du moment et spécifie qu'absolument, dans tous les pays et
dans tous les temps, l'État n'a pas à légiférer en ce qui concerne les choses
cultuelles.
"Le gouvernement, dit-il, ne peut adopter,
encore moins salarier aucun culte, quoiqu'il reconnaisse à chaque citoyen le
droit d'avoir le sien. Le gouvernement ne peut donc, sans injustice, refuser
protection, ni accorder préférence à aucun. Dès lors, il ne doit se permettre
ni discours, ni acte qui, en outrageant ce qu'une partie de la nation révère,
troublerait l'harmonie ou romprait l'égalité politique. Il doit les tenir tous
dans la juste balance, et empêcher qu'on ne les trouble et qu'ils ne troublent.
Ils faudrait
cependant proscrire une religion qui n'admettrait pas la souveraineté
nationale, la liberté, l'égalité, la fraternité dans toute leur étendue ; mais,
si un culte ne les blesse pas, et que tous ceux qui en sont sectateurs jurent
fidélité aux dogmes politiques, qu'un individu soit baptisé ou circoncis, qu'il
crie Allah ou Jéhova, tout cela est hors du domaine
de la politique".
On ne peut pas mieux dire. Nous sommes loin de l'opinion terre à terre de
Cambon. Mais Grégoire, sans doute, pêchait par le défaut contraire ; il perdait
son époque de vue et disait la législation d'un siècle plus calme. Il réclamait
que les autorités fussent chargées de garantir à tous les citoyens l'exercice
libre de leur culte, en prenant les mesures que commandaient l'ordre et la
tranquillité. Mais permettre le libre exercice du culte, n'était-ce point
déchaîner la fureur homicide du clergé contre la Révolution ? Néanmoins,
l'Assemblée manifesta clairement, avant de passer à l'ordre du jour, qu'elle
était assez détachée des religions pour laisser les prêtres à leur pratique, " à la condition,
dit Legendre, qu'ils ne rétrécissent point l'esprit public".
Les événements donnèrent raison à
la Convention.. Il n'était pas un point de la France
où il ne fallut réprimer des émeutes cléricales, sinon des batailles rangées ;
la messe était un acte subversif. Et ce ne fut que lorsque la Vendée,
définitivement écrasée, réclama, comme une justice, la libre pratique des
cultes que la Convention crut possible de détendre sa politique de défense
révolutionnaire.
Le 21 février, elle étudia un projet de décret ne réglementant que la police
des cultes. C'était tout un ensemble de garanties contre tout culte qui
deviendrait exclusif ou dominant ; la liberté de chacun était minutieusement
protégée. Plus d'oppression vis-à-vis de l'Église, mais une large et sévère
surveillance.
Les communes ne pourront acquérir ni louer de local pour l'exercice des cultes
; il ne peut être formé aucune dotation perpétuelle ou viagère, ni établi
aucune taxe pour entretenir les prêtres. Aucun signe particulier à un culte ne
peut être élevé, fixé sur quelque lieu que ce soit, sauf les églises et dans
les maisons particulières. La République interdit en outre les exhibitions
d'emblèmes, les proclamations confessionnelles, le port de tout insigne
sacerdotal
Les sanctions à toute cette série de prescriptions, nécessaires à rendre réelle
la liberté de conscience, étaient des amendes de 100 à 1 000 livres et des
emprisonnements d'un mois à dix ans
A la faveur de cette loi, l'ancien clergé constitutionnel se réorganisa
promptement. Le 17 mars, il lança une encyclique, à laquelle adhérèrent de
nombreux évêques assermentés. Sa politique fut d'amener à lui les membres du
clergé réfractaire ; mais il n'y réussit pas.
D'ailleurs, bien que très agissant, le clergé gallican avait perdu toute
popularité. Les croyants se tournaient vers l'Église dite orthodoxe, vers les
insermentés et les émigrés. Chaque jour, les prêtres proscrits rentraient nombreux,
et ils n'avaient rien de plus empressé, aussitôt sur le sol de la République,
que d'user de la liberté nouvelle pour combattre les idées, les institutions et
les hommes de la Révolution. Si bien que les menées audacieuses des anciens
réfractaires provoquaient à la Convention, le 17 avril 1795, un violent débat
qui aboutit au décret du 1er mai, condamnant à mort tous les émigrés saisis ;les prêtres insermentés avaient un mois pour franchir la
frontière.
Le clergé antinational ne tenait, en effet, aucun compte du décret sur la
liberté des cultes ; il disait la messe dans des églises qui lui étaient
interdites et prêchait ouvertement le royalisme.
La loi du 21 février fut donc encore prématurée, puisque la révolte contenue
éclata plus violemment que jamais. Cependant, la République, pour ne point
exaspérer les esprits et pour faire cesser la guerre civile, mit toutes les
églises non aliénées à la disposition des prêtres qui feraient acte de
soumission aux lois du pays. Mais ce nouveau serment, le clergé ne voulut pas
le prêter, et il considéra cette formalité comme un prétexte pour mettre encore
en mouvement ses compagnies d'émeutiers. La Convention dut encore voter des
lois de bannissement et compléter la loi sur la police des cultes.
Les prêtres gallicans, par contre, protestèrent de leur égal respect pour
l'autorité civile et pour l'autorité papale ; mais leurs efforts pour apaiser
la lutte de l'Église romaine et monarchique contre la République n’aboutissent
pas. Les prêtres réfractaires violèrent chaque jour la loi sur la police des
cultes. Le Directoire, pour anéantir les ennemis de la nation, se résout alors
à attaquer directement la papauté ; Contre les prêtres insoumis, il vote des
lois de salut public. Mais les Anciens ne le suivent pas dans cette voie ; ils
désiraient plutôt l'indulgence à l'égard des révoltés ; et, le 5 septembre
1796, les prêtres étaient admis à prendre jouissance des biens qui avaient
appartenu à l'Église d'autrefois.
D'un autre côté, par l'intermédiaire du général Bonaparte, le Gouvernement fait
pressentir le pape pour le décider à prêcher aux réfractaires la soumission à
l'État. Le Saint-Siège, qui apercevait dans la République de sérieux symptômes
de désagrégation, ne se hâtait point d'acquiescer ; le triomphe de la
contre-révolution l'assurait d'un meilleur avenir. En effet, elle était déjà
triomphante. Les réfractaires, par la loi du 24 août étaient solennellement
amnistiés ; il fallut que la république, dans un sursaut d'énergie se défendit
par la loi du 19 fructidor, véritable coup d'État révolutionnaire. Le clergé
insoumis et le pape subirent les durs effets de cette loi. Celui-là, par des
prescriptions en masse, rapides et sans conditions ; celui-ci par par la lutte qu'il eut à soutenir dans sa ville pour
empêcher que ne se dresse, en face de son pouvoir, un gouvernement
démocratique.
A Rome, on ne recula point devant l'assassinat de l'ambassadeur Basseville et du général Duphot ;
et la république dut lancer contre son ennemi une armée qui fit prisonnier
celui dont la Révolution avait tant à redouter.
Mais le régime de fructidor ne fut pas sans réveiller le fanatisme. Partout, ce
sont des insurrections ; les provinces sont travaillées par les prêtres qui,
bien que bannis, viennent de nouveau ensanglanter la France. Plus qu'aux
périodes troublées que le pays vient de vivre, la passion
contre-révolutionnaire fanatise les esprits et devient, cette fois, invincible.
Le directoire était au dessous de sa tâche. Bonaparte s'offrit en sauveur.
Il voulut d'abord la restauration religieuse. Rien n'était plus politique pour
l'accomplissement de ses ambitions. Un clergé gallican ne pouvait être utile à
Bonaparte, puisque ce clergé, en dehors de Rome, était sans autorité sur le
pays. Il était donc de toute nécessité que les relations avec le Saint Siège
fussent reprises. Mais un tel acte devait se produire à son moment. Bonaparte
n'apporta aucune hâte malencontreuse dans la poursuite de ses desseins.
La pacification religieuse, il l'obtint par des mesures pondérées, où les concessions
mutuelles s'équilibraient habilement. Son ambition n'était, semble-t-il, que
d'assurer la plus complète liberté des cultes ; il y arriva sans secousses. Que
lui demander de plus ? Le clergé, autrefois réfractaire, entretenait librement
avec le Saint Siège les relations qui lui convenaient. Sous ce régime, la
France revenait au calme.
Le concordat de 1801
Toutefois, Bonaparte poursuivait
son idée. Pour exercer sur le pays le pouvoir du maître, il avait besoin de
rétablir en France les pratiques religieuses d'autrefois ; de plus, pour la
complète réussite de ses ambitions politiques, il fallait qu'il pût mettre à
leur service la complaisance, sinon la complicité du souverain pontife.
Dès la nomination du nouveau pape, le 15 mars 1800, le premier consul commença
ses avances. Du premier coup il offrait à Pie VII ses anciens États. Par la
même occasion, il lui demandait son avis sur l'état des choses ecclésiastiques
en France. Mais le gouvernement consulaire ne paraissait pas suffisamment stable
au Saint Siège pour qu'il engageât d'emblée des négociations.
Ce fut seulement aux lendemains de Marengo que le pape, s'attendant à voire
l'Italie envahie par les troupes françaises, fit entendre à Bonaparte qu'il
était prêt à entamer des pourparlers. Selon le désir du premier consul, c'est à
Paris qu'ils s'ouvrirent. L'archevêque Spina, bien que délégué officiel du
pape, était néanmoins sans pouvoirs pour traiter quoi que ce fût. Mis en face
du représentant du Gouvernement, il exposa d'une façon si casuistique les
prétentions du Saint Siège, que l'accord entre eux ne put établir.
Le plan de Bonaparte n'était pas compliqué.
L'État salarie les ministres du culte. On fait table rase : réfractaires et
constitutionnels donnent leur démission. Le premier consul désigne les
titulaires ; le pape donne l'institution canonique. Les évêques nomment les
curés. L'Église accepte la confiscation des biens ecclésiastiques. tout le clergé prête serment de fidélité au Gouvernement.
Sur ces bases l'entente est possible.
Mais Rome a d'autres visées.
En premier lieu, elle veut qu'il soit proclamé que le catholicisme est religion
d'État en France. Quant au réfractaires, aux ennemis de la République, ils
avaient trop mérité de l'Église pour que le Saint Siège pût les contraindre à
donner leur démission. Quant aux évêques constitutionnels, il exigeait que tous
reconnussent publiquement leurs erreurs.
D'autre part, le pape s'opposait aux règlements de police, quels qu'ils
fussent. L'état civil n'avait aucun droit de commandement, de surveillance sur
l'Église omnipotente. Enfin, en ce qui concerne les biens, il faisait abandon
de ce qui avait été aliéné ; mais il voulait que l'Église pût recevoir des bien-fonds par voie de legs ou de donation.
Tels étaient les desiderata du pape en face de ceux du premier consul.
Bonaparte aima mieux attendre l'écrasement de l'Autriche avant de conclure avec
Rome. De son côté, le pape désirait connaître les résultats de la guerre avant
de prendre de sérieux engagements avec le gouvernement français.
Mais, après le traité de Lunéville, alors que les armées françaises occupaient
tout le territoire de l'Église, Pie VII, par la force des choses, dut négocier
avec le premier consul. Le délégué de Rome réclama Ferrare, Bologne et Ravenne.
Il n'eut rien. Napoléon ne voulait point entendre parler de restitutions tant
que le concordat, tel qu'il l'avait conçu et rédigé, n'aurait pas obtenu
l'agrément du pape. Et, pour brusquer les choses, le premier consul expédia à
Rome le diplomate Cacault, qui avait pour mission de
forcer la main du pape. Mais il n'aurait pu y parvenir. Le pape avait fait
dresser un contre-projet par une congrégation de cardinaux, et il se préparait
à connaître la réponse qu'allait lui faire le premier consul, quand il reçut un
avis officiel qu'un délai de cinq jours lui était accordé pour accepter le Concordat présenté par la France.
Aussitôt le pape envoie à Paris un négociateur, muni des pleins pouvoirs, le cardinal
Consalvi, qui, voyant sur place combien les hommes du gouvernement et des hauts
fonctionnaires étaient contraires à l'idée d'un concordat, eut la crainte de
laisser échapper l'occasion de traiter avec Bonaparte s'il ne lui faisait pas
de pénibles mais nécessaires concessions.
On ne parla plus d'une religion d'État ; il fut question d'une religion
catholique "
qui est celle de la majorité des Français". Sur tous les autres points, Napoléon resta
intraitable. Il exprima même le désir de voir l'Église soumise, sans
arrière-pensée, à un règlement de police.
Le cardinal Consalvi ne se permit aucune objection. Le 15 juillet 1801, le Concordat était signé, mais ne fut mis en vigueur
qu'au mois d'avril 1802, après l'établissement de la législation à la police de
cultes.
Il est indiscutable que le mécontentement contre le premier consul fut très vif
dans toutes les sphères politiques fidèles aux principes de la Révolution. Le
conseil d'État même le désapprouva par son silence. Le clergé constitutionnel,
qui voyait de nouveau s'ouvrir l'ère des bulles pontificales et qui, en sa
qualité, n'ignorait pas tout ce dont étaient capables la rouerie et l'astuce du
gouvernement romain, fit part à Napoléon de ses justes alarmes. Le Sénat, le
Corps législatif souffraient pour la dignité nationale, car alors même que le
Concordat était favorable aux intérêts de l'État français, il n'en restait pas
moins que la France venait de conclure un accord avec le pape ; or la France de
la Révolution ignore Rome ; elle ne saurait négocier avec le maître de
l'Église.
Mais par ses règlements de police, Bonaparte ne doutait pas de voir se calmer
l'émotion des révolutionnaires. Le Concordat devait lui attirer les bonnes
grâces de l'Église ; ultérieurement il présenterait son interprétation de
l'acte consenti avec la papauté, le correctif nécessaire, tous
les tempérament propres à faire de l'Église, l'esclave docile de l'État.
On comprend que le premier consul n'ait éprouvé aucun besoin de dévoiler sa
pensée entière, il le ferait seulement le jour où le pape serait pris, pieds et
poings liés, dans le piège du Concordat. D'ici là, il lui paraissait politique
de laisser le champ libre à la cour de Rome, de l'encourager même à se donner
des airs d'autorité souveraine.
DU CONCORDAT AU SYLLABUS
Comme l'organisation concordataire de l'épiscopat pressait, Napoléon fit
des efforts pour que le pape usât sans tarder des prérogatives que lui
conférait l'accord de 1801. En effet, il était temps que la nouvelle église fût
organisée sur les bases solides que l'on avait prévues. Mais rien n'était moins
facile. Pour nommer des évêques, n'était-il pas nécessaire d'obtenir la
démission des occupants ? Or Bonaparte avait à coeur
de réserver l'honneur épiscopal aux anciens constitutionnels ; tandis que
Rome ne pouvait se décider à les faire rentrer dans la communion de l'Église
s'ils ne se soumettaient pas aux formalités humiliantes de l'abjuration
publique de l'erreur gallicane. Rome se montrait irréductible. Pour lui forcer
la main, Napoléon tenait en réserve ses fameux articles organiques, dont il fit
donner lecture au légat du pape, dès que celui-ci eut légitimé les nouvelles
circonscriptions diocésaines et rendu possible le fonctionnement régulier de l'Église
concordataire.
Quelle est donc l'économie générale de ces articles organiques que Napoléon
considérait comme le chef-d’œuvre de ses ressources astucieuses ? Étaient-ils
réellement de nature à mettre en échec l'autorité romaine ?
Ce serait une grave erreur de le croire. Un siècle d'expérience a démontré la
fragilité et l'insuffisance de ces précautions que le Saint Siège n'a jamais
voulu reconnaître.
En premier lieu, Napoléon céda aux instances du pape, qui se refusait à
observer toutes les prescriptions du règlement. Ainsi l'article 17 ordonnait
l'information pour les candidats à l'épiscopat par-devant l'ordinaire du lieu
de leur résidence. Rome qui se considère comme " la source de l'épiscopat", ne souffre pas de rester en dehors
de l'acte préparatoire à l'institution canonique, puisque cette institution est
le lien avec lequel elle a toujours tenu en laisse le monde chrétien et les
empires. La question était donc d'importance ; le pouvoir du Saint Siège en
France en dépendait. Néanmoins, Napoléon se rangea à l'avis du pape.
Ensuite, quelles étaient les innovations de ces articles ? L'enseignement des
quatre propositions du clergé ? Mais ce n'était point une invention de l'esprit
révolutionnaire, puisqu'elles dataient de 1682 ; et, par la suite, d'ailleurs,
certaines des dispositions qui émanaient de cet esprit, tombèrent en désuétude.
