PÉTROLE

Principale richesse du Moyen-Orient, l'or noir demeure un des enjeux essentiels des luttes d'influence, dans une région qui, en 1994, produit encore 30,7 % du pétrole brut mondial et en détient 65,5 % des réserves, dont 46,5 % pour la seule péninsule Arabique - ces chiffres, et la plupart des suivants récents, sont tirés de Arab Oil and Gas Directory 1996.

C'est au début du siècle qu'on le découvre : la première exploitation date de 1909, en Iran. Il n'est pas oublié dans les tractations consécutives à la Première Guerre mondiale : Britanniques (75 %) et Français (25 %) se partagent Mossoul. Via le pétrole également s'effectue la pénétration américaine : après avoir obtenu 23,75 % de l'Iraq Petroleum Company en 1927 puis, l'année suivante, avec l'accord d'Achnacarry, leur part du gâteau mondial, les compagnies américaines raflent les marchés de Bahreïn (1932) et surtout d' Arabie Saoudite (1933) : c'est la naissance de l'ARAMCO. De 1938 à 1948, les États-Unis grimpent d'ailleurs de 13,9 % à 55,2 % de la production pétrolière moyen-orientale laquelle, entre-temps, a triplé. Trois ans plus tard, le Dr Mossadegh rend célèbre sa révolution - et en signe, à terme, l'arrêt de mort - en nationalisant l'Anglo-Iranian Oil Company. De fait, en 1953, l'intervention de la CIA mettra fin au sacrilège...

Car, à l'époque, on ne badine pas avec le pétrole. Les Occidentaux et leurs compagnies - on les appellera plus tard les " Sept Soeurs " : la Standard Oil of California (SOCAL), la Standard Oil of New York (Mobil Oil), la Standard Oil of New Jersey (Exxon), la Gulf et la Texas Oil Cy (Texaco), toutes cinq américaines, plus une anglaise (la British Petroleum) et une anglo-hollandaise (la Royal Dutch Shell) - dominent le marché. C'est le temps du profit facile : immenses concessions accordées pour soixante à quatre-vingt-quatorze ans, maîtrise totale de l'exploitation, royalties en forme d'aumône - environ 12 %. À peine égratignés par l'invention vénézuélienne, en 1948, du fifty-fifty, les bénéfices sont colossaux, du moins pour les compagnies : les économies locales, elles, n'en tirent que peu d'avantages. Énergie à très bas prix, et qui rapporte gros, le pétrole devient ainsi l'aliment numéro un de la croissance occidentale.

Cette évolution n'est pas sans conséquences. Elle entraîne une augmentation rapide de l'extraction : la production mondiale, de 500 millions de tonnes à la fin des années 40, atteint 2 300 millions à la fin des années 60. Du même coup, la dépendance de l'Europe, du Japon, et, dans une moindre mesure, des États-Unis à l'égard du Moyen-Orient s'accroît : la part de la région dans cette production est passée de 17 à 30 %. Plus vulnérables, les Occidentaux sont en même temps confrontés à un mouvement national de plus en plus vif, et qui fait de la récupération de ses richesses naturelles un cheval de bataille. Tels sont les ingrédients qui, sur fond de conflit israélo-arabe, feront exploser la " guerre du pétrole " de 1973. Rien là, cependant, de surprenant : les Occidentaux sont confrontés depuis longtemps aux combats menés par les producteurs à la fois pour la souveraineté sur leur sous-sol, pour le contrôle de la production et pour la maîtrise des prix et de la fiscalité.

Les formes employées pour la reprise en main du pétrole sont diverses, de la restitution partielle par les compagnies - pour éviter la nationalisation - à celle-ci. Au premier genre appartiennent, par exemple, les accords de 1972 par lesquels les " Soeurs " vendaient aux émirats du Golfe 25 % de participation, pouvant même devenir 51 %. Les concurrents y avaient pensé depuis des lustres : ainsi, en 1958, l'association irano-italienne laissant 75 % à l'Iran, et l'accord nippo-saoudo-koweïtien accordant 57 % aux producteurs, de même que les contrats passés par Elf-ERAP avec l'Iran (1966), l'Irak et la Libye (1968). La vague des nationalisations, lancée par Mossadegh, reprend en 1961 : l'Irak reprend à l'IPC 99 % de la concession accordée. L'année suivante, le Koweït l'imite pour 60 % de la concession. Les conditions seront plus favorables dans les années 70. Kadhafi, le premier, en 1970, joindra reprise en main et contrôle de la production et des prix. Un an plus tard, l'Algérie fait de même avec les sociétés françaises. 1972 : l'Irak nationalise les pétroliers britanniques - mais non les français. Le mouvement se poursuivra avec les prises de participation, le plus souvent à 100 %, en Iran (1973), au Koweït (1975), au Qatar (1976), à Bahreïn (1978) et enfin en Arabie Saoudite (1980).

