GUERRE IRAN-IRAK

Nom donné à la guerre qui, de 1980 à 1988, opposa l' Iran et l'Irak, menaçant l'artère pétrolière que constitue le golfe Arabo-Persique et, plus généralement, la paix dans la région, voire à l'échelle mondiale.

Ce fut - a écrit le quotidien britannique The Guardian - " la guerre la plus coûteuse et la plus futile de l'histoire contemporaine du Moyen-Orient ". Coûteuse : les chiffres sont effroyablement démonstratifs. Les victimes auraient été au nombre d'un million pour les deux pays, l'Iran en avouant officiellement 300 000. Parmi ces morts, si les soldats étaient nombreux - y compris des adolescents que mobilisait l'armée iranienne dès treize ans -, innombrables étaient surtout les civils exterminés dans les opérations militaires visant villes et populations. Économiquement, la saignée n'a pas été moins énorme : selon les estimations les plus réalistes, les deux belligérants y auraient consacré entre un tiers et la moitié du budget national.

Au total, les dépenses militaires supplémentaires, pertes en produit intérieur brut et capitaux non investis, auraient atteint 500 milliards de dollars pour les deux pays. L'Iran (sur)estimait officiellement à 300 milliards le prix de la reconstruction de son économie, que l'Irak, de son côté, évaluait à 50-60 milliards de dollars. A l'issue du conflit, Téhéran devait, en outre, 10 milliards, et Bagdad 80. Qui plus est, près de 700 navires ont été endommagés ou perdus - pour une valeur de 2 milliards de dollars - dans cette zone où transitent 25 % du ravitaillement pétrolier occidental, et qui concentre 30 % des ressources en hydrocarbures de l'Irak ainsi que 90 % de celles de l'Iran.

La guerre Iran-Irak fut-elle pour autant, pour reprendre l'adjectif du Guardian, " futile " ? D'évidence, elle trouve des justifications, des deux côtés, dans une longue histoire. Dès le XVIe siècle, la dynastie chiite des Safavides, qui avait restauré l'Empire perse, convoitait la Mésopotamie, alors province de l'Empire ottoman. Cette rivalité des deux empires, compliquée par l'intervention des puissances coloniales, produisit conflit après conflit. L'enjeu était, déjà, le contrôle de certains territoires, et notamment du Chatt al Arab, confluent du Tigre et de l'Euphrate qui, long de 200 kilomètres, se jette dans le golfe Arabo-Persique. De nombreux traités jalonnent ce bras de fer historique, les plus récents étant signés en 1913 et en 1937. L'affaire rebondit avec la révolution irakienne en 1958 : l'évolution des deux régimes diverge, l'Iran du Chah s'ancrant dans le camp occidental et l'Irak baasiste se rapprochant peu à peu de l'Union soviétique. Aggravé par la question kurde, le contentieux n'est temporairement surmonté qu'en 1975 : à l'initiative du président algérien Houari Boumediene, le Chah et Saddam Hussein se réconcilient. L'un et l'autre renoncent à leurs revendications ; le Chatt al Arab est partagé entre eux ; la libre navigation dans le Golfe est garantie ; la rébellion kurde coupée de ses bases.

Mais l'apaisement ne durera guère. 1979 voit le triomphe de la révolution islamique, les ayatollah et les mollah succèdent au Chah, chassé du trône par un formidable mouvement populaire. Les nouveaux dirigeants de Téhéran ne dissimulent pas leur ambition : renverser le régime de Bagdad en prenant appui sur les chiites d'Irak - la majorité de la population. Le Baas irakien, pour sa part, ne cache pas sa volonté de venir à bout de Khomeyni. Après des mois d'incidents frontaliers, Saddam Hussein, en septembre 1980, dénonce le traité de 1975 et lance ses troupes à l'assaut de l'Iran. Téhéran, non seulement repousse l'agression, mais, à partir de 1982, porte la guerre en territoire irakien.

L'impasse dans laquelle s'est ensuite enfoncé le conflit doit-elle amener à conclure à son absurdité ? Une logique semble, en fait, s'y appliquer on ne peut mieux : dans son 1984, George Orwell imaginait une situation où " la guerre est une affaire purement intérieure ". Entre les trois empires qu'il décrit, elle " est engagée par chaque groupe dirigeant contre ses propres sujets, et l'objet de la guerre n'est pas de faire ou d'empêcher des conquêtes de territoires, mais de maintenir intacte la structure de la société ". Cette vision prémonitoire s'applique étrangement à l'Irak et à l'Iran.

Pourquoi le régime baasiste de Bagdad prend-il, en 1980, l'initiative militaire ? Ses objectifs sont, à l'évidence, multiples. Il veut sans doute récupérer le Chatt al Arab et le Khouzistan iranien. Il compte également porter un coup mortel à la révolution islamique, qu'il estime prête à tomber. Il mise, enfin, sur une rupture de son isolement régional, espérant même conquérir - en profitant de la mise à l'écart de l'Égypte après Camp David - un certain leadership dans le monde arabe. C'est ce dont témoigne son revirement rapide, du " Front du refus ", dont il était le centre, à l'alliance avec l'Arabie Saoudite et les Émirats de la péninsule Arabique.