Cependant, il est indéniable que, sur certains points, le nouveau règlement
affirme la prépotence du pouvoir laïque. Mais, après les années que la France
venait de vivre, et qui avaient consacré dans les mœurs
un nouvel état des choses, les législateurs ne pouvaient pas suivre une marche
opposés aux tendances de l'opinion publique.
Enfin, cette loi sur la police des cultes n'est pas le contre-pied du Concordat
lui-même, ainsi qu'on aurait voulu le faire entendre. Le Concordat, au dire des
intéressés, satisfait pleinement les besoins de la religion ; au culte, il
assure la liberté et la sûreté, il lui accorde des temples et des ministres. Les
articles organiques ne démentent d'aucune manière ces dispositions. D'autre
part, l'accord de 1801 est exempt de matière bénéficiale ; le clergé peut, de
lui-même, pourvoir au nécessaire, le superflu seul est interdit. Le règlement
de 1802 reste aussi étranger à cette question.
En outre, ce soi-disant correctif de la convention avec Rome ne répare pas ce
qu'avait d'antinational cet acte quand il stipule que le Gouvernement français
doit nommer les évêques dans un délai donné, alors que le pape n'a point de terme pour instituer. C'était mettre la France
en état d'infériorité vis-à-vis de Rome.
Avec le pape, Napoléon essaya de jouer au plus fin ; mal lui en prit. Sa soi-disant
Église, qu'il voulait docile à ses ordres, ne fut rien autre que romaine.
Jamais, même au temps de la monarchie, elle se montra
plus dépendante du Saint Siège ; dépouillée de ses biens temporels, comment
aurait-elle pu vivre en dehors des volontés de Rome ? Elle était une indigente
à qui il n'était plus possible de se tracer librement un plan d'existence
conforme à ses goûts, à son tempérament.
Napoléon a donc mis entre les mains du pape une arme dangereuse pour la France.
Le salaire, loin de produire un lien d'attachement entre celui qui donne et
celui qui reçoit, contribue plutôt à les éloigner l'un de l'autre. En 1801,
cette vérité était moins sensible. On a voulu assimiler le clergé aux autres
serviteurs de l'État ; le clergé a d'abord protesté, sa dignité lui faisait un
devoir de refuser ce qu'il considérait comme une aumône ; par la suite, il a
bien voulu consentir à recevoir son salaire, mais il se vengea en se dévouant
tout entier à Rome contre la France.
Cependant Rome crut de bonne foi avoir été jouée, quand elle connut les
articles organiques. Dans le consistoire de 1802, le pape formula véhémentement
ses plaintes contre un règlement de police élaboré et dicté sans son
consentement. Mais n'eut garde de mécontenter le 1er consul, le concordat
dépassant ses espérances.
Les démêlés de Napoléon 1er avec le pape n'entrent pas dans le cadre de
ce rapide exposé historique. Quels sont les actes législatifs qui sanctionnent
les relations de l'État avec Rome ? Telle et la question que jusqu'ici nous
avons eu en vue et qui, au début du nouvel état des choses crées par le premier
consul, sacré empereur, revêt à nos yeux une importance spéciale, puisque nous
entrons dans la période contemporaine de ces relations.
Le pape, en retour de la consécration religieuse du nouvel empereur, comptait
bien recevoir Bologne, Ravenne et Ferrare ; en outre, il espérait, à brève
échéance, de la magnanimité de Napoléon, le rétablissement des ordres religieux
et l'abolition des articles organiques. Sa déception fut cruelle, car il
n'obtint rien et, dès ce jour sans doute, il n'aspira qu'au retour des
Bourbons. La prise d'Ancône exaspéra encore d'avantage ses sentiments
d'hostilité à l'égard de l'empire. Plus tard, l'occupation de Civita-Vecchia mit le comble à son indignation. Le mariage
de raison entre l'Église et l'État avait eu pour effet, presque immédiat, de
susciter querelles sur querelles. Napoléon, il est vrai, était un prince trop
remuant ; mais, de son côté, le pape apportait tout son mauvais vouloir à
l'expédition des affaires religieuses de la France. Et ce n'est point tant
parce qu'il an avait contre l'empereur, mais bien plutôt parce que traiter avec
l'autorité laïque lui était insupportable. Lorsqu'il réclamait avec tant
d'insistance la restitution de toutes les parties de son domaine temporel,
c'était pour que l'intégrité de son autorité spirituelle sur son armée
cléricale ne fût pas atteinte par une diminution de sa puissance matérielle et
qu'il pût mieux écraser les États du poids de sa domination. Dès qu'il lui
paraît que, sur les champs de bataille, Napoléon court à un échec, aussitôt il
s'applique à entraver lui-même ses relations avec la France, à rendre son
administration religieuse plus tracassière, lente, compliquée. Mais, de plus en
plus, Napoléon fait sentir à la cour de Rome que c'est sa déchéance temporelle
qu'il vise et qu'il obtiendra, si les relations ne s'améliorent pas ;
l'invasion de l'État pontifical par le général Miollis
était un commencement d'exécution du projet impérial qui se réalisa
définitivement, quelques jours plus tard, par la mainmise sur la puissance
spirituelle du pape. Tout le sacré collège fut épuré des cardinaux qui
entretenaient des intelligences avec les Bourbons, et, le 17 mai 1809, les
États pontificaux étaient annexés à l'empire. La papauté temporelle n'était
plus. Néanmoins, le pape conservait son autorité spirituelle.
Napoléon n'hésita pas à s'y attaquer ; l'enlèvement de Pie VII n'a pas d'autre
raison, et il est indiscutable que la destruction du Saint Siège était dans la
pensée de l’empereur.
La seule vengeance permise au pape ne pouvait être que le refus de
l'institution canonique. Et du reste, le Concordat subsistait-il réellement ?
L'une des parties contractante avait enfermé l'autre à Savone !
Napoléon ne trouvait pas l'expédient capable de mettre un terme à ces
difficultés inextricables. Il s'en remit du soin de la chercher à une
commission ecclésiastique, mais ce n'est pas une solution qu'il lui demandait.
Il désirait être simplement instruit sur les véritables droits de l'Église.
Les travaux de la commission traînèrent, puis furent brusquement interrompus
par le vote d'une loi réglant les rapports du pape et de l'empereur. L'État
pontifical formait deux départements français. Le pape ne disposerait désormais
que de son autorité spirituelle ; deux millions de revenus lui étaient assurés
et l'empire aurait la charge des dépenses du sacré collège et de la propagande.
En outre, les quatre propositions de 1682 étaient proclamées lois de l'empire.
Le Gouvernement donnait ensuite l'ordre à tous les cardinaux romains d'évacuer
les domaines pontificaux, et il faisait saisir les archives du Vatican.
Les menées, qui s'exercèrent autour de la captivité du pape, les complots
royalistes, qui, sourdement, se tramaient dans l'ombre, éveillèrent les
soupçons de l'empereur. Il vit que le schisme conduisait à la restauration et
se décida à convoquer une seconde commission ecclésiastique pour parer du
danger.
Elle se proposa trois objets principaux :
1° prévenir les communications avec le pape ;
2° faire adopter une mesure relative à l'institution canonique ;
3° faire rendre la liberté au pape.
Quand la commission et terminé ses travaux, à la fin mars 1811, quatre de ses
membres allèrent en députation auprès du pape lui annoncer que l'empereur
consentait à revenir au Concordat de 1801 si les évêques nommés étaient
institués ; que, de plus, il pourrait se rendre à Rome, s'il prêtait le serment
prescrit par le Concordat. S'il refuse, il résidera à Avignon, avec la liberté
d'administrer à sa guise le spirituel, et un concile d'Occident sera convoqué.
Le pape, en réponse aux négociateurs, rédigea une note par laquelle il
s'engageait à accorder l'institution canonique aux sujets nommés, mais il ne
signa que le premier article des quatre propositions.
Il est compréhensible que devant toutes ces intrigues l'opinion restât
confondue. La convocation d'un concile œcuménique pour le 9 juin 1811 fut un
nouvel événement qui attira l'attention du monde catholique.
Ce concile était formé de tout l'épiscopat de France, d'Italie et d'Allemagne ;
il se tint à l'archevêché de Paris. Son objet était de régulariser l'ordre de
l'institution canonique. M. de Pradt fait remarquer
que les Italiens paraissent plus gallicans que les Français et ceux-ci plus Italiens,
plus Romains que gallicans : voilà qui indique que l'un des effets les plus
remarquables de Concordat avaient été de rapprocher l'Église de France de la
Rome papale.
Dès l'ouverture du concile, lecture fut donnée d'un message impérial ;
c'était une violente critique de l'attitude du pape, depuis la signature du
Concordat. L'intention formelle de Napoléon s'y trouvait formulée, d'instituer
dorénavant les évêques selon les formes antérieures au Concordat, sans que
jamais un siège pût vaquer au delà de trois mois. Cette volonté du maître, que
l'on sentait planer menaçante déplut au concile ; ses membres demandèrent que
la liberté de discussion fût respectée par le Gouvernement et, comme il n'en
était rien, chacun s'employa à déranger l'ordre des travaux.
La commission des évêques proposa de déclarer le concile compétent pour statuer
sur l'adoption du mode d'institution par le métropolitain, quand il y avait
nécessité. Pareille proposition ne manqua pas d'être repoussée ; le concile
entendait que le pape, en matière d'institution, fût le seul maître de déclarer
incompétent ; c'était aller au devant de la dissolution. Des discussions sans
fin prirent naissance. Napoléon s'apercevait qu'un sentiment de vive hostilité
contre sa personne se manifestait en toute occasion. Loin de devenir
conciliant, il montra à tous que sa volonté était prépondérante. Les ministres
déclarèrent au Corps législatif que le Concordat n'existait plus et que les
évêques assemblés n'avaient pour objet que de pourvoir aux sièges vacants. Dès
lors, toute idée de réconciliation paraissait bannie. De son côté, le concile
n'eut plus à cacher son jeu ; il affirma sa politique romaine.
Cependant, désireux de préparer un terrain d'entente, Napoléon essaya de faire
prendre le change à la commission du concile en lui annonçant que le pape
entrait dans ses vues. La supercherie était trop évidente. Le concile, un
instant abusé, s'abrita de nouveau sous l'autorité suprême du pape.
Napoléon prit un décret de dissolution et envoya au donjon de Vincennes les
chefs de l'opposition.
Le procédé ne fut pas sans produire quelque effet sur l'esprit des
prélats ; ils se montrèrent disposés à venir à résipiscence pour peu qu'on les
y engageât. Napoléon aussi désirait transiger à tout prix. Le concile démembré
fut de nouveau réuni ; le projet impérial se trouva être du goût de tout le
monde et son adoption se fit sans difficulté.
Il était donc admis que les sièges épiscopaux ne pourraient être vacants plus
d'un an ; l'empereur nommerait les candidats et, dans les six mois, le pape
devrait donner l'institution canonique. En cas de refus, le plus ancien évêque
de la province ecclésiastique présidait à l'institution.
Ce décret devait être soumis à l'approbation du pape.
Une seconde députation, composée de cinq cardinaux, fut envoyée à Savone. Le
pape accéda à tout ce qui lui était proposé et sanctionna le décret du concile.
Le bref du pape paraissait être selon les désirs de Napoléon ; néanmoins,
celui-ci crut lire entre les lignes l'expression d'une indépendance invincible,
de revendications temporelles, et il se demanda s'il n'était pas joué. Il en
eut bientôt la certitude quand, après un long retard, les bulles d'institution
canonique parurent ; le pape parlait en maître comme si Rome était son domaine.
Les bulles ne furent pas publiées.
A cette époque, les événements de Russie pressaient Napoléon ; aussi
voulait-il en finir avec la question du pape. Rien ne semblait plus difficile.
Pie VII se refusait à renoncer à la souveraineté de Rome et Napoléon retardait
la publication du bref parce que les prétentions papales y étaient trop
visibles. D'autre part, l'absence de conseillers apostoliques auprès de lui
interdisait au pape d'entamer de nouvelles négociations.
Napoléon avait hâte de brusquer les choses. Il fit connaître au pape que, si le
bref n'était pas révisé, le droit d'instituer les évêques ne
appartiendrait plus. Le pape répondit qu'il n'obéirait pas aux
injonctions tant qu'il ne jouirait pas d'une pleine liberté. Nouvelle
sommation, et, cette fois, plus autoritaire que jamais. Mais elle resta sans
résultats. Il fut donc notifié au pape que les Concordats étaient abrogés et
qu'il n'aurait plus à intervenir dans l'institution canonique.
Le clergé, s'étant, à maintes occasions, montré outré de la conduite de
l'empereur à l'égard du pape, ne se contint plus et fulmina au grand jour
contre le maître de la France. La réponse ne se fit pas attendre.
Un décret du 15 novembre 1811 porte un coup terrible à l'enseignement
religieux, en exigeant que les élèves des institutions libres suivent les cours
des établissements laïques et en inscrivant que toutes les écoles pour
candidats à la prêtrise soient soumises à l'Université ; que, du reste, il n'en
soit toléré qu'une par département. En outre, les élèves des séminaires
n'obtiendront aucune sorte de bourses, et ils seront soumis au service
militaire. Les arrestations de prêtres loyalistes se multiplient à ce moment,
et les chapitres doivent obéissance aux évêques nommés par l'empereur. Enfin,
le pape est transféré de Savone à Fontainebleau, ce qui paraît aggraver le
caractère de sa captivité.
Mais après le désastre de Russie, l'empereur revint plus conciliant. L'alliance
avec l'Église lui parut une consolation à ses déboires ; il fit tout pour
aboutir à un rapprochement. Le 29 décembre 1812, l'empereur écrivit ses
intentions à Pie VII. Peu de temps après, l'évêque de Nantes se présenta auprès
du pape en négociateur. Mais cette première tentative resta vaine. Napoléon
alla lui-même à Fontainebleau, le 18 janvier. Quelques jours suffirent pour
amener une entente parfaite, et le 25 janvier, le Concordat de 1813 était
signé.
Le pape devait exercer le pontificat en France et dans le royaume d'Italie de
la même manière et dans les mêmes formes que ses prédécesseurs. C'était déjà
une sérieuse concession à l'Église. Mais le but de ce concordat était d'établir
une institution canonique régulière : il fallait que les vacances indéterminées
de sièges devinssent impossibles. Sur ce point, il paraît que Napoléon a pu
dicter ses propres instructions. Six mois étaient accordés à l'empereur pour
nommer et six mois au pape pour instituer ; les six mois expirés, le
métropolitain, et à son défaut l'évêque le plus proche, aurait à procéder à
l'institution.
Mais, Pie VII avait bien tenu à signifier qu'il acceptait ces dispositions par "considération à
l'état actuel de l'Église"
Napoléon, heureux d'être enfin parvenu à une résolution acceptable, offrit au
pape 300 000 fr. Pie VII les refusa. Il ne pouvait se
résoudre à accepter la paix, et il attendit une occasion pour revenir sur ses
engagements.
En effet, l'article sur l'institution des évêques était, à ses yeux, la
négation même de la souveraineté spirituelle, et toutes les concessions
qu'avait pu lui faire Napoléon ne rachetaient pas ce douloureux sacrifice.
Pourtant, l'empereur étant allé jusqu'à l'extrême limite des concessions que
pouvait permettre le souci de son prestige et la sauvegarde de ses droits.
N'avait-il pas, avec l'abandon des articles de 1682, remis au pape les évêchés
de ses états pontificaux ?
Mais qu'était cela pour le pape ? Ce qu'il réclamait, c'était l'intégrité de sa
puissance et, ne reculant pas devant une nouvelle rupture, il refuse les bulles
instituant les nouveaux évêques. Puis, par une lettre datée du 24 mars, il
reprit sa parole. Le lendemain même parut un décret rendant obligatoire le
concordat de 1813 à tous les archevêques, évêques et chapitres, et déférant aux
cours impériales, et non plus au conseil d'État, le recours comme d'abus.
Il n'était plus possible de conclure un accord. Napoléon s'y résigna. Il pourvu
d'évêques les diocèses vacants et s'interdit toutes relations avec Pie VII.
Dans la suite, il réfléchit que se réconcilier avec le pape serait d'un heureux
effet sur l'esprit de ses ennemis, et il fit dire à son prisonnier que la
souveraineté temporelle ne lui serait plus contestée s'il agréait l'amitié de
l'empereur. Pie VII se refusa à de nouvelles ouvertures, "la restitution de
ses états, disait-il, étant un acte de
justice".
