IRANGATE

Nom donné - par assimilation au Watergate qui coûta sa présidence à Richard Nixon - au scandale des ventes secrètes d'armes américaines à l' Iran, de 1985 à 1987, lequel compromit de nombreux dignitaires américains, jusqu'au président Ronald Reagan.

Tout commence en fait, en octobre 1984, avec l'adoption par le Congrès des États-Unis de l'amendement Boland, qui interdit pour un an " à toute autre agence ou entité des États-Unis engagée dans des activités de renseignement " de " soutenir, directement ou indirectement, des opérations militaires ou paramilitaires menées au Nicaragua ". Immédiatement, les responsables du Conseil national de sécurité - en particulier le directeur de la CIA, William Casey, et le conseiller national à la Sécurité, Robert McFarlane - s'efforcent de contourner la décision afin de poursuivre l'aide à leurs amis nicaraguayens en difficulté.

Outre la contribution qu'ils obtiennent des Saoudiens (32 millions de dollars entre juillet 1984 et février 1985), du sultan de Brunei (10 millions de dollars) et, semble-t-il, de la dictature sud-coréenne, certains, à Washington, songent à vendre à Téhéran des armes dont le profit irait aux contre-révolutionnaires nicaraguayens. Leur projet rejoint la stratégie de ceux qui continuent de considérer l'Iran, avec ou sans Khomeyni, comme une base indispensable pour les États-Unis.

Et c'est tout naturellement qu'ils se tournent vers Israël. Spécialistes compétents, les Israéliens le sont, en effet, à double titre : ils livrent depuis longtemps des armes à la fois aux contras et à l'Iran (on a appris, en décembre 1991, que l'administration Reagan avait autorisé certaines de ces ventes à Téhéran dès 1981-1982). Lié aux régimes centro-américains, y compris celui de Somoza, l'État juif ravitaille et encadre la guérilla antisandiniste, d'après certains dès 1979. Simultanément, fidèle au précepte selon lequel " les ennemis de mes ennemis sont mes amis ", Israël a pris, depuis l'éclatement de la guerre Iran-Irak, le parti de l'Iran, opposé à l'un des bastions du monde arabe, l'Irak - 500 millions de dollars d'armes israéliennes seraient parvenus à Téhéran, de 1980 à 1983, selon l'Institut d'études stratégiques de Jaffa.

Les hommes clés de ce double trafic - David Kimche, directeur général du ministère des Affaires étrangères (occupé à l'époque par Itzhak Shamir), Amiram Nir (conseiller en contre-terrorisme du Premier ministre Shimon Peres, mort dans un accident d'avion à la fin de 1988), Yaacov Nimrodi (ancien agent du Mossad et ex-attaché militaire à Téhéran), et leur ami iranien Manucher Ghorbanifar (un ancien agent de la Savak, la police secrète du Chah) - mettent sur pied l'accord en janvier 1985. En échange de missiles made in USA livrés par Jérusalem, les Américains obtiendraient la libération de leurs otages du Liban, donneraient corps à l'espoir d'une relève " modérée " - donc antisoviétique - de l'ayatollah Khomeyni, et récupéreraient de juteux bénéfices pour leurs protégés de la Contra.

Par ce canal, deux livraisons auront lieu : en août-septembre 1985, 508 missiles antichars Tow, puis en novembre des missiles anti-aériens Hawks. Mais un seul otage, le révérend Benjamin Weir, retrouve la liberté. Désenchanté, McFarlane démissionne le 11 décembre 1985. Israël n'entend pas, cependant, renoncer à la " filière iranienne " : Shimon Peres envoie donc Amiram Nir à Washington, début janvier 1986, porteur - expliquent North et Pointdexter dans un mémorandum - d'un " plan par lequel Israël, avec une assistance limitée des États-Unis, peut créer les conditions pour aider à l'arrivée d'un gouvernement plus modéré en Iran ". La proposition d'échanger les otages contre la livraison de 3 000 missiles Tow est acceptée, le 17 février, par Ronald Reagan.

Seule différence notable : les hommes de l'Irangate entendent, cette fois, acheminer eux-mêmes les armes attendues par Téhéran. Pour y parvenir, le lieutenant-colonel North fait appel à de vieux " baroudeurs ", en particulier l'ex-général Richard Secord. Ancien du Pentagone et de la CIA, il a fait ses preuves contre Cuba et dans la guerre secrète au Laos, s'y connaît en trafics d'armes au Moyen-Orient et s'est associé avec Albert Hakim à la tête de la compagnie Stanford Technology Trading Group International, dont les avions servent souvent à des opérations clandestines. Déjà impliqué dans la dernière transaction israélienne, Secord organise depuis longtemps la " collecte " de fonds et le transport d'armes au profit des contras. Au total, il assurera avec Hakim trois livraisons strictement américaines : des missiles Tow et des pièces de rechange de Hawk, dont North lui-même amène un quart dans la capitale iranienne, fin mai 1986, avec... une bible dédicacée par le président Reagan en personne.