La décision de Saddam Hussein, toutefois, ne procède-t-elle pas surtout de motivations internes à l'Irak ? Son régime, en 1980, est en difficulté. Contre lui se dresse une puissante opposition : communistes exclus du Front national et durement réprimés, Kurdes à nouveau soulevés, chiites intégristes encouragés par la victoire des leurs à Téhéran. Une véritable guérilla a pris corps. C'est aussi, voire surtout, pour briser cet élan, en ressoudant la population dans le combat contre l'" ennemi héréditaire " que Bagdad choisit l'aventure. Non sans succès, sinon au début, du moins lorsque le sort des armes tourne à sa défaveur : l'enthousiasme des " défenseurs de la patrie " permet au Baas de disloquer l'opposition, en dissociant des communistes et de leurs alliés une partie du mouvement kurde.

Le calcul est identique à Téhéran. La nécessité de faire face à l'attaque irakienne remobilise une population désillusionnée et remet sur pied une armée troublée. La priorité donnée à la résistance nationale " justifie " les atteintes aux libertés et le gel des transformations de structure. Elle sert de prétexte au clergé réactionnaire pour mettre la main sur les leviers du pays. Les " libéraux ", puis le président Bani Sadr sont écartés. La répression s'élargit et touche les moudjahidin et les fedayin, avant de s'en prendre aux communistes du Toudeh. Les grandes réformes promises s'enlisent dans les commissions parlementaires. C'est si vrai que, à partir de 1982, bien qu'ayant repoussé les troupes de Bagdad, Khomeyni décide de poursuivre le combat. Il va rejeter et les propositions de cessez-le-feu de l'Irak et les innombrables médiations (ONU, non-alignés, Conférence islamique, Algérie, Arabie Saoudite, etc.).

Dernier aspect, non moins étrange, du conflit Iran-Irak : le ballet des grandes puissances. Cette guerre ne s'est pas inscrite dans le cadre Est-Ouest, chacun des belligérants ayant des alliés et des ennemis dans un camp et dans l'autre. Paris et Moscou ne se retrouvaient-ils pas, côte à côte, comme principaux fournisseurs en armes de Bagdad ? L'Irangate n'a-t-il pas révélé que Washington, humilié par Téhéran lors de la prise d'otages de son ambassade, livrait cependant à la République islamique quantité d'armes dont elle avait besoin ? Et Israël, censé se dresser contre cet islam extrémiste, n'avait-il pas été le premier à fournir l'Iran, dans le but d'affaiblir son ennemi arabe irakien ? Sans doute cette " étrangeté " de la guerre Iran-Irak, qui n'obéissait visiblement pas aux lois traditionnelles du genre, expliquait-elle aussi son caractère interminable...

Pourquoi, dès lors, a-t-elle pris fin ? Quatre raisons se mêlent dans la décision de Téhéran, après six ans de refus, d'accepter le cessez-le-feu proposé par l'ONU. D'abord les défaites militaires subies : sur tous les fronts, et en particulier au sud, avec la reprise par les Irakiens de la presqu'île de Fao, l'armée des mollah devait concéder le terrain qu'elle avait conquis à partir de 1982. Ensuite les effets sur le moral de l'arrière - en particulier celui de la capitale jusque-là épargnée par les combats - des nouvelles armes utilisées par Bagdad : missiles et armes chimiques. La " guerre des villes " a, sans nul doute, pesé lourd dans le revirement. Il faut citer la fin tragique de l'Airbus civil iranien, abattu par un navire américain en juillet 1988. Quatrième et dernier facteur, mais il fut sans doute décisif : l'évolution des rapports de forces politiques au sein même de la direction iranienne. La montée en puissance de partenaires possibles pour l'Occident, en premier lieu le président du Parlement, Hashemi Rafsandjani, ouvrait grandes les portes entrouvertes par l'Irangate, donnant corps à la perspective des uns et des autres, à savoir une évolution pro-occidentale de la révolution islamique...

Par un curieux retournement, l'apparente victoire de l'Irak se transformera vite en défaite. C'est que le bilan, pour Bagdad aussi, a des allures de catastrophe : avec quelque 80 milliards de dollars de dette extérieure et au moins autant d'investissements nécessaires pour la reconstruction, le pays est à bout de souffle. D'où, sans doute, la fuite en avant que constituera l'invasion du Koweït. Le moindre paradoxe n'est pas que, pour se concilier les faveurs de Téhéran, Saddam Hussein finisse le 15 août 1990, par renoncer volontairement aux rares " prises de guerre " de son long conflit avec l'Iran : il accepte alors de libérer les prisonniers, d'évacuer les territoires occupés et surtout de revenir aux accords d'Alger de 1975. La boucle est bouclée : des centaines de milliers d'hommes sont morts pour rien. 

Les 100 Portes du Proche-Orient
Alain Gresh - Dominique Vidal
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