Pareille situation eût été sans issue si les coalisés, en abattant l'empire,
n'avaient en même temps rendu au chef de l'Église sa pleine et entière liberté.
Ils la lui rendirent trop complète pour que les Bourbons pussent échapper à son
emprise théocratique. Ce furent eux qui, en livrant l'État aux chaînes de
l'Église, permirent à celle-ci de reprendre un nouvel essor, une puissance qui
pèsera sur tout un siècle et contre laquelle le pouvoir laïc n'essaya de lutter
que par intermittence.
Après Coblentz, une nouvelle génération
sacerdotale envahissait la France. L'Église devint double. Il y avait plusieurs
évêques pour un seul siège, et le clergé resté en France n'était que toléré.
Une refonte le ferait disparaître.
Telles étaient les disposition d'esprit des hommes de
la Restauration à l'égard de l'Église, de la Révolution et de l'empire. Leur
programme réformiste était dicté par la même haine des années vécues depuis 1789.
Les rapports entre l'Église et l'État redevenaient ce qu'ils étaient sous la
monarchie. Par conséquent, l'Église reconquérait sa puissance temporelle. Les
anciens diocèses étaient reconstitués et le clergé doté en bien-fonds ou en
rente perpétuelles. Les ordres religieux pouvaient accroître leurs biens
indéfiniment. Les évêques réfractaires, connus sous le nom de "petite
Église", émettaient encore d'autres prétentions.
Louis XVIII n'était pas d'avis de les suivre jusqu'au bout de leurs prétentions.
La charte proclame la liberté des cultes, mais elle dit que le catholicisme est
la religion de l'État. Les prêtres constituaient son entourage et le
circonvenaient. Après avoir détruit l'Université, le 17 février 1815, Louis
XVIII proposa à Rome de rétablir le concordat de François 1er ; mais Pie VII
répondit que le Concordat de 1801 avait été librement consenti par lui.
Le retour de Napoléon interrompit les négociations.
La seconde Restauration déchaîna les fureurs réactionnaires que l'on connaît.
Elle voulut, plus encore que la première, l'Église toute- puissante. Non
seulement le parti des prêtres réclamait la restitution des biens non vendus,
mais même une inscription de rentes au grand livre de la dette publique. Ses
revenus eussent été de 82 millions. La chambre introuvable regimba contre de
telles prétentions. Il y eut des royalistes assez avisés pour affirmer que
l'État avait le droit de supprimer les corporations ; que, par suite, la
propriété de ces corporations appartenait légitimement à l'État. L'article
concernant le retour à l'Église des domaines non vendus fut seul voté.
L'Église ne se tint pas pour battue. La souveraineté par l'argent lui échappant
en partie, elle réclama le monopole de l'enseignement afin d'imprimer une empreinte
ineffaçable sur l'esprit des générations futures et d'assurer ainsi son règne
moral.
Louis XVIII se vit déborder par les prêtres et leurs partisans ; il inclina
vers un léger libéralisme et fit reprendre les négociations avec Rome.
Le 25 août 1816, l'ambassadeur du roi auprès du souverain pontife put enfin
expédier à son gouvernement un projet de concordat. Le concordat de 1516 serait
rétabli, mais celui de 1801 n'était pas annulé. Seuls, les articles organiques
devaient être établis. En outre, le pape exigeait la démission des évêques qui
ne reconnaissait point le Concordat de 1801.
Ces propositions n'eurent pas le don de plaire à Paris. Le gouvernement
monarchique n'était point opposé aux articles organiques.
Le Concordat de 1817
De nouvelles négociations aboutirent. Le 11 juin 1817, le quatrième
concordat avait pris forme.
Son apparition remua extrêmement l'opinion. Elle donna naissance à un nombre
considérable d'écrits, la plupart contre cette convention.
On était, en effet arrivé à une époque où tout acte religieux émanant de Rome
inspirait une vive défiance. La plus violente critique porta sur ce point que
le Concordat est tout de matière bénéficiale, alors qu'il n'y a plus de
bénéfices. Et ces bénéfices, il n'est pas dit quel en sera le nombre ni qui les
payera.
L'opinion se révoltait contre l'abolition des articles organiques, parce que
publiés, disait le Concordat, sans l'aveu du Saint Siège et, parce que
contraires à la doctrine et aux lois de l'Église. Or en quoi atteignaient ils
ces lois ? On ne saurait le spécifier exactement ; mais il est probable que le
principal grief du pape consistait à reprocher à ces articles la liberté qu'ils
accordaient aux ordinaires d'informer sur les évêques nommés.
Enfin, l'augmentation des sièges épiscopaux paraissait exorbitante ; l'État
oubliait trop que c'était le contribuable qui devait en faire les frais. " L'ordre
religieux se maintient par tributs publics, les établissements religieux ne
peuvent être multipliés que par impôts." cette vérité, M. Frayssinous la méconnaissait trop,
lorsqu'il disait qu'il est bon de multiplier les sièges pour qu'il y ait plus
de prêtres et plus de vocations. A quoi M. de Pradt
répliquait :
" M. Frayssinous entend-il que la France devienne une tribu de Levi
uniquement occupée à produire des prêtres et de provoquer des vocations ?" D'autre part, les évêques choisis
étaient ceux qui s'étaient signalés par une longue opposition à la constitution
civile, à la Révolution et à l'Empire.
L'opinion publique n'était donc pas sans inquiétude. Pour la rassurer, le
Gouvernement publia un projet de loi garantissant les libertés. Mais il
n'atteignit que difficilement son but.
Le Concordat paraissait antinational au premier chef. Il était contraire au
droit public, au gouvernement constitutionnel, au droit du gallicanisme. La
France s'était laissée imposer quatre-vingt douze diocèse ; elle avait toléré
que le pape, pour pourvoir à l'entretien de l'Église, assignât lui-même une
dotation en bien-fonds ou en rente de l'État.
Dans toutes ces dispositions, le Concordat et la bulle de circonscription
avaient l'aspect d'une provocation à la société nouvelle.
On a dit qu'à cette époque la France devenait une "terre
d'indemnités". Rien
n'est plus vrai. Le budget de 1818, à la charge du Trésor, était de 29
millions, et encore faut-il ajouter à ce chiffre les dépenses locales, les
suppléments de traitements, les entretiens de cathédrales, d'évêchés, etc.,
etc.
Mais le Gouvernement se ressaisissait. Il décida qu'un projet de loi serait
présenté aux Chambres pour rendre la convention de 1818 plus acceptable ; mais,
peu après, il le retira, pour ne pas courir le risque d'aller à un échec. Il
aima mieux se contenter d'envoyer à Rome un négociateur pour amender le
Concordat ; ce fut le comte Portalis. Un accord eut lieu entre Rome et la
France sans qu'il y ait abrogation du Concordat. Il constitue la France en pays
d'obédience, c'est à dire que les évêques en fonction ont l'autorisation
d'administrer les nouveaux diocèses. Cet accord, qui n'avait pour but que de
pourvoir aux sièges vacants, fait dépendre du pape tout l'ordre religieux.
Le clergé se plaignait d'avoir été tenu à l'écart de cette dernière négociation
avec Rome ; on pouvait lui répondre qu'il avait pris soin de faire défendre ses
intérêts par le pouvoir temporel. Cette observation qui faisait écrire à un
homme d'État de l'époque : "Le clergé continue d'attacher son salut à la
protection du temporel."
Le temporel d'alors ne méritait pas le reproche de ne pas assez prendre soin du
clergé.
Dans son rapport, le ministre de l'intérieur trace au roi le tableau ancien et
nouveau de l'Église en France.
Avant 1815, le budget du clergé actif était de 11 500 000 fr.
En 1819, il est de 25 millions. Les pensions ecclésiastiques se montent à 11
millions.
Et cette somme de 33 millions était doublée, chaque année, par les suppléments
de traitement que votaient les conseils généraux et les communes.
Le traitement des curés de 1re et de 2e classe augmentait en proportion de
l'âge. Les vicaires généraux et chanoines étaient inscrits pour une somme de 5000
fr. Les archevêques et évêques pour la somme de 10
000 à 50 000 fr. Les séminaires recevaient un
supplément de pension de 300 000 fr. Les
congrégations religieuses avaient à se partager la somme de 200 000 fr. Et pour la réparation des églises, on prévoyait une
somme de 650 000 fr.
Le clergé manifestait cependant le plus vif mécontentement. Dans leur lettre au
pape, les évêques, sous prétexte de réclamer l'exécution du Concordat, se plaignent de la précarité de leur
traitement. Le roi dut s'engager à faire jouir le clergé "d'une position
stable et définitive" et d'augmenter le nombre des sièges épiscopaux, selon sa promesse et
selon les
"formes constitutionnelles".
Mais, répondant au clergé, le pape annonce que le Concordat est suspendu, parce
que la création des quarante-deux nouveaux sièges est cause d'embarras
financiers et que le royaume ne cesse d'apporter des obstacles à l'exécution du
Concordat.
Les évêques en fonctions conservaient l'administration des circonscriptions,
conformément à la bulle de 1801, et le pape instituait les évêques nommés aux
sièges vacants.
L'avortement du Concordat exaspéra le parti clérical. Jamais, a-t-on écrit, la
cour de Rome n'a reçu "d'hommage aussi ardents". Et quand les royalistes et les
ultramontains arrivèrent au pouvoir, après la chute du libéral Decazes, l'église triompha pleinement.
Dix-huit nouveaux sièges furent crées. La France était soumise à Rome. Les
contestations n'étaient plus possibles, puisque le Gouvernement avait aliéné se
droits de gouvernement libre. La question primordiale qui parut nécessiter le
Concordat, la régularisation de l'institution canonique, n'a plus sa raison
d'être ; les ultramontains agissent comme bon leur semble, suivant les intérêts
de l'Église universelle.
La Révolution de 1830 ne fut pas irréligieuse, mais les hommes qui en
bénéficièrent paraissaient résolus à repousser les entreprises théocratiques et
à débarrasser le Gouvernement des doctrines ultramontaines. Ils ne purent y
réussir, soit que leur énergie combative n'égalât pas celle du parti clérical,
soit que la conscience des nécessités politiques modernes leur fit défaut.
Et cependant le programme d'action anticlérical était dicté, pour ainsi dire,
par l'église elle-même. Elle visait, pour l'instant, à l'anéantissement de
l'Université ; il était donc de toute nécessité de protéger et d'affermir
celle-ci. Les congrégations, affluant de tous côtés, attendait la chute de la
rivale pour s'emparer de l'enseignement et arrêter l'essor des idées
d'émancipation ; il importait d'appliquer les lois contre certaines d'entre
elles et de dissoudre les autres. Rien de tout cela ne fut fait.
Le clergé séculier, aux ordres de Rome, put, sans risques ni péril, mener la
contre-révolution, de concert avec le clergé régulier. Ils firent tourner au
cléricalisme le plus éhonté, le Gouvernement de Juillet ; ils dénaturèrent l'œuvre
révolutionnaire de 1848 ; ils préparèrent le coup d'État de Décembre et
triomphèrent sous ce régime, qui abattit définitivement l'enseignement
universitaire, favorisa les congrégations, protégea le concile de 1869 et
accomplit, en moins de vingt ans, un tel effort de réaction, que la troisième
République en est réduite à étayer l'édifice politique de la Révolution sapé,
durant près d'un siècle, par ses pires ennemis.
Le labeur est immense, car les crimes commis contre la liberté sont
innombrables ; mais nous atteignons le moment où nous verrons la chaîne se
renouer.
Déjà, par la libération de l'Université, par la loi sur les congrégations, un
vaste terrain est reconquis. Nous voici un jour où la séparation de l'Église et
de l'État mettra fin à ce mariage insensé, contre nature, de deux parties qui
ne parlent pas le même langage et qui sont d'espèces différentes.
En 1830, il est incontestable cependant qu'une victoire fut remportée. On
supprima de la charte que le catholicisme est la religion d'État. Un pareil
acte contenait comme l'engagement implicite de rompre tous les liens
concordataires avec l'Église. Lamenais, d'ailleurs,
ne s'y trompera point quand, un peu plus tard, il écrira que la séparation est
inscrite dans la charte du 7 août.
Cependant, en l'absence de toute nouvelle réglementation, les principes du
Concordat de 1801 et des articles organiques constituèrent la base des rapports
entre le Vatican et le gouvernement français. Mais le pouvoir laïque restait
incapable de faire respecter ce Concordat, qui n'avait pour raison d'être que
de l'asservir à l'Église ; tandis que les obligations de l'État vis-à-vis du
clergé étaient énormes, celui-ci demeurait en dehors de tout engagement. Il y a
plus : le clergé combattait l'esprit dont s'était inspiré le Concordat en
travaillant à ruiner l'autorité civile et à se substituer à elle.
Campagne séparatiste
Certains ecclésiastiques répugnèrent à jouer ce rôle, non par pure
moralité, mais pour assurer le repos à leur conscience et pour combattre avec
plus d'indépendance ; ils s'élevèrent contre le Concordat et en demandèrent la
suppression. Un grand mouvement d'opinion prit ainsi naissance : Lamennais, Montalembert,
Lacordaire, tous ultramontains déterminés, en
étaient les promoteurs. Leur conception n'était pas sans grandeur. Partisans de
la prédominance du spirituel sur le temporel, ils revendiquaient pour l'Église
une indépendance absolue. Libre, elle saurait conquérir la suprématie à
laquelle elle est appelée par la loi divine, s'emparer de ce qui est de sa
compétence et que l'État s'est approprié. L'Église seule a pour mission de régénérer
l'humanité.
Lamenais et ses sectateurs ne pouvaient désavouer les
conquêtes de la Révolution, puisque, dans leur pensée, l'Église se substitue à
l'État pour réaliser le bonheur des peuples. Dès lors, l'Église doit être
elle-même et non plus compromettre sa cause en servant des dynasties et des
oligarchies ; et, en se séparant de l'État, en refusant fidélité aux factions
politiques, en n'étant qu'universelle et apostolique, il ne serait plus
possible de l'abîmer d'accusation affreuses : complaisances envers le
gouvernement, convoitises temporelles, atteintes aux droits de l'homme.
Pour vivre sa vie propre, il ne fallait à l'Église que la liberté et l'égalité.
Et, à la monarchie de Juillet se réclamant de la Révolution de 1789, ce sont
toutes les libertés que Lamenais demandait pour elle
: liberté des cultes, de l'enseignement, de la presse, de réunion. Afin de
mieux défendre, avec sa belle ardeur, ses théories, Lamenais
fonda, en octobre 1830, un journal politique, l'Avenir, qui, dès
son premier numéro, indiquait sa tendance :
"
Tous les amis de la religion doivent comprendre qu'elle n'a besoin que d'une
seule chose, la liberté. Sa force est dans la conscience des peuples, non dans
l'appui des gouvernements. Elle ne redoute de la part de ceux-ci que leur
dangereuse protection, car le bras, qui s'étend pour la défendre, s'efforce
presque toujours de l'asservir ..."
La campagne de l'Avenir dura un an. Elle fut ardente, impétueuse,
mais remarquable par sa logique et sa bonne foi. Maints articles fourmillent
d'argument en faveur de la séparation, qui, si elle doit affranchir l'Église
d'une tutelle qui lui fait horreur, n'en sera pas moins féconde en avantages
pour l'État.
Et l'on ne saurait dire que l'opinion de Lamenais
demeurait sans écho. Innombrables sont les lettres que le directeur de l'Avenir
recevait des membres du clergé et qu'il publiait à la bonne place. Plusieurs
prêtres d'un diocèse du Nord lui écrivent que le clergé " ne sera hostile
à aucun gouvernement qui lui laissera toutes les libertés et tous les droits
spirituels qu'il tient de la divine institution. Plus de nominations aux
évêchés et aux cures par les hommes du pouvoir, plus de budget ecclésiastique.
Nous voulons une liberté large, sauf la soumission aux lois et au droit commun".
Un autre groupe de curés signe cette autre déclaration : " Nous ne
demandons au Gouvernement ni protection ni privilèges. Nous préférons notre
indépendance et la liberté à de prétendus bienfaits. Entre Dieu et le Trésor,
il faut choisir. La liberté de notre conscience, de notre culte, de notre
hiérarchie, voilà notre premier besoin."
Les appréciations de la presse parisienne sur la campagne de l'Avenir
furent très diverses. Le Globe dit que l'État continuera à payer
le clergé , parce qu'il ne pourra se passer d'un Salvum fac. Le Courrier
français souscrit à l'opinion de Lamennais. Liberté pour tous ; par
ce moyen, on déchargeait le budget national de 36 millions. La Gazette de
France craint que la suppression du budget des cultes n'entraîne
la chute de la plus grande partie des établissements ecclésiastiques. Le Journal
des Débats fait des réserves ; il s'étonnerait qu'on accordât à une
classe d'hommes une liberté sans surveillance, que nul ne possède dans l'État.