Mais, entre-temps, ce dernier, empêtré dans ses dénégations et ses " oublis ", préfère arrêter là les frais : le scandale de l'Irangate a éclaté au grand jour. Triple scandale, en fait :

- premièrement, ces ventes d'armes contredisaient la politique officielle des États-Unis vis-à-vis de l'Iran : l'opération " Staunch ", en cours à l'époque, ne visait-elle pas justement à dissuader les alliés des États-Unis de livrer des armements à l'Iran ?

- deuxièmement, elles s'effectuaient hors des processus institutionnels normaux et en violation de la Constitution, des lois et des règlements prévalant aux États-Unis - au point que le journaliste Theodor Drapper, dans une série fameuse d'articles de la revue The New York Review of Books, en 1987, a pu caractériser l'Irangate comme l'ascension, puis le déclin d'une " junte américaine " ;

- troisièmement, en violation des décisions du Congrès, ces ventes d'armes permettent de transférer illégalement un total de 30 à 50 millions de dollars aux guérilleros nicaraguayens, mais également afghans et, semble-t-il, angolais. Sur les seuls 1 000 premiers Tow livrés à l'Iran, Secord aurait gagné 5,5 millions de dollars, Ghorbanifar 3 à 4 millions, et Khashoggi 2 millions...

Début octobre 1986, un avion américain, bourré de matériel destiné aux contras, s'écrase au Nicaragua. L'un des pilotes survit : Eugène Hasenfus est récupéré par l'armée sandiniste, vend la mèche et dénonce les responsables. Et, le 3 novembre, l'hebdomadaire libanais prosyrien Al Shiraa raconte le triste voyage de McFarlane à Téhéran. Si bien que, le 25 novembre 1986, Ronald Reagan dans une conférence de presse télévisée - après avoir assuré qu'il " n'était pas complètement informé de la nature des activités entreprises en connection avec cette initiative " vers l'Iran - doit annoncer qu'il relève de leurs fonctions Pointdexter et North. La commission Tower est chargée de faire toute la lumière sur l'affaire.

De ses mois d'auditions et de son rapport, il ne sortira pas grand-chose. Preuve que les temps changent : alors qu'un médiocre cambriolage avait valu son fauteuil présidentiel à Richard Nixon, Ronald Reagan sortira quasiment indemne de cette extraordinaire accumulation de forfaitures, sans parler du vice-président George Bush, qui, compromis lui aussi, n'en sera pas moins brillamment élu, en novembre 1988, à la présidence des États-Unis.

C'est sans doute que l'enjeu de l'Irangate dépassait son apparent objet : derrière le soutien aux contre-révolutionnaires nicaraguayens et la création d'une solution de rechange " modérée " à l'intégrisme chiite, le coeur même de la doctrine Reagan se trouve en question, à savoir la stratégie des " conflits de basse intensité ". Reconnaissance des limites de la puissance américaine, cette stratégie n'en demeure pas moins fondamentalement offensive. Elle préconise en effet la combinaison entre " interventions directes " (comme à la Grenade en 1983, ou contre la Libye en 1986), " actions secrètes " chères à la CIA (de l'Iran en 1953 au Congo en 1961, du Brésil en 1954 au Chili en 1973) et " soutien aux combattants de la liberté " (tels la Contra, les moudjahidin afghans et 1'Unita). Au Moyen-Orient, en particulier, il s'agit de reconstituer une force d'intervention rapide capable d'agir contre toute tentative d'agression ou de déstabilisation. Et, sur cet échiquier, l'Iran constitue, d'évidence, une pièce irremplaçable...

Avec la guerre du Golfe rebondira le dernier mystère de l'Irangate : les conditions dans lesquelles se forgea la connexion entre l'équipe Reagan et ses partenaires iraniens. L'accusation, lancée par l'ancien président iranien Bani Sadr, fait scandale aux États-Unis : à la veille de l'élection présidentielle de 1980, George Bush, alors candidat républicain à la vice-présidence, aurait négocié avec Téhéran pour que les otages américains de l'ambassade ne soient libérés qu'après le scrutin. Histoire d'enterrer définitivement le président démocrate sortant, Jimmy Carter... Donnant donnant : ce service rendu appelait contrepartie.

Les 100 Portes du Proche-Orient
Alain Gresh - Dominique Vidal
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