A cette objection, l'Avenir répond : " L'État connaît
le citoyen ; il ignore le prêtre ; le prêtre n'est atteint par l'État que quand
il viole une obligation de citoyen."
Cependant, le Courrier français, favorable à la
séparation, se demandait si "ce projet plairait aux archevêques, évêques et aux
prêtres catholiques. L'archevêque de Paris consentirait-il jamais à renoncer à
son palais épiscopal, à ses 100 000 fr. de traitement
et à Conflans ?" Et le Courrier raille M. de Frayssinous
possesseur de "canapés
soyeux", d'un
"billard", entouré de "toutes les
jouissances de la vie".
Ces encouragements permettent à Lamenais de
triompher. Il proclame que "la religion ne peut être sauvée que par la liberté,
et que la condition de cette liberté est la séparation totale de l'Église et de
l'État".
Et, à tous ceux qui veulent des atermoiements, il demande "si les rapports
qui unissaient l'Église à l'État, lorsque celui-ci était catholique, peuvent
subsister lorsqu'il a cessé de l'être".
Alors, prenant une plus exacte conscience de la justice de la cause qu'il
défend, à ses arguments secs, rudes, impitoyables il mêle des invectives, un
esprit sarcastique, dont ses adversaires se montrent confondus :
"Si
Néron ressuscitait, écrit-il, et qu'il envoyât un prétorien vous demander un Te
Deum, on vous condamnerait à le chanter. S'il réclamait votre
bénédiction avant de frapper le ventre de sa mère et que vous eussiez l'audace
de la lui refuser, tous les préfets de l'empire vous adresseraient une
proclamation, au nom de l'honneur et de la patrie, pour vous rappeler que vous
vivez des bienfaits de l'État. Car, entendez-le : ils exigent de vous des
prières dont votre conscience ne reste pas juge et ils l'exigent en n'invoquant
qu'une raison ; c'est que vous êtes payés ; ils n'ont pas besoin d'être justes
: vous êtes payés.
"Ils
n'ont point de compte à vous rendre : vous êtes payés ... Catholiques ! Voilà
ce que vous coûtent les millions de l'État : la liberté de conscience."
Ainsi, par respect pour la dignité de l'église la séparation de l'Église et de
l'État s'imposerait.
Elle s'imposerait, parce que, nous dit Lamennais, "L'Église veut
accomplir ses destinées". De quel droit l'État peut-il l'en empêcher ? Si ces destinées sont
périlleuses pour lui, il saura intervenir, pensent aujourd'hui les partisans de
la séparation.
On connaît la fin de Lamennais et de ses théories, Celles-ci, il n'en faut pas
douter, furent partagées par l'ensemble du clergé, par les humbles curés qui
aspiraient à "n'avoir
que dieu pour patrimoine". Mais elles furent désavouées par l'idole même de Lamennais, par le
pape. Quant aux évêques, ils refusaient de devenir pareils aux "prolétaires". Le 15 novembre 1831, l'Avenir dû
cesser de paraître.
Mais les opinions qui y furent si âprement défendues ayant produit un certain
ébranlement dans l'Église, le pape, par son encyclique du 15 août 1832,
fulminait contre les principes de 1789, que le Concordat approuvait ; et, fait
étrange, la séparation y était condamnée, comme attentatoire à la puissance
spirituelle.
Les amis de Lamennais poursuivirent la lutte dans un sens qui ne pouvait que
plaire à Rome. Ils ne parlèrent plus de séparation, mais réclamèrent la liberté
d'enseignement et la liberté d'association.
La monarchie de Louis-Philippe s'inféodant de jour en jour au clergé, on
ne voit pas ce qui pouvait empêcher le Gouvernement de céder aux instances de
l'Église. Le budget des cultes atteignit la somme de 34 491 000 fr. en 1840 et il augmentait chaque année, selon une
proportion constante. Grâce à un nombre considérable de sociétés religieuses
militantes, les associations s'emparaient de tout le territoire français. Les
couvents et fabriques ouvraient leurs caisses
aux dons et legs ; la "mainmorte" devenait formidable. Les congrégations non autorisées
violaient la loi, sûres de l'impunité et essaimaient leurs établissements en
tous les départements, en toutes les régions. On disait que les jésuites
sortaient "de
dessous terre" ;
et, dès qu'ils apparaissaient en quelque endroit, c'étaient des acclamations
enthousiastes. Les doctrines des disciples d'Ignace de Loyola formaient la
substance de l'enseignement donné dans des écoles religieuses. Une "association
catholique",
composée d'éléments divers, se posait comme l'état-major de cette guerre à
outrance contre la société civile ; elle encourageait les combattants et leur
indiquait les tactiques de faire triompher Rome.
La mission des soldats du Christ était aisée, le gouvernement lui-même ouvrant
les portes aux ennemis de l'État.
Dès lors, grassement renté, officiellement protégé, libre de s'enrichir, bien
stupide eût été le clergé s'il ne s'était plaint que la monarchie ne lui
accordait pas les faveurs, les avantages auxquels il déclarait avoir droit.
Selon ses dires, l'autorité laïque n'avait pas à lui mesurer ses
libéralités ou plutôt, la restitution des pouvoirs spirituels ou temporel dont
la Révolution l'avait frustré.
Louis-Philippe pensait sans doute comme le clergé. Et quand l'archevêque de
Paris vint lui dire que l'Église réclamait la liberté de l'enseignement, s'il
n'avait tenu qu'à lui de la décréter, il n'aurait pas su refuser à l'Église un
régime sous lequel elle comptait écraser les dernières libertés.
Mais elle ne doutait pas du succès. Guizot, en
1836, lui avait donné des preuves certaines de son dévouement en autorisant la
création d'établissement libres. En 1843, ses dispositions d'esprit ne
paraissent pas moins favorables ; il se devait d'élaborer une loi enfin
efficace, démolissant les derniers remparts du monopole universitaire.
En effet, le principe de la liberté de l'enseignement fut consacré par la loi ;
mais le ministre Villemain, peu favorable aux jésuites, l'ayant présenté, le
parti clérical ne voulut pas considérer la force qu'il en retirait. La
surveillance et l'inspection de l'État étaient à ses yeux des survivances d'une
époque impie, et l'article qui obligeait les directeurs à déclarer qu'ils
n'appartenaient à aucune congrégation non autorisée était condamnable au
premier chef par les lois de l'Église. Il disait que la liberté d'ouvrir des
institutions, presque sous condition n'avait rien de loyal. Et Villemain se
voyait voué aux gémonies, alors qu'il s'était efforcé de plaire à Montalembert
et de mécontenter les Troplong, les Dupin, qui
proclamaient les droits de l'État sur l'éducation publique.
De nouveau, l'Église fit entendre un branle-bas de combat. Elle réédita ses
accusations contre l'État qui, dans ses écoles, encourageait le parricide,
l'homicide, l'inceste, l'adultère, l'infanticide, etc. Le Gouvernement
subissait les pires affronts, souffrait les menaces. Il n'était plus possible
de faire face au débordement des passions cléricales. C'est alors que l'on
remarqua, au palis Bourbon, parmi les partis de gauche, un courant d'opinion en
faveur d'une rupture entière avec l'Église. Déjà en 1843, Lamartine, à la
tribune, avait avoué qu'il ne connaissait qu'un moyen à l'État pour résister
aux assauts des factions cléricales : la séparation. Quand, un an après, la loi
Villemain fut mise en discussion, cette opinion, bien que prévalant chez les
républicains, n'osa s'affirmer avec force et conviction.
Le 24 mai 1845 à la suite de débats passionnés, la loi sur l'enseignement
secondaire, amendée dans un sentiment clérical, fut adoptée par la Chambre des
pairs. La surveillance et l'inspection n'appartenait plus à l'État, mais à un
conseil de l'enseignement. C'était dire que l'Université n'avait plus la confiance
du pays.
Cependant, la Chambre des députés ne paraissait nullement disposée à voter la
loi. Thiers, rapporteur du projet, énumérait
toutes les garanties auxquelles l'État ne pouvait renoncer. Son rapport
bannissait les complaisances que l'on serait tenté d'accorder aux partis de
l'Église. Et, timidement encore, il laissait entrevoir la nécessité pour le
gouvernement d'enchaîner le cléricalisme par une loi sur les congrégations
Jamais les jésuites n'avaient été aussi redoutables. Incroyables était
leur pouvoir sur les croyants ; et l'Église tout entière se trouvait entre
leurs mains. Poussé par eux, l'archevêque de Lyon ne venait-il pas de condamner
les articles organiques ?
Il avait une opinion favorable à la répression. Thiers ouvrit les hostilités ;
il démontra que les lois sur les congrégations n'avaient cessé d'être en
vigueur et que les évêques français inféodés à l'ordre des jésuites
constituaient un "péril national".
Son ordre du jour était explicite mais le Gouvernement ne cacha pas qu'il
aimait mieux s'entendre avec Rome. Il en fut ainsi décidé.
Les jésuites s'organisèrent pour la résistance. Et, quand Rome répondit au
Gouvernement que les jésuites n'existeraient plus en France, ils étaient prêts
à interpréter à leur façon la volonté du pape. Ce fut une duperie.
Du reste, ce qui suivit montre amplement que Thiers et les autres avaient été
joués.
Le comte de Salvandy, succédant à Villemain, élabora, à son tour, un
nouveau projet de loi sur l'enseignement, de concert avec des conseillers à sa
dévotion. L'Université n'était plus consultée. Le ministère l'avait achevée.
Aussi l'Église, reprenant confiance, assura le succès des élections de 1846.
Ses candidats annonçaient que "la lutte pour la liberté religieuse n'aurait ni fin
ni trêve". Ils
devinrent, au Parlement, une majorité importante. Et, pour le gouvernement, les
élections prenant le caractère d'une indication formelle, la tolérance
vis-à-vis de l'Église devint politique.
Sous le couvert même de l'État, qui cessait de jour en jour d'être laïque, les
congrégations prirent une nouvelle vigueur, tandis que les professeurs, les
fonctionnaires civils se voyaient dénoncés, persécutés, poursuivis. La délation
des hommes et des doctrines était à l'ordre du jour.
Et le clergé, inassouvi, continuait à se plaindre. Son porte-parole auprès du
pape fut l'archevêque de Paris lui-même. Le projet de loi Salvandy était devenu
insuffisant. D'ailleurs, à quoi bon cacher son jeu ? L'Église disait bien haut
qu'elle voulait l'anéantissement de l'État.
Ainsi, durant tout le règne de Louis-Philippe, la lutte de l'Église contre
l'État fut surtout dirigée contre l'Université. C'était elle qu'il fallait
abattre pour que l'écroulement de tout l'édifice laïc s’ensuive.
On sait que la révolution de 1848 fit surgir un état d'esprit à la fois
socialiste, républicain et catholique. Sans doute, les idées de Lamennais
avaient germées.
Dans ce retour aux doctrines de la primitive Église et à l'évangile, où
la bourgeoisie libérale reconnaissait, sans difficulté, les rudiments d'un bon
gouvernement démocratique, le haut clergé ne se berçait pas d'illusions. Ses
visées n'avaient pas cessé d'être la conquête intégrale du pouvoir spirituel
par l'enseignement et la soumission absolue de la France à l'ultramontanisme.
Nul doute qu'à cette époque le clergé plébéien n'ait éprouvé une sincère
sympathie envers les sentiments fraternitaires, mais chez les catholiques de
haute volée, l'attachement aux opinions démocratiques n'était que calcul ; les
faits qui suivirent ne le prouvèrent que trop.
Lamennais et certains de ses amis restèrent fidèles à leurs idées. Ils
s'imaginaient que la séparation de l'Église et de l'État était une mesure qui
ne pouvait que trouver bon accueil au sein d'une Assemblée libérale. Erreur ;
la Constituante, après avoir affirmé qu'il est des devoirs et des droits
antérieurs aux lois positives accorde la liberté à tous les cultes, sans
renoncer à salarier le clergé.
Il est vrai que le Concordat, avec ses articles organiques, apparaissait comme
un monument législatif quelque peu démodé, depuis qu'une Constitution, animé
d'un souffle nouveau, régissait les Français. De bons esprits pensèrent que les
rapports entre l'autorité et le pouvoir spirituel réclamaient une
consciencieuse révision. Le comité des cultes eut à examiner des propositions ;
mais aucune n'aboutit, les ecclésiastiques du comité ayant fait ressortir que les
législateurs français, sans le consentement et les lumières du pape, ne
pouvaient s'autoriser à refondre les lois concordataires.
En revanche, le comité consacra de longues séances à discuter des propositions
de réforme, qui toutes s'inspiraient du souci de républicaniser le sacerdoce.
Mais de nouveau on rencontra l'opposition des évêques. L'idée de 1789,
d'appeler le peuple à l'élection des évêques, sans être théoriquement
combattue, fut repoussée comme impraticable. De même, il ne fut pas possible de
faire admettre que les desservants, ne jouissant pas de l'inamovibilité curiale
fussent en droit d'être assimilés aux curés après cinq ans d'exercice. Mais les
évêques avaient trop grand soin de défendre l'intégrité de leur autorité
despotique pour qu'on pût leur adhésion à de telles formules.
Voilà qui montre suffisamment que l'Église, loin d'abandonner les privilèges
qu'elle tenait du Concordat, manifestait, à chaque occasion, sa ténacité à
défendre pied à pied le statu quo de 1801. Ce qui suivra fera jaillir les
idées cachées et montrera que ses ambitions, sans limites, encore non avouées,
aspiraient jusqu'à détrôner l'État.
Pour atteindre à ses fins, elle avait sa politique. Rien ne lui aurait servi de
découvrir son jeu ; avant de ruiner le prestige de l'État et de le démanteler,
elle avait à l'utiliser.
L'autorité temporelle du pape étant mise en danger par les révolutions,
qui allaient changer la face de l'Europe et constituer de nouvelles
nationalités, le clergé n'eut de cesse, avant d'avoir convaincu le Gouvernement
que les traditions françaises lui commandaient de courir au secours de Rome.
Mais pour qu'un pareil acte pût s'accomplir, elle aperçut fort bien qu'une
toute autre politique gouvernementale devait être inaugurée. N'est-ce pas elle
qui a contribué de toute son influence au succès du coup d'État qui confia les
destinées de la France au plus dangereux des princes ? En tant que président de
la République, Louis-Napoléon lui avait donné les plus sérieux gages de son
dévouement ; grâce à lui, le pape rentrait en possession de ses États et, par
la suite, de sa puissance temporelle et l'enseignement prenait d'emblée un
caractère nettement anticlérical. La main mise sur l'éducation, l'Église ne
pensait réaliser que plus tard cet article de son programme ; d'un coup sa
prédominance s'établissait au centre même du pouvoir national. C'était une
seconde campagne de Rome, selon le mot de Montalembert, une "campagne de Rome
à l'intérieur". Le
comte Falloux, ministre de l'instruction
publique, la mena à bien.
Il présidait lui même la commission à qui était confié le soin d'élaborer la
nouvelle loi. Thiers faisait fonction de vice-président, obéissant aux ordres
de Dupanloup, de Montalembert, de Riancey. Les débats
furent vivement menés ; mise en discussion en janvier 1850, la loi fut votée le
15 mars de la même année.
En voici les dispositions essentielles :
Un conseil supérieur de l'Université groupait huit membres de l'Université,
trois archevêques, un évêque, un ministre protestant, un ministre de la
confession d'Augsbourg, trois conseillers d'État et trois membres de l'Institut
; chacun d'eux était élu par ses pairs ; le gouvernement ne désignait que trois
représentants de l'enseignement libre.
Les attributions de ce conseil étaient suffisamment vastes pour priver
l'Université d'une direction directe et effective de l'enseignement ;
règlements d'examens, de concours, programmes, surveillance des écoles libres,
autorisations de livres, créations de facultés, de lycées, etc., etc.
D'autre part, les conseils académiques dirigeaient sans contrôle enseignement
primaire et enseignement secondaire qui étaient, l'un et l'autre, accessibles
aux religieux. Le titre de ministre du culte suffisait pour professer dans les
écoles primaires et aucune autorisation administrative n'était requise pour
ouvrir une école libre, secondaire ou primaire.
De tous côtés, la loi ouvrait des voies d'accès à l'envahissement du clergé.
L'Église triompha et dès lors ne se crut plus tenue à cacher l'audace de ses
entreprises. Après l'enseignement, l'assistance publique devint l'objet de ses
convoitises. Le gouvernement n'eut garde de la mécontenter ; dans toutes les
lois sur la bienfaisance, l'influence cléricale fut favorisée et devint
prépondérante.
Le Concordat lui-même n'était plus observé. Les évêques quittaient leurs
diocèses ; ils allaient à Rome recevoir des bulles pontificales. Bien plus, ils
se plaçaient en dehors du droit commun sans être inquiétés ; les conciles, les
synodes se multipliaient, alors que pour les autres citoyens la liberté de
réunion avait disparu.
Il est tout naturel que les conséquences financières de cette renaissance
cléricale aient été importantes. En 1848, le budget des cultes était de 42
millions ; en 1852, de 44 millions ; en 1858, il dépassait 46 millions.
En outre, l'État subventionnait de nombreuses communautés. Et les couvents, par
les dons et legs autorisés et par des fidéicommis, atteignaient un chiffre de
fortune considérable. En 1859, les congrégations étaient propriétaires de 14
660 hectares de terre ; la valeur des immeubles leur appartenant s'élevait à
105 millions ; leurs valeurs en portefeuille restaient ignorées.
Quant aux congrégations non autorisées, rien ne s'opposait au développement de
leur influence et de leurs richesses.
Les prescriptions de l'autorité laïque étaient impunément violées.
La loi Falloux portait ses fruits. Les écoles primaires n'avaient qu'à de rares
exceptions des instituteurs laïques. Et, dans l'enseignement secondaire, le
nombre des lycées et des collèges diminuait, tandis que les établissements
libres se multipliaient et prospéraient. En 1850, 914 écoles dirigées par des
évêques, des prêtres séculiers ou des congrégations, étaient signalées ; en
1854, elles étaient au nombre de 1 081. D'autre part, des séminaires pour
enfants possédaient au bas mot 25 000 élèves.
Enfin, les ordres hospitaliers prenaient une influence toujours plus grande.
Les hôpitaux s'ouvraient aux sœurs de la charité ; les petites sœurs des
pauvres, en moins de quatre ans, acquéraient pour plus de 25 millions de francs
de bien-fonds déclarés. Des sociétés de propagande, sous le couvert de la
charité, agitaient l'opinion et rendaient l'Église plus militante, plus active
qu'elle n'avait jamais été.
Napoléon III laissait donc l'Église prendre soin de ses intérêts en lui
accordant toutefois la plus large protection. Il n'avait que le
soucis de marcher sur les brisées de son oncle et il rêvait d'être
sacré pareillement par le Saint-Siège. Mais celui-ci entrevoyait l'affaire sous
l'aspect d'un marché ; il imposait ses conditions : abolitions des articles
organiques et de la loi sur le mariage civil. Napoléon résista et les négociations
avortèrent.
Le résultat fut un changement dans la politique de l'empire. La loi Falloux fut
amendée dans un sens plus libéral : le nombre des académies passa de 86 à 16 et
les recteurs jouirent d'une plus grande indépendance vis-à-vis de l'épiscopat.
Mais l'empereur allait avoir d'autres occasions de lutter contre
l'ultramontanisme vainqueur.
Pie IX, mis en goût par la puissance temporelle et spirituelle que depuis
longtemps Rome n'avait pas possédée à un tel degré, formait le projet d'en finir
avec les principes de la Révolution. L'Église, il se l'était promis, devait
dépasser son omnipotence, en absolutisme, en intransigeance, tout ce que les
papes rois du moyen âge avaient pu rêver.
En premier lieu, l'Église avait à s'affirmer infaillible. Pie IX n'avait pour
cela qu'à agir en souverain absolu, au mépris de tout concile œcuménique. Il
proclama donc, de sa propre autorité, le dogme de l'Immaculée conception de la
Vierge, le 8 décembre 1854.
L'épiscopat, que Rome n'avait pas consulté, ne se rebiffa point, tant il
s'était donné corps et biens, à l'ultramontanisme. Mais Napoléon témoigna
quelque humeur contre Pie IX, qui décelait trop ouvertement sa fiévreuse
ambition. Ensuite, l'empereur se rapprochait de Victor-Emmanuel ; et ce ne pouvait
être qu'au préjudice du pape, car un des premiers articles du programme
piémontais était le démembrement de l'État pontifical. Dès que l'empereur le
sut, il mit au service de la cause italienne l'armée et l'argent de la France ;
mais, dès que son entourage lui présenta qu'il s'aliénait l'Église s'il
persistait dans sa politique internationale, il signa avec l'Autriche les
préliminaires de Villafranca.
Cependant, le peuple italien, qui voulait, à tout prix, réaliser l'unité
nationale, ne comprit pas que l'on arrêta la révolution. Le traité de Villafranca disait, en effet, que la confédération
italienne aurait le pape comme président honoraire, à la condition qu'il
introduisit dans son royaume les réformes indispensables. Mais de telles
stipulations ne pouvaient être prises au sérieux ; le pape se refusait à
les admettre, tandis que les initiateurs du mouvement populaire entendaient que
le mouvement unitaire ne reçût aucune entrave.
Cette agitation détruisit la bonne entente qui jusque-là avait régné entre
l'empire et l'Église. Napoléon, attaqué par le haut clergé, encourageait
ceux-là qui prêchaient au pape l'abandon de sa souveraineté temporelle. Et
lui-même écrivit à Pie IX de renoncer à ses légations qui naturellement, par la
force de choses, se détachaient de lui.
La réponse du souverain pontife fut une encyclique déclarant qu'en vouloir à
son autorité spirituelle équivalait à haïr son pouvoir spirituelle, et que les
États du Saint Siège étaient la légitime propriété, non de la papauté, mais du
monde catholique.
Ces véhémentes protestations n'empêchèrent pas l'annexion des légations
pontificales au Piémont. Pie IX en fut réduit à excommunier ses spoliateurs.
Alors, le catholicisme, sans distinctions de nuances, déclare la guerre à
l'Empire,
"fauteur de désordre", coryphée de l'anarchie. L'on vit se répandre des brochures
cléricales, où les théories les plus séditieuses se donnaient carrière. D'un
autre côté, les partis démocratiques reprochaient à l'empereur d'avoir manqué à
ses engagements par le traité de Villafranca.
Le gouvernement impérial se maintient en protestant du dévouement de l'empereur
au Saint Siège et en donnant des ordres pour que les troupes françaises
quittassent Rome.
Cette duplicité ne pouvait qu'aggraver l'état de choses. L'empereur crut
trouver un modus vivendi; il fit connaître au pape qu'il était prêt à lui
garantir l'intégrité des possessions qui ne lui avaient pas été confisquées, et
que les puissances catholiques ne lui refuseraient pas un subside et un corps
de troupe. L'orgueil du pape était trop irréductible pour qu'il acceptât ;
c'est à l'aristocratie catholique qu'il se résolut à jeter un appel désespéré.
On sait que ce ne fut pas en vain.
Un nouveau Coblentz sembla renaître à Rome, et
l'irritation de Napoléon s'accrut d'autant.
L'audace du pape précipita le dénouement. Son armée, défaite à Castelfidardo,
mit fin aux hésitations. Cavour ouvrit à Turin le premier Parlement italien.
L'Église, blessée au cœur, gémit et se révolta. Les mandements épiscopaux
prirent la couleur d'appels à la guerre civile ; ils suscitèrent parmi les
croyants la plus vive émotion. Et bientôt toute la bourgeoisie conservatrice,
et même libérale, manifesta à l'égard de l'empereur une indignation telle que
celui-ci, en manière de réponse, tempéra son absolutisme gouvernemental. Le
sénat et le Corps législatif furent autorisés à juger la politique impériale,
et le prince Napoléon eut toute la liberté pour combattre à la tribune la
puissance temporelle de la papauté. On vit alors les partisans cléricaux de
Napoléon passer dans le camp de l'opposition, exhaler leurs lamentations en
face de leurs espoirs ruinés.
Napoléon, aigri par cette agitation, n'aurait pas répugné à se rapprocher de
Rome ; mais Pie IX repoussait toutes les ouvertures de transactions comme
injurieuses pour sa dignité. D'ailleurs, il n'était pas sans agir ; 280
ecclésiastiques venaient, par son ordre, d'affirmer l'inviolabilité des
domaines pontificaux et de jurer fidélité à une théocratie absolue, négation
radicale de tous les principes du droit moderne.
Toutes ces démonstrations accusaient plus profondément le divorce moral entre
l'État laïque et l'Église. Napoléon le sentit tellement qu'il engagea la Russie
et la Prusse à reconnaître le nouveau royaume d'Italie. Mais, cédant aux
instances de certains conseillers, craignant que sa majorité d'autrefois ne
tournât à la légitimité ou à l'orléanisme, Napoléon imprima à sa politique une
direction nouvelle. A l'Italie, qui réclamait Rome pour capitale, il ne
répondit pas; au parti clérical qui, depuis des mois l'outrageait et le
vilipendait, il fit des avances pour la constitution d'un ministère
conservateur. Le maintien du pouvoir temporel du pape devint, aux élections de
1864, l'article primordial du programme des candidatures.
Néanmoins, Pie IX ne sut aucun gré à l'empereur de ce revirement. Il ne
craignit pas de lui créer des embarras, dès qu'il en eut l'occasion. De vive
force, il imposa la liturgie romaine au diocèse de Lyon. Et il s'obstina dans
ses errements gouvernementaux, si opposés, si contraires aux principes de 1789.
Il est vrai que la France blessait les convictions du souverain pontife. Après
l'opposition gouvernementale, de bons catholiques battaient en brèche sa politique
théocratique. Au congrès de Malines, Montalembert fit le procès de
l'Inquisition et réclama toutes les liberté, jusques
et y compris celle de "l’erreur".
De telles "hérésies" décidèrent enfin Pie IX à rompre les
liens qui créaient quelques solidarités entre lui et les États laïques, à
condamner radicalement les sociétés issues de la Révolution.
La convention du 15 septembre 1864, par laquelle la France et l'Italie
s'engagèrent à respecter Rome, si l'ordre n'y était pas troublé, parut au pape
une menace dissimulée, d'autant plus que les deux gouvernements lui avaient
laissé ignorer les négociations.
Le Syllabus
Pie IX n'y tint plus et
se sépara avec éclat d'une société qu'il abominait. Le 8 décembre 1864,
l'encyclique Quanta cura apprit au monde la rupture
complète du droit laïque et des principes théocratiques, la déclaration de
guerre ouverte, sans trêve ni merci, que le pape adressait aux gouvernements
qui refusent de se soumettre à sa puissance temporelle et spirituelle. Et pour
qu'il n'y eût pas d'équivoque, Pie IX spécifia dans le Syllabus
les quatre-vingts propositions qualifiées : Erreurs principales de notre temps,
que Rome tiendrait pour hérétiques.
La prépotence du pouvoir civil, la libre recherche de la vérité, les droits de
la conscience, la neutralité scolaire, le droit civil, le suffrage universel,
la police des cultes, la civilisation moderne, l'indépendance de la morale et
de la philosophie vis-à-vis du catholicisme, la science, la liberté de la
presse et de la parole, tels sont les objets principaux que le souverain
pontife vise et réprouve. Enfin la séparation de l'Église et de l'État est la
cinquante-cinquième proposition, que l'on ne saurait formuler sans encourir les
foudres de la Rome papale.
Les catholiques se voyaient donc dans la nécessité de prendre parti pour l'État
ou pour l'Église ; de proclamer celle-ci supérieure à celui-là ou d'abjurer
leur foi.
Beaucoup d'entre eux - le plus grand nombre - avaient, depuis longtemps, promis
obéissance à Rome ; quant aux intolérants, ils résistèrent dans leur conscience
aux injonctions de la papauté. Les évêques lancèrent des mandements destinés à
faire connaître aux fidèles l'esprit de l'encyclique et du Syllabus
; dans leur chaire, ils commentèrent abondamment les deux documents
romains. Un seul gallican osa les critiquer. Le gouvernement impérial, qui
vainement s'opposa à la propagation des paroles papales, mis moralement en
demeure de se prononcer, répondit, selon la coutume, d'une façon détournée, en
projetant de faire décréter la gratuité et l'obligation de l'enseignement
primaire. Duruy fut chargé du rapport. Mais Napoléon, circonvenu par Thiers et
par un certain nombre de conservateurs, qui réagissaient contre l'opposition
républicaine, désavoua le rapport Duruy.
Puis, quelque temps après, Pie IX ayant réprimandé les ecclésiastiques fidèles
à l'empereur, Napoléon, las de cette ingérence continue de Rome dans ses
affaires, se rapprocha de l'Italie unifiée, en ordonnant le rappel du corps
d'occupation.
Cependant, comme il apparaissait de bonne politique de ménager les
ultramontains, il déclara respecter la souveraineté temporelle du Saint-Siège.
Mais il est nulles transactions qui puissent tempérer l'ardeur du clergé
militant ; l'œuvre laïque de Duruy était maintenant le point de mire de
l'Église. Que prétendait-il inaugurer ? La soumission des congrégations
enseignantes au droit commun. Rome encourageait ses fidèles de France de ses
prédications théocratiques. Pie IX, au mois de juin 1867, exaltait le Syllabus
devant 450 évêques et projetait, ce même jour, la réunion d'un concile œcuménique
pour décider que la politique nouvelle du Saint-Siège sera enseignée comme un
dogme et que l'infaillibilité pontificale deviendra un acte de foi. Il rêvait
d'une monarchie papale et tenait à s'assurer le concours des évêques dans les
luttes futures ; ceux-ci, après la destruction de l'Église monarchique,
n'avaient plus que le pape comme objet de sincère attachement. Contre les
révolutions politiques et sociales, qui pouvaient de nouveau survenir, ils
estimaient que l'Église trouverait la force de résister aux assauts de ses
adversaires dans la fusion intime des pouvoirs ecclésiastiques, dans
l'absolutisme de ses doctrines et de ses commandements. Ce coup d'État
religieux jugé nécessaire, un concile œcuménique fut convoqué pour le 8
décembre 1869.
Dans sa bulle d'induction de 1868, le pape indiquait que le but du concile
était de fortifier la discipline ecclésiastique ; d'examiner et de déterminer
ce qu'il convient de faire "en ces temps si calamiteux " pour proscrire les "sectes
impies" et
"redresser les erreurs qui bouleversent la société civile".
De nouveau, le gouvernement impérial allait être anathémisé
par le prochain concile ; ce n'était point douteux. Et pourtant il avait
sacrifié à cette Rome intolérante la précieuse amitié de la jeune Italie,
vaincue à Mentana par l'armée même de Napoléon. Contre ce pouvoir exorbitant du
Saint Siège, qu'il avait à la fois louangé et blâmé, critiqué et protégé, il ne
lui était plus possible de conclure une alliance pour la suprême sauvegarde du
droit moderne.
Les intentions de l'Église ne pouvaient cependant faire illusion aux
gouvernements des puissances dites catholiques. Pour lutter contre "l'esprit du
siècle", contre le
"mal", il n'était à ses yeux qu'un
procédé : ériger en lois positives, en dogmes, le contenu et de l'encyclique et
du Syllabus, affirmer les droits inébranlables de Sièges apostolique.
Du reste, la bulle de convocation, le 29 juin 1868, fut commentée dans la
basilique de Saint-Pierre en des termes tels que les fidèles et les dirigeants
des nations purent avoir un avant-goût de ce que seraient les prochains débats
du concile. Le concile, disait le doyen des protonotaires apostoliques, devra "réprimander tout
vice et repousser toute erreur, afin que notre auguste religion et sa doctrine
salutaire reprennent partout une vigueur nouvelle, qu'elles se propagent de
jour en jour, qu'elles reconquièrent leur légitime empire".
Les convocations furent faites aux cardinaux, aux évêques, aux abbés, selon les
traditions des précédents conciles. Seulement, pour la première fois, les "princes
laïques" ne
reçurent aucune invitation. N'étaient-ce pas eux qui, autrefois, convoquaient
les conciles, les imposaient au pape ? Benoît XIV remarquait même que la
présence des princes ou celle de leurs ambassadeurs relevait l'éclat des
conciles.
La bulle de Pie IX ne faisait que s'adresser indirectement à ces "princes laïques" en un langage quelque peu dédaigneux
: "
Nous voulons croire, disait-elle, que les souverains et les chefs des peuples,
particulièrement les princes laïques, reconnaissent de plus en plus avec quelle
abondance tous les biens découlent de l'Église sur la société humaine ..."
Mais n'était-ce pas consacrer, par une situation de fait, la rupture politique
entre les États moderne et l'Église, que de ne point inviter les princes
laïques à assister aux travaux du concile ? Par la publication de l'Encyclique
et du Syllabus, Pie IX s'était inscrit en faux contre l'esprit
même du Concordat de 1801 : la reconnaissance par la papauté de la Révolution
de 1789 et de toutes les réformes juridiques, politiques et sociales qui en
découlaient, sécularisation de l'État, expropriation des biens du clergé,
abolition des corporations religieuses, etc. ne point consulter le pouvoir
civil, c'était donc confirmer ouvertement la dénonciation du Concordat par Rome
elle-même.
Et il parait indiscutable que la séparation de l'Église d'avec l'État laïque
était une volonté expresse du Saint Siège ; mais c'était une séparation morale,
en quelque sorte, la dénonciation d'un Concordat fondé sur des théories impies,
mais aussi la conservation de ce même Concordat en tant qu'il assure à l'Église
des avantages pécuniaires. La casuistique seule peut expliquer cette subtilité.
La bulle d'induction présentait aussi une nouvelle doctrine : celle de
l'infaillibilité pontificale. Une telle innovation suffisait à infirmer la
valeur légale du Concordat, l'Église revêtant un caractère spirituel et
temporel qu'elle n'avait pas au temps des négociations de 1801. Il eût été
opportun pour nos hommes politiques et nos jurisconsultes de l'époque
d'envisager la situation nouvelle créée par l'Église et de s'éloigner du pape,
puisqu'il prétend être roi du monde spirituel et temporel, tout-puissant,
infaillible, avec qui, par conséquent, ne saurait être conclu ni contrat ni
concordat. Des avantages, des privilèges, comment les lui concéder, les lui
reconnaître, puisqu'il n'est aucun prince du temporel au-dessus de lui ?
Le concile s'ouvrit le 8 décembre 1869 à la basilique de Bramantes et de Michel-Ange. Dès le début, il apparut que
l'Église aurait recours à la pire intransigeance pour combattre le principes laïques. L'archevêque de Paris, plus libéral
que ses coreligionnaires, en informe l'empereur et n'hésite pas à faire appel à
son intervention. Il avoue d'abord que la liberté de discussion n'est pas
respectée ; puis :
"je
me demande, dit-il, si l'intérêt général,
l'intérêt de la société religieuse et civile n'exige pas qu'on nous vienne en
aide. Le gouvernement de l'empereur ne pourrait-il pas faire connaître au
gouvernement pontifical les appréhensions que les débuts du concile causent
même à des esprits sérieux et non prévenus, et lui laisser entrevoir les
conséquences possibles des tendances et des agissements signalés ... ? ne faudrait-il pas dire au public ... que l'on veille à ce
que les intérêts dont l'État est le défenseur soient suffisamment sauvegardés
et à ce que la bonne entente, établie entre les deux autorités par le
Concordat, ne soient pas compromise comme elle le serait certainement, si les
résolutions du concile étaient trop peu en rapport avec les institutions, les
lois et les habitudes de la France ? "
Mais le gouvernement impérial se montrait résolu à se désintéresser, comme
incompétent, des objets que le concile discutait.
Cependant, le 21 janvier, les pères du Concile reçurent un schéma sur la
constitution de l'Église, le schéma nommé d’Ecclésia. Il est divisé en
quinze chapitres ; vingt et un canons le complètent.
Les chapitres affirment que l'Église est un "corps mystique" qu'elle est une société parfaite,
spirituelle et surnaturelle, que son unité est indivisible, que la communion
avec elle assure, qu'elle est indéfectible, infaillible dans l'enseignement,
qu'elle possède une puissance de juridiction, que le pape jouit d'une primauté
de juridiction et de garanties temporelles. L'un des chapitres envisage les
rapports de l'Église et du pouvoir laïque ; et, cette fois, le concile émet
l'opinion que la séparation de l'Église et de l'État ne saurait s'imposer. Bien
plus, la loi divine la condamne, car l'État a pour devoir primordial de
protéger la seule vraie religion ; et le concile ajoute qu'il ne sera plus
question de séparation le jour où les maîtres du pouvoir temporel reconnaîtront
que l'Église est plus précieuse que leurs États.
Mais l'Église n'attend pas ce jour, sans doute encore lointain, pour prétendre
qu'elle a le droit de veiller à l'enseignement, de fonder en toute liberté les
ordres religieux qu'il lui plaira d'acquérir, de posséder sans tolérer
l'ingérence du pouvoir civil.
Les canons qui suivent donnent à ces différents postulats l'armature dogmatique
:
"Si
quelqu'un dit que l'infaillibilité de l'Église est restreinte aux choses
contenues dans la révélation divine et qu'elle ne s'étend pas aussi à toutes
les vérités nécessaires à la conservation intégrale du dépôt de la révélation ;
qu'il soit anathème.
"Si
quelqu'un dit que les lois de l'Église n'ont pas la force d'obliger tant
qu'elles n'ont pas été confirmées par la sanction du pouvoir civil, ou qu'il
appartient audit pouvoir de décréter en matière de religion, en vertu de son
autorité suprême ; qu'il soit anathème."
Les canons concernant les rapports de l'Église et de l'autorité laïque ne
revêtent pas une bien grande importance ; ils sont conformes, à cette idée, que
la société civile et la société religieuse sont l'une et l'autre deux sociétés
indépendantes. La première procède de Dieu immédiatement ; la seconde,
médiatement (?sic peut-être médiatiquement ?).
Il paraissait donc que l'Église se fit tolérante, puisqu'il n'était plus admis
que la société laïque était soumise à la puissance ecclésiastique.
Mais, dès qu'il eut connaissance de ces canons, le gouvernement impérial
s'émut. Le comte Daru, ministre des affaires étrangères, trouva exorbitant que
le concile tranchât, de sa propre autorité, des questions politiques, et
envahit ainsi un domaine où il ne lui appartenait pas de pénétrer. Le pouvoir
d'agir, de légiférer, de commander en dehors de l'autorité laïque, l'Église ne
saurait avoir le droit de se l'arroger et il importait de le lui contester.
Ainsi pensait M. Daru ; mais il n'était pas libre de parler au nom du
ministère, car celui-ci s'opposait à ce que la politique de l'empire vis-à-vis
du Saint Siège devint agressive. Rome pouvait donc empiéter sur les droits de
la société civile, sans crainte de nous voir intervenir.
Le 6 mars 1870, Pie IX estima qu'il était temps de faire proclamer le
dogme de l'infaillibilité. Il fit donc distribuer le schéma, concernant la
question qui lui tenait le plus à cœur. Mais ses dispositions d'esprit furent
mieux indiquées dans un bref, qu'il adressait au bénédictin Gueranger,
auteur de la Monarchie pontificale :
"Les
adversaires de l'infaillibilité sont des hommes qui, tout en se faisant gloire
du nom de catholiques, se montrent complètement imbus de principes corrompus,
ressassent des chicanes, des calomnies, des sophismes pour abaisser l'autorité
du chef suprême que Christ a préposé à l'Église et dont ils redoutent les
prérogatives. Ils ne croient pas, comme les autres catholiques, que le concile
est gouverné par le Saint Esprit."
Le comte Daru s'était autorisé à rappeler le concile au droit public
français. Le 19 mars, le cardinal Antonelli lui répondit qu'il s'étonnait que
le projet de constitution de l'Église pût faire naître des alarmes, les thèses
et les principes du concile ayant été de tous temps ceux de l'Église ; un bon
catholique ne peut nier que la mission de l'Église soit de conduire les hommes
à une foi surnaturelle. Et puis, insinue avec impertinence le cardinal Antonelli,
l'État français n'a-t-il pas le concordat pour le protéger ? "Les rapports de
l'Église et de l'État sur des objets de compétence mixte ayant été réglés par
ce pacte, les décisions que le concile du Vatican viendrait à prendre en
semblable matière n'altéreraient pas les stipulations spéciales conclues par le
Saint Siège tant avec la France qu'avec d'autres gouvernements, toutes les fois
que ceux-ci de leur côté ne mettent point d'obstacle à l'entière observation
des choses convenues."
Il est certain qu'ainsi que le faisait obligeamment entendre le cardinal
Antonelli, le Concordat pouvait être invoqué contre un excès d'audace de
l'Église. Mais d'autre part, et c'est un cercle vicieux, si les enseignements
du schéma de Ecclesia avait sur les esprits
l'influence, prévue par l'Église, le Concordat, violé par les catholiques,
deviendrait inexistant. M. Émile Ollivier, lui-même en convient, et il va
jusqu'à prévoir l'apparition d'un nouveau Concordat tout pénétré de
l'esprit théocratique.
Cependant les schémas d’Ecclesia
et ses canons n'étaient pas les actes du concile qui donnaient surtout lieu aux
inquiétudes des défenseurs de l'ordre laïque. Le
schéma sur l'infaillibilité seul, assombrissait l'avenir. Cette infaillibilité
absolue, personnelle, dictatoriale, apparaissait comme un élément de subversion
pour les États et pour l'Église, car elle avait trop de points de contact avec
les conditions politiques des sociétés.
Il fut convenu, en conseil des ministres, qu'un mémorandum serait adressé au
pape, protestant contre les maximes qui subordonnent la société civile à la
société religieuse ; mais le ministère spécifie que son intention n'est que
morale. Quel effet dès lors pouvait-elle produire sur Rome ?
Les débats suivirent leur cours. Et le 24 avril, la constitution de
fide était adoptée. C'était toute une série
de propositions dogmatiques sur la création, la révélation, le rapport de la
raison avec la foi.
La discussion de l'infaillibilité était impatiemment attendue de tout le monde
catholique. Et il n'était pas une puissance étrangère qui se désintéressât des
résolutions du concile à ce sujet. Les croyants approuvaient et blâmaient ; en
Angleterre, en Allemagne, on tendait vers la protestation. La France était
profondément divisée.
Le 13 mai la discussion s'ouvrit. Les discours furent nombreux et passionnés.
Une des raisons justifiant l'infaillibilité fut qu'il faut "garantir la
divine certitude avec laquelle la révélation chrétienne s'est transmise jusqu'à
nous". La minorité
contre l'infaillibilité ne combattait pas la doctrine, mais la définition dans
le moment présent, son opportunité.
La constitution relative à l'infaillibilité fut enfin adoptée le 18
juillet.
Elle est divisée en chapitres. Le premier a trait à l'institution de la papauté
apostolique ; les suivants dissertent sur la perpétuité et la nature de cette
primauté, enfin sur le "magister infaillible" du souverain pontife.
Il y est dit que l'infaillibilité est destinée à affermir les bases de l'Église.
Le concile en donne la définition :
"
Le pontife romain, lorsqu'il parle ex cathedra, c'est à dire
lorsque, remplissant la charge de pasteur et de docteur de tous les chrétiens,
en vertu de sa suprême autorité apostolique, il définit qu'une doctrine sur la
foi ou sur les mœurs doit être crue par l'Église universelle, jouit pleinement,
par l'assistance divine qui lui a été promise dans la personne du bienheureux
Pierre, de cette infaillibilité dont le divin rédempteur a voulu que son Église
fût pourvue en définissant la doctrine touchant la foi et les mœurs ; et par
conséquent de telles définitions sont irréformables d'elles-mêmes et non en
vertu du consentement de l'Église."
Tel est le dogme. Anathème contre celui qui y contredirait.
On en voit toutes les conséquences. Le pape désormais ne consultera plus
l'épiscopat avant de formuler ses définitions, qui sont définitives,
irréformables, obligatoires, grâce uniquement à "l'assistance divine" ; le pape demeure le seul maître.
Contre lui, les "princes laïques" ne sauraient opposer leurs théories, leurs politiques ; vainement,
ils prétendraient l'influencer, le circonvenir, l'amener à composition ; l'ère
des pactes est définitivement close. D'autre part, le pouvoir pontifical
s'isole de l'épiscopat pour ne point s'exposer à des menées personnelles, dont
les suites fatales seraient l'affaiblissement de sa toute puissance.
Les évêques, qui constituèrent au concile la minorité opposante, firent leur
soumission. Et le Gouvernement français lui-même ne mit aucun obstacle à la
publication de la Constitution. Il est vrai que des événements plus graves
occupaient alors son attention.
L'Italie seule répondit au concile. En septembre 1870, elle anéantissait la
puissance temporelle du pape ; c'était obéir à la logique de son histoire. Il
n'en est pas moins vrai que ce coup cruel porté à la soi-disant invulnérabilité
du pontificat déchaîna la réaction ultra-catholique qui, se réclamant du
Syllabus, rompit en visière avec la troisième république et l'eût mise en péril
si les partis démocratiques n'avaient sonné le ralliement en face de l'ennemi
commun.
DE 1870 A 1905
On vient de voir comment la papauté, poursuivant son évolution naturelle,
avait fait inscrire dans sa constitution l'infaillibilité du chef suprême de
l'Église, infaillibilité qu'elle avait déjà revendiquée au cours des siècles et
qu'elle imposait désormais à ses fidèles comme un article de foi.
Ce dessein persévérant d'atteindre à la domination universelle se manifesta en
France au lendemain des événements de 1870, à l'heure où la nation venait de se
donner la forme républicaine. A mesure que la démocratie se développera dans
notre pays, à mesure que les esprits s'éveilleront plus nombreux aux vérités
scientifiques, apparaîtra plus profond l'abîme qui sépare le catholicisme
romain de la civilisation moderne. Des mois seront édictées
pour dégager progressivement les intelligences enfantines de l'obscurité du
dogme. De là des luttes, des crises, dont on a perdu le souvenir. Avant qu'un
Parlement ait pu envisager comme possible - et prochaine - la séparation
complète des Églises et de l'État, des mesures de transition ont dû être
prises, qui toutes ont provoqué les protestations les plus vives à la cour de
Rome. Nous les allons indiquer brièvement et l'on verra que depuis trente-cinq
ans la société laïque a marché, d'un pas mesuré mais sûr, vers son émancipation
définitive.
En 1873, l'Église romaine est toute-puissante. En pleine crise nationale
et sociale, au moment où l'Assemblée nationale expédiait les affaires de
France, dans une pétition, les évêques n'avaient pas craint de réclamer le
rétablissement du pouvoir temporel du pape. Habile aux expédients
parlementaires, M. Thiers avait su faire enterrer la protestation par le renvoi
pur et simple au ministère des affaires étrangères, malgré l'intervention de
l'évêque Dupanloup. le 24 mai consacre le règne du
clergé. Une délégation de la Chambre s'est retirée des obsèques civiles de M.
le député Brousses. Dans un ouvrage d'une belle tenue littéraire, qui prend par
instant l'allure d'un pamphlet, MM. Yves Guyot et Sigismond Lacroix font un
exposé de la situation du clergé, que nous ne pouvons mieux faire que de citer
:
"Mis
en possessions d'églises, d'édifices innombrables, dont la flèche domine les
villes, tous les hameaux, dont les cloches remplissent l'air, attestent qu'il
est partout et que nul ne peut lui échapper, de séminaires où il élève ses
recrues, le clergé prélève sur le budget de l'État une somme de 49
millions, qui chaque année augmente ; le budget de l'instruction publique est
de 36 millions.
"Ce
n'est pas tout : du département et des communes, il touche une somme minimum de
31 millions ; soit une part dans l'impôt général de 80 millions. A ces 80
millions, vous, nous tous, libres penseurs, contribuons.
"Ce
n'est pas tout : ces hommes qui sont au conseil supérieur de l'instruction
publique, ce sont des évêques et des archevêques ; ils sont encore dans le
conseil départemental de l'instruction publique ; ils nomment et destituent
l'instituteur. Voici le curé qui entre dans l'école, la loi de 1850 à la main,
disant à l'instituteur : Vous devez, avant toute autre, l'instruction
religieuse.
"Le
prêtre est partout : il a l'assistance publique, on le trouve dans les prisons,
à l'armée, sur chaque vaisseau. L'armée lui prête ses canons et ses armes pour
célébrer ses fêtes. Généraux, fonctionnaires, magistrats, professeurs suivent
ses processions et courbent la tête sous la bénédiction de l'évêque.
"Quant
à ses charges, il n'en a pas ; il est exempt du service militaire, il en fait
exempter ses acolytes ...
"Et
quand le prêtre a pris sa place partout, dans toute la société, quand il tient
l'éducation d'une main, l'assistance de l'autre, il descend dans la
congrégation. Les articles 291 et 292 du code pénal lui sont inconnus. La
congrégation se forme, se développe, enfonce ses racines dans le sol, en fait
émerger de vastes casernes, d'immenses bâtiments, séquestre, enferme des
multitudes, fouille de ses tentacules toutes les couches sociales pour en
aspirer la vie et la richesse."
La solution de MM. Yves Guyot et Sigismond Lacroix était celle que nous
préconisons aujourd'hui : répondre aux principes de persécution du clergé, par
des principes de liberté ; rejeter les prêtres dans leurs églises, pour que
soit affranchie la société laïque.
Depuis que ces lignes ont été écrites, la solution qu'elles préconisaient n'a
pas été atteinte ; mais des mesures de défenses ont été prises par la société
laïque pour lutter contre l'ingérence cléricale ; elles sont présentes dans
tous les esprits. Les noms de Gambetta, de
Jules Ferry surtout, de Paul Bert, de Goblet,
de Waldeck-Rousseau et de Combes demeurent attachés au souvenir de ces
mesures, de ces réformes essentielles.
C'est Jules Ferry, qui, en 1879, a fait
voter la loi réorganisant le conseil de l'enseignement public, et les conseils
académiques. L'élément ecclésiastique qui s'y était glissé à la faveur de la
loi Falloux en était éliminé. C'est Jules Ferry qui fit voter la loi restituant
à l'État le monopole de la collation des grades universitaires, supprimant les
jury mixtes, obligeant les élèves des établissements libres d'enseignement
supérieur à prendre leurs inscriptions dans les facultés de l'État ; et
enlevant le droit d'enseigner ou de diriger un établissement d'instruction à
tout membre d'une congrégation non autorisée.
Mais cette dernière disposition, adoptée par la Chambre, fut repoussée
par le Sénat. C'est le fameux article 7. Jules Ferry suppléa à cette lacune de
loi, en prenant les décrets du 29 mars 1880, qui, au nom des lois existantes,
prescrivaient la dissolution des congrégations non autorisées. Il était encore
ministre de l'instruction publique dans le cabinet Freycinet. Il les fit
appliquer quelques temps après, comme président du conseil. Il est de nouveau
ministre de l'instruction publique en 1882, et il fait voter la loi prescrivant
la gratuité, l'obligation et la laïcité de l'instruction primaire.
L'œuvre laïque de Jules Ferry se continue par la loi qui faisait participer les
séminaristes aux obligations militaires. Enfin, le ministère Waldeck-Rousseau
fit voter cette loi sur les associations qui, depuis que la République existe,
fut réclamée comme le prélude indispensable à la séparation, notamment par M.
Gobelet. On va voir comment, appliquée par M. Combes, avec une énergie à
laquelle tous les républicains ont rendu hommage, elle devait logiquement avoir
pour conséquence la séparation.
Mais il convient auparavant, par quelques faits empruntés à notre histoire
depuis trente ans, de répondre à ceux qui prétendent que le Concordat a réalisé
la pacification religieuse dans le pays.
En réalité, le Concordat ne fut jamais observé, dans sa lettre par la papauté.
Il n'y eut d'accord entre elle et la France qu'au moment où Rome espérait
pouvoir reprendre, dans notre pays, sa suprématie perdue.
Trois occasions permirent surtout au clergé ultramontain de manifester ses
secrètes tendances.
Rarement, la crise fut plus aiguë qu'en mai 1877. Elle fut le contrecoup d'une
décision de la Chambre italienne. Celle-ci avait voté une loi sur les abus du
clergé, qui avait soulevé l'indignation de la papauté. Au cours d'une
allocution, qu'il prononça à l'occasion d'un consistoire, Pie IX dénonça comme
des persécutions dirigées contre l'Église certaines mesures législatives,
telles que la conversion de la mainmorte ecclésiastique, la sécularisation de
l'enseignement public ; et il invita les évêques à agir auprès de leurs
gouvernements en faveur du Saint Siège opprimé.
Un certain nombre de députés et de sénateurs français, appartenant à la droite
du Parlement, firent, à ce propos, une démarche auprès de M. Decazes, alors ministre des affaires étrangères, lequel
répondit évasivement. Obéissant aux injonctions papales, des évêques faisaient
parvenir au Gouvernement des mandements. L'évêque de Nîmes annonçait que "le pouvoir
temporel des papes revivrait après quelques secousses profondes où s'engloutiraient
peut-être bien des armées et bien des couronnes". Dans une lettre au maréchal de
Mac-Mahon, l'évêque de Nevers le suppliait de "renouer la chaîne des anciennes
traditions de notre France, et de reprendre sa place de fils aîné de
l'Église". L'évêque
de Nevers avait pris également soin de faire parvenir copie de cette lettre à
tous les maires de son diocèse, en réclamant leur concours officiel à la
propagande des évêques.
Pour répondre à cette agitation anticoncordataire, M. Jules Simon, alors président du conseil, interdit
le colportage de la pétition "dont les termes sont offensant pour les pouvoirs
publics d'un pays voisin et ami". Certaines tolérances, dont on usait à l'égard du clergé
catholique, furent restreintes. A la Chambre des députés, une interpellation
signée des présidents des trois gauches, permit à M. Jules Simon de faire
connaître "les
mesures qu'il avait prises et se proposait de prendre pour réprimer les menées
ultramontaines dont la recrudescence inquiétait le pays".
M. Jules Simon constate, dans son discours, que "le clergé et la religion
catholique ont en France autant et peut-être plus de liberté qu'ils n'en ont
jamais eue. Ainsi, les évêques se rassemblent en synodes sans autorisation ;
ils se rendent sans autorisation à la cour de Rome ; ils possèdent ... Enfin,
on publie des bulles et des brefs pontificaux, et je dois dire que si c'est
sans autorisation qu'on les publie, c'est aussi sans légalité ; jamais de
telles infractions n'auraient été tolérées par les régimes précédents".
M. Jules Simon promet, en terminant, de faire appliquer la loi ; mais c'est
Gambetta qui exprima le sentiment de la gauche.
"Il
faut savoir, dit-il, que depuis 1870,
depuis qu'on a proclamé le dogme qui a fait que du pape le docteur infaillible
des vérités de l'Église, le clergé et l'épiscopat français ne comptent plus
d'opposants, ne comptent plus de résistants, et quand Rome a parlé, tous sans
exception, les prêtres, les curés, les évêques, tout le monde obéit.
"L'esprit
clérical, avec habileté et la souplesse qui le caractérisent, a commencé, au
début, par être fort modeste en ses prétentions. Il s'est contenté de demander
une humble place au soleil ; puis, quand cette place a été obtenue, il n'a
cessé de ridiculiser, de couvrir de ses sarcasmes la déclaration de 1682,
c'est-à-dire les anciens principes de l'Église de France".
En terminant, l'orateur déclare qu'il ne veut défendre le Concordat que tout
autant que le contrat sera interprété comme un contrat bilatéral qui oblige
l'Église et la tient, comme il oblige l'État et le tient. "Il faut que,
malgré le mépris que peuvent inspirer au robuste bon sens de la France ces
menées coupables, le Gouvernement déclare qu'il entend délivrer la France des
étreintes de la politique ultramontaine."
L'ordre du jour suivant, accepté par le cabinet fut voté comme conclusion des
débats :
"La
Chambre, considérant que les manifestations ultramontaines, dont la
recrudescence pourrait compromettre la sécurité intérieure et extérieure du
pays, constituent une violation flagrante des droits de l'État, invite le
Gouvernement, pour réprimer cette agitation, à user des moyens légaux dont il
dispose, et passe à l'ordre du jour."
Une nouvelle levée de crosses se produisit, en 1891, au moment où des pèlerins
français se permirent, à Rome, d'acclamer le "pape roi". M. Gouthe-Soulard trouva cette manifestation de son goût et le
déclara hautement. Sa réponse à une circulaire demandant aux évêques de suspendre
leurs pèlerinages, le fit traduire devant la cour d'appel de Paris. "On nous offre
l'apaisement, disait-il, avec un gouvernement
qui a déclaré que le cléricalisme est l'ennemi, qui a brisé le Concordat en
supprimant les traitements ecclésiastiques, qui a dispersé les congrégations
vouées à l'enseignement, à la prédication, au soulagement des pauvres et des
malades, qui a frappé d'une taxe les congrégations autorisées, qui a édicté
l'obligation du service militaire pour le clergé, qui a chassé la religieuse
des salles d'asile et de l'hôpital ! Nous ne voulons pas de cet apaisement ; ce
serait de l'avilissement."
Une interpellation du sénateur Dide permit à M. de
Freycinet de s'expliquer au nom du Gouvernement. Le président du conseil fit
allusion, en commençant, aux manifestations épistolaires des évêques qui
avaient suivi la condamnation de M. Gouthe-Soulard.
"Il
résulte de la lecture de ces documents, dit-il, qu'une partie des membres du clergé affiche la prétention
d'être au-dessus des lois ... Ils sont allés jusqu'à soutenir cette thèse que
le ministre de la justice, appliquant la loi à l'un d'eux, le tribunal devant
lequel il comparaissait n'avait pas la qualité pour juger. Cette doctrine ne
s'est jamais manifestée d'une manière aussi claire.
"Si
les moyens que la loi met au service du Gouvernement ne suffisent pas pour
faire respecter les droits de l'État, nous n'hésiterons pas à proposer aux
Chambres les moyens complémentaires qui pourraient nous faire défaut.
"Je sais bien que de ce côté-ci ( la droite), on ne reconnaît pas la valeur des articles de
loi auxquels je fais allusion. On affecte de séparer les lois organiques du
Concordat. Je sais que cette prétention a été élevée et l'honorable M. Buffet
me fait un signe d'assentiment qui semble indiquer que, sans doute, il partage
cette opinion.
"M.
Buffet, - Complètement !
"M.
le président du conseil. - Eh bien ! je déclare, quant
à moi, que je la trouve renversante.
" ...
Les évêques sont, j'imagine, des citoyens français. Est-ce que les lois
organiques ne sont pas des lois applicables comme les autres lois ? Si ces lois
répugnent à leur conscience, qu'ils ne sollicitent pas un siège épiscopal.
Personne ne les y a contraints ...
"Nous
voulons vivre en paix ; mais nous ne voulons pas être dupes.
" Le
cabinet qui siège sur ces bancs ne croit pas avoir le mandat, ni des Chambres
ni du pays, d'accomplir la séparation des Églises et de l'État, ni de la
préparer ; mais nous avons le mandat de faire respecter l'État, et si la
séparation devait s'accomplir à la suite de l'agitation à laquelle je viens de
faire allusion, la responsabilité en tomberait sur ses auteurs et non sur
nous."
Après le discours du président du conseil on adopta l'ordre du jour suivant :
"Le
sénat, considérant que les manifestations récentes d'une partie du clergé
pourraient compromettre la paix sociale et constituent une violation flagrante
des droits de l'État.
"Confiant
dans les déclarations du Gouvernement.
"Compte
qu'il usera des pouvoirs dont il dispose ou qu'il croira nécessaire de demander
au Parlement, afin d'imposer à tous le respect de la République et la
soumission à ses lois, et passe à l'ordre du jour."
Cet ordre du jour porte, entre autres signatures, celle de M. Ranc. Au cours de
la séance, M. René Goblet avait affirmé ses préférences pour la séparation des
Églises et de l'État.
Cette thèse fut également défendue, quelques jours plus tard, à la Chambre des
députés, par M. Pichon, à l'occasion d'une interpellation de M. Hubbard.
L'orateur constate que, depuis le Syllabus, le clergé ultramontain n'a jamais
cessé d'intervenir dans les affaires intérieures. Le pape intervient
directement par des brefs. Dans leurs mandements, les évêques invitent à voter
pour les candidats catholiques. Dans un moment critique pour lui, le clergé
conseille au maréchal Mac-Mahon, dans le cas où il ne serait pas soutenu par le
sénat,
"de pourvoir au salut de la France d'une autre manière. Il faut faire
appel à la nation, après vous êtes assuré de l'armée". C'est la théorie du coup d'État. Ce
qui importe à l'Église, ce n'est pas la tranquillité de l'État, mais le succès
de sa doctrine, qui est celle du Syllabus.
Au cours de cette discussion, le principe de la séparation avait été nettement
posé. Il l'avait été déjà d'ailleurs par M. de Freycinet, dans sa déclaration,
après les élections de 1885. "L'intervention du clergé dans nos luttes politiques,
et récemment encore dans les élections, disait-il, est pour les esprits sages le sujet de sérieuses
préoccupations. Chacun a compris qu'une telle situation ne saurait se perpétuer
et que le grave problème de la séparation des Églises et de l'État ne tarderait
pas à s'imposer irrésistiblement." Et, en 1881, M. Ferry disait déjà : " Si nous voyons,
aux élections prochaines, ce que nous avons vu à une époque toute récente, s'il
se fait une collusion entre les préfets de la France et les ennemis de la
République, alors nous demanderons la séparation ; nous qui ne la voulons pas,
nous vous dirons alors : l'heure est venue."
Chaque fois que le problème se posait ainsi avec précision, la nécessité d'une
loi préalable sur les associations apparaissait à l'esprit. C'est à M.
Waldeck-Rousseau qu'il appartint de la faire voter.
C'est dans son discours de Toulouse, le 28 octobre 1900, que M.
Waldeck-Rousseau exposa, pour la première fois, le problème avec une pleine
lucidité.
Après avoir prévu que la loi nouvelle qu'il allait proposer aux Chambres aurait
pour résultat de ne soumettre qu'au droit commun les associations, il ajoutait
:
"Il
s'agit ensuite, par la même loi, de faire face au péril qui naît du
développement continu, dans une société démocratique, d'un organisme qui,
suivant une définition célèbre dont le mérite revient à nos anciens parlements,
"tend à introduire dans l'État, sous le voile spécieux d'un institut
religieux, un corps politique dont le but est de parvenir d'abord à une
indépendance absolue, et, successivement, à l'usurpation de toute autorité
..."
"Je
parle en homme qui n'est animé d'aucun esprit sectaire, mais simplement de
l'esprit qui a dominé non seulement la politique de la Révolution, mais toute
la politique historique de la France."
Dans ce même discours, M. Waldeck-Rousseau avait fait allusion aux agitations
politiques des moines. En janvier avait eu lieu, en effet, le procès des
Assomptionnistes qui avait permis de constater l'intervention de cette
congrégation militante dans les élections de 1898.
La congrégation fut dissoute comme illicite, et le lendemain du jour où elle
était condamnée, le cardinal de Paris, M. Richard, allait rendre visite aux
pères assomptionnistes.
Le Gouvernement lui demanda des explications et le blâma. Il supprima, en même
temps, les traitements de l'archevêque d'Aix, des évêques de Montpellier,
Versailles, qui avaient écrit aux pères assomptionnistes des lettres de
félicitations ou d'encouragement.
Comme on le voit, le clergé ultramontain n'avait pas abdiqué.
Le 31 janvier 1901 fut voté le premier article de la loi ; elle devait être
bientôt adoptée définitivement par les deux Chambres.
Le 3 octobre, expirait le délai imparti aux congrégations religieuses pour se
conformer aux prescriptions de la nouvelle loi.
Sur 753 congrégations non autorisées ( 14 d'hommes et
606 de femmes ), 53 congrégations d'hommes avaient sollicité leur autorisation
et 482 congrégations de femmes. Les jésuites s'étaient dispersés.
Quelque temps après, en juin 1902, M.
Waldeck-Rousseau ayant abandonné le pouvoir, M. Combes recueillit la lourde
responsabilité de faire respecter la loi nouvelle. Il le fit avec une énergie à
laquelle il convient de rendre hommage. 321 voix l'approuvèrent à la Chambre
lorsqu'il affirma que les ministres de son cabinet étaient " bien décidés à
assurer la suprématie de la société laïque sur l'obédience monacale". Cette majorité lui fut fidèle et le
bloc ne se déjugea point lorsqu'il s'agit de tirer de la loi de 1901 toutes les
conséquences que nécessite son application intégrale.
L'action cléricale se manifesta, à cette occasion, sous différentes formes.
L'agitation gagna la rue. La Bretagne fut en proie aux excitations cléricales
les plus violentes. Des officiers en service commandé refusèrent de procéder à
des expulsions. Enfin, le 15 octobre, se produisit la manifestation
traditionnelle de l'épiscopat ultramontain. Une pétition fut adressée par
soixante-douze archevêques et évêques aux membres du Parlement pour les prier
de se monter favorables aux demandes d'autorisation formulées par certaines
congrégations religieuses. C'était une nouvelle et flagrante violation du
Concordat. Le conseil des ministres déféra " comme d'abus" au conseil d'État cette pétition des
membres de l'épiscopat. Puis le traitement de M. Perraud
fut supprimé. L'année suivante, en avril et mai 1903, des moines furent
accueillis dans les églises concordataires. Il y eut, à ce propos, des
bagarres, notamment dans les églises d'Aubervilliers et de Belleville.
Le 19 mai, M. Combes dut répondre à une interpellation sur "la légalité des
circulaires par lesquelles était interdite la prédication dans les églises aux
moines sécularisés."
dans sa réponse à M. Gayraud, le président du conseil se demande si "le Concordat et
les articles organiques, qui en sont le développement prévu et voulu, ne créent
des obligation qu'à l'État, ou si les prescriptions s'imposent également au
pouvoir ecclésiastique."
"Tout
le monde sait, ajoutait
M. Combes,
que l'État n'a a sa disposition que des armes insuffisantes pour garantir ses
droits et les faire triompher.
"L'appel
comme d'abus fait sourire, et lorsqu'il est réclamé par le ministre des cultes
pour l'honneur des principes, il lui attire le plus souvent, de la part de
l'ecclésiastique incriminé, une belle protestation publique, à laquelle nombre
de se collègues s'empressent de s'associer.
"La
suppression du traitement est d'un mode moins solennel et d'un usage plus
efficace, comme tous les coups qui frappent à la bourse. La généralité du bas
clergé la redoute. Pour le haut clergé, c'est un jeu de la braver, quand ce
n'est pas un calcul prémédité, en raison des avantages pécuniaires qu'il en
retire, sous forme de souscriptions et d'offrandes. Reste la prison sur la
paille très peu humide ... On peut se demander seulement s'il serait sage d'y
recourir systématiquement.
" ...
Quant à nous, déclarait M. Combes, puisqu'on nous demande notre sentiment, nous
estimons préférable de faire l'opinion publique juge de la conduite de
l'épiscopat. Notre raison est que les rapports entre l'État et l'Église
catholique sont entrés, depuis quelque temps, dans une phase nouvelle."
Le président du conseil montre comment la procédure de l'entente préalable,
imposée par le pape Pie IX et le cardinal Antonelli à la faiblesse des
ministres de la République, a permis au pouvoir ecclésiastique d'installer à la
tête de la plupart des diocèses de France les candidats de ses préférences par
le refus d'agrément dont il a frappé les candidats du pouvoir civil. Alors de
constantes viciations du Concordat se sont produites, si bien que l'opinion
publique se demande ce qu'elle doit augurer d'un tel spectacle.
"
Pour peu que le spectacle se prolonge, elle sera amené à rejeter sur le
Concordat la responsabilité d'un ordre des choses, où les écarts de conduite et
les intempérances du clergé s'enhardissent par l'insuffisance même des moyens
de répression. Puis, la logique aidant, l'opinion publique inclinera forcément
à conclure que le Concordat de 1801 a fait son temps, et que le seul remède au
désordre moral dont il s'agit ne peut se trouver que dans l'une ou l'autre de
ces solutions : ou bien la séparation de l'Église et de l'État suivant une
formule qui fera l'Église libre sous la souveraineté de l'État, ou bien une
révision sérieuse et efficace des règlements de police jugés nécessaires pour
le maintien de la tranquillité publique par l'auteur même du Concordat."
A la suite de ce discours, on se demanda vers quelle solution penchait alors M.
Combes. Dans les discours qu'il prononça ensuite aux banquets démocratiques de
Marseille, de Tréguier et de Clermont-Ferrand, il parle de légiférer sur les
rapports de l'Église et de l'État, mais sans autre précision. Sans doute, il
souhaitait une transformation prochaine des liens concordataires entre le
Vatican et la France ; mais se fera-t-elle dans le sens de la liberté pour
l'église ou dans le sens d'une aggravation des articles organiques.
Ce n'est qu'au banquet d'Auxerre que M. Émile Combes se prononça ouvertement en
faveur de la séparation des Églises et de l'État. Une commission parlementaire
s'était constituée à la Chambre et un projet de loi était résulté de ses
travaux. De plus en plus, au sein du parlement une opinion se formait,
nettement favorable au principe de séparation. M. Combes y vit une indication
assez nette et il collabora même, on le verra, par le dépôt d'un projet de loi,
à l'œuvre qui s'élaborait dans le sein de votre commission.
Divers incidents nouveaux, et des plus graves, s'étaient d'ailleurs produits,
qui mettaient à l'ordre du jour, d'une manière particulièrement pressante, la
question des rapports de l'Église et de l'État. A l'occasion de la loi qu'avait
déposée M. Combes dans le but de supprimer l'enseignement congréganiste, une
véritable rébellion des cardinaux s'était produite. Leur protestation prit la
forme d'une lettre au Président de la République. Elle était nouvelle, elle
était imprévue. Sans doute, elle était en contradiction avec l'esprit du
Concordat, mais nul article ne lui était applicable. La chose finit ainsi qu'il
devait arriver : au conseil d'État.
Un fait plus grave, qui acquit une extrême
importance par les événements qui s'ensuivirent, fut la protestation que le
pape, récemment élu, Pie IX, adressa aux chancelleries à l'occasion de la
visite que le Président de la République venait de faire au roi d'Italie. En
France, on fut presque unanime à trouver intolérable cette prétention du Saint
Siège à porter un jugement sur notre politique extérieure. D'ailleurs, une
phrase contenue dans les exemplaires reçus par les puissances catholiques, et
dont le texte fut révélé par le journal l'Humanité, ne se trouvait pas
dans la note qui avait été adressée au quai d'Orsay. Cette phrase laissait
entendre que la même attitude de la part des autres puissances catholiques
provoquerait le rappel immédiat du nonce.
Ce document a sa place ici, car il aura exercé sur les événements une influence
décisive.
"Des chambres du Vatican. - 28 avril 1904.
"La
venue à Rome en forme officielle de M. Loubet, Président de la République
française, pour rendre visite à Victor-Emmanuel III, a été un événement de si
exceptionnelle gravité que la Saint Siège ne peut laisser passer sans appeler
sur lui la plus sérieuse attention du gouvernement que Votre Excellence
représente.
" Il
est à peine nécessaire de rappeler que les chefs d'États catholiques, liés
comme tels par des liens spéciaux au pasteur suprême de l'Église, ont le devoir
d'user vis-à-vis de lui des plus grands égards, comparativement aux souverains
des États non catholiques, en ce qui concerne sa dignité, son indépendance et
ses droits imprescriptibles. Ce devoir, reconnu jusqu'ici et observé par tous, nonobstant
les plus graves raisons de politique, d'alliance ou de parenté, incombait
d'autant plus au premier magistrat de la République française, qui, sans avoir
aucun de ces motifs spéciaux, préside en revanche une nation qui est unie par
les rapports traditionnels les plus étroits avec le pontificat romain, jouit,
en vertu d'un pacte bilatéral avec le Saint Siège, de privilèges signalés, à
une large représentation dans le Sacré Collège des cardinaux, et par suite dans
le gouvernement de l'Église universelle et possède par singulière faveur le
protectorat des intérêts catholiques en Orient. Par suite, si quelque chef de
nation catholique infligeait une grave offense au souverain pontife en venant
prêter hommage à Rome, c'est-à-dire au lieu même du siège pontifical et dans le
même palais apostolique, à celui qui contre tout droit détient sa souveraineté
civile et en entrave la liberté nécessaire et l'indépendance, cette offense a
été d'autant plus grande de la part de M. Loubet ; et si, malgré cela, le nonce
pontifical est resté à Paris, cela est dû uniquement à de très graves motifs
d'ordre et de nature en tout point spéciaux. La déclaration faite par M.
Delcassé au Parlement français ne peut en changer le caractère ni la portée -
déclaration suivant laquelle le fait de rendre visite n'implique aucune
intention hostile au Saint Siège ; car l'offense est intrinsèque à l'acte
d'autant plus que le Saint Siège n'avait pas manqué d'en prévenir ce même
Gouvernement.
"Et
l'opinion publique, tant en France qu'en Italie, n'a pas manqué d'apercevoir le
caractère offensif de cette visite, recherchée intentionnellement par le
gouvernement italien dans le but d'obtenir par là l'affaiblissement des droits
des droits du Saint Siège et l'offense faite à sa dignité, droits et dignité
que celui-ci tient pour son devoir principal de protéger et de défendre dans
l'intérêt même des catholiques du monde entier.
"Afin
qu'un fait aussi douloureux ne puisse constituer un précédent quelconque, le
Saint Siège s'est vu obligé d'émettre contre lui les protestations les plus
formelles et les plus explicites, et le soussigné cardinal secrétaire d'État,
par ordre de Sa Sainteté, en informe par la présente Votre Excellence, en vous
priant de vouloir porter le contenu de la présente note à la connaissance du
gouvernement de ...
"Il
saisit en même temps cette occasion de confirmer à Votre Excellence les
assurances ... etc., etc. ...
"Cardinal MERRY DEL VAL."
Le résultat de cette protestation incorrecte fut le rappel de
notre ambassadeur au Vatican. Vers le même moment, des plaintes qui avaient
autrefois été portées contre deux évêques concordataires, MM. Le Nordez et Geay.- le premier du
diocèse de Dijon, le second du diocèse de Laval.- eurent des suites. Les deux
prélats furent sommés de comparaître devant le saint office. Ils opposèrent
quelque résistance et finalement, ayant reçu une lettre du secrétaire d'État Merry Del Val leur enjoignant sous menace des plus graves
sanctions canoniques, d'être à Rome dans la quinzaine, ils la remirent à leur
chef hiérarchique, M. Dumay, directeur des cultes.
Il y avait là, de la part du Saint Siège, une nouvelle violation du Concordat,
une atteinte des plus graves aux droits de l'État. Le ministre des cultes refusa
aux deux évêques l'autorisation de comparaître devant un pouvoir étranger.
Ceux-ci tentèrent d'abord de résister à Rome, puis sentant finalement leur
position intenable dans leurs diocèses, ils les quittèrent un jour et allèrent
se soumettre à l'autorité du Saint Siège, en implorant sa pitié. Le
Gouvernement ne put que supprimer leur traitement.
Mais il continua à les considérer comme évêques, bien qu'ils eussent été
destitués canoniquement par le pape.
La situation ne s'aggrava point en ce qui concerne M. Geay
; il n'en fut pas de même dans la circonscription de M. Le Nordez.
Le pouvoir y était, en réalité, exercé par deux vicaires généraux, considérés
comme représentants de l'évêque. Le ministre des cultes adressait sa
correspondance à M. l'évêque de Dijon et les vicaires répondaient, en
empruntant la signature épiscopale. La fiction subsistait.
Mais les deux vicaires s'avisèrent de prendre des mesures contraires à l'esprit
qui avait dicté auparavant le actes de M. Le Nordez. Celui-ci, se souvenant alors qu'il était encore
évêque, et faisant acte de pouvoir administratif, les révoqua.
M. Combes ne pouvait qu'approuver cette solution.
Quelques jours après, M. Bienvenu Martin devenait ministre des cultes. C'est
lui que M. Morlot interpella sur cette situation
bizarre.
Le nouveau ministre des cultes fit des déclarations très nettes en faveur de
séparation et la majorité républicaine de la Chambre s'y associa.( Texte de
l'ordre du jour voté par la Chambre, le 10 février 1905, à la majorité de 386
voix contre 111 : " La Chambre, constatant que l'attitude du Vatican a rendu
nécessaire la séparation des Églises et de l'État, et comptant sur le
Gouvernement pour en faire aboutir le vote immédiatement après le budget et la
loi militaire ... passe à l'ordre du jour." ) Depuis, l'évêque de Dijon a désigné au Gouvernement
deux vicaires généraux de son choix. Ils eurent l'agrément du ministre des
cultes, et Rome, soudain conciliante, voulut bien les agréer aussi, accordant
pour un instant à M. Le Nordez des pouvoirs qu'elle
lui avait contestés.
Les Rapports de la République avec Rome en sont là au moment même où va
s'ouvrir devant vous la discussion sur la séparation des Églises et de l'État.
LE BUDGET DU CULTE CATHOLIQUE
Chaque fois qu'au cours des chapitres d'histoire qui
précèdent nous avons rencontré un chiffre représentant les charges qui
résultent pour l'État de son union concordataire avec l'Église romaine, nous
nous sommes fait une obligation de la noter. Il nous parait cependant utile, au
risque de faire des répétitions, de redonner ici, dans une brève notice,
un état des divers budgets des cultes, depuis le Concordat de 1801 ; ne
serais-ce que pour répondre par une statistique victorieuse à ceux qui prétendent
que la France républicaine est demeurée dans la limite stricte des obligations
budgétaires qu'elle a souscrites envers l'Église.
M.
Clémenceau, s'appuyant sur les chiffres fournis dans son ouvrage par M.
Charles Jourdain (Budget des cultes depuis le Concordat) et sur
la statistique dressée par M. Nicolas (Budget de la France depuis le
commencement du dix-neuvième siècle) avait déjà fait cet utile travail,
qui fut publié en articles dans le journal l'Aurore.
Nous nous sommes reportés à ces articles, aux sources qu'ils signalent, ainsi
qu'a l'article inséré par M. Léon Say, dans son Dictionnaire des
finances.
Il en résulte de nos recherches que le budget des cultes, consenti par la
troisième République, est trois fois supérieur au premier budget concordataire,
qui est celui de 1810. Les années précédentes, le Concordat n'avait pas été
appliqué dans sa rigueur et l'on connut le budget insignifiant de 1802 (1 258
197 fr) et celui de 1804 ( 4 millions environ)
Le premier budget, établi suivant les obligations concordataires, se
répartissait ainsi :
Chap. 1.- Service intérieur : traitement du ministre, des
employés et frais de bureau
315 000
Chap. 2.- Traitement des ministres des cultes en activité (haut clergé)
1 480 234
Chap. 3.- Curés et desservants
10 660 000
Chap. 4.- Pensions accordées par décrets impériaux 156
000
Chap. 5.- Séminaires
700 000
Chap. 6.- Dépenses diverses
535 530
Chap. 7.- dépenses accidentelles
493 230
Total
14 370 000
Aux termes du Concordat, l'État ne devait assurer que le traitement des
archevêques et des évêques fixé, pour les archevêques à 15 000 fr. et, pour les évêques, à 10 000 fr.
, et celui des curés proprement dits qui étaient divisés en deux classes : dans
l'une, on touchait 1 500 fr., dans l'autre, 1 000 fr.
Il n'était rien alloué aux autres titulaires ecclésiastiques. Le traitement des
vicaires généraux et des chanoines restait à la charge des budgets locaux.
Mais, dans la suite - première atteinte au Concordat - ces dépenses furent
mises à la charge de l'État.
Un arrêté consulaire du 14 ventôse an XI, assure à l'un des trois vicaires
généraux de chaque évêché 2 000 fr. et 1 500 fr. aux deux autres, ainsi qu'à tous les vicaires généraux
reconnus des évêchés.
En 1819, ces traitements seront portés à 4 000 francs, 3 000 fr. et 1 500 fr. On alloua depuis
à ces derniers 100 fr. de plus.
Notons que ces nouvelles obligations consenties par l'État n'empêchaient point
les départements et les grandes villes de voter des suppléments en faveur des
vicaires généraux et des chanoines. Ils en ont joui jusqu'à ces dernières
années.
Malgré les nouvelles charges qui résultèrent pour l'État de ces nouveaux
traitements, le budget des cultes atteignait à peine, en 1820, la moitié de ce
qu'il est aujourd'hui. Il a fallu l'empire et le gouvernement de l'ordre moral
pour lui donner l'extension considérable qu'on lui a vu prendre.
On va voir, d'après les chiffres de M. Léon Say, quelle progression il a subie
de 1860 à 1875. On notera ensuite un mouvement décroissant dû à ce que les
gouvernements devenant démocratiques se sont refusés
de plus en plus à accorder le concours de l'État au culte catholique, pour
l'entretien des bourses dans les séminaires et pour les secours aux communautés
religieuses.
Voici la statistique de M. Léon Say :
|
ANNEES |
CARDINAUX |
MEMBRES |
BOURSES |
SERVICES |
TOTAL |
|
1860 |
1 698 975,78 |
35 876 588,78 |
2 007 561,91 |
8 595 493,64 |
48 178 620,11 |
Les chiffres empruntés par M. Clemenceau aux deux sources que nous avons indiquées sont assez sensiblement plus élevées, bien qu'ils permettent de noter une progression semblable. On trouverait la raison de cette différence, en analysant les chapitres qu'ils représentent. Nous les donnons ici tels qu'ils se trouvent dans les articles de M. Clemenceau :
Le budget des cultes atteint :
|
1817 |
21 900 364 |
1856 |
47 422 136 |
Depuis cette époque, le budget des cultes s'est maintenu à ce taux approximatif, que différents rapporteur du budget des cultes, tels MM. Georges Leygues et Lasserre, ont donné comme étant la conséquence inévitable des obligations concordataires