Mais la propriété n'est rien sans la maîtrise de la production et de son prix. C'est l'objectif assigné à l'OPEP, lors de sa création en 1961. Première victoire en 1964 : la redevance s'ajoutant à l'impôt sur le bénéfice, la part de l'État passe de 50 à 56,25 %. Les prix, cependant, continuent à baisser. Jusqu'à la fermeture, par la Syrie, en 1970, d'un des deux oléoducs amenant le pétrole saoudien au port libanais de Saïda : sur un marché raréfié par le blocage du canal de Suez depuis la guerre des Six Jours en 1967, c'est l'occasion pour l'Algérie et la Libye d'augmenter leurs tarifs. Les accords de Téhéran, en janvier 1971, élèvent l'impôt sur les bénéfices de 50 à 55 %. À Téhéran encore, puis à Genève, des hausses de prix sont décidées en fonction du dollar et de la situation monétaire mondiale : en trois ans, le brut du Golfe a augmenté de 70 %. Ce record sera pulvérisé lors de la guerre de Kippour en 1973.

" Il n'y a plus d'espoir d'un accord pacifique, notre décision est de combattre ", avait expliqué Anouar Al Sadate, dans l'incrédulité générale. Le 6 octobre 1973, pourtant, les troupes égyptiennes franchissent le canal de Suez, et enfoncent la ligne Bar Lev. L'honneur arabe est vengé, mais Tsahal, l'armée israélienne, se reprend. C'est en pleine contre-offensive israélienne que les pays arabes producteurs, réunis le 17 octobre à Koweït, décident à la fois une nouvelle hausse de 75 % et un embargo contre les amis d'Israël. Une augmentation supplémentaire de 115 % sera décidée en décembre, à Téhéran. Au total, le brut a donc quadruplé : de 3 à 11,5 dollars le baril. Mais cette énorme réévaluation constituait, en fait, un simple rattrapage de la valeur réelle du pétrole brut, tant son pouvoir d'achat avait décru au cours des décennies précédentes. L'événement de 1973, c'est donc moins l'augmentation elle-même du prix du pétrole que la prise en main simultanée, par les producteurs, de la tarification et du rythme de l'extraction : une avancée vers ce " nouvel ordre économique international " qui devient, à l'époque, le slogan des Non-alignés. C'est, du même coup, l'obligation pour les producteurs et les consommateurs de se montrer plus parcimonieux : l'ère des gaspillages est terminée, les pays arabes ayant ainsi défendu le patrimoine de l'humanité en même temps que le leur propre. Il en ira de même avec les nouveaux réajustements de la fin des années 70, à la fois rattrapage de prix et mutation à l'économie...

L'" arme du pétrole ", dit-on, n'est pourtant plus ce qu'elle était. Les producteurs arabes subissent la concurrence de nouveaux venus, dont la part du marché a grandi (Mexique, Grande-Bretagne et Norvège, notamment). Pourtant, après être tombée de 45 % de la production pétrolière en 1980 à 38,2 % en 1990, l'OPEP a retrouvé en 1995 un niveau de 40 %. Quant au Moyen-Orient proprement dit, de 30,7 % en 1980, sa part a chuté à 27,25 % en 1990, mais est remontée à 30,7 % en 1995. Et, en termes d'exportation, la région - voir le tableau page 292 - a vu son pourcentage passer de 54,5 % en 1980 à 43,88 % en 1989. Mais la chute des parts de production et d'exportation s'est, circonstance aggravante, accompagnée d'un effondrement des prix.

À ce bras de fer entre producteurs OPEP et non OPEP s'ajoute l'incapacité de l'OPEP elle-même à s'en tenir à une politique concertée des quantités et des cours - elle est divisée entre radicaux désireux, tels l'Irak et l'Iran, de financer leur guerre ou, comme l'Algérie, soucieux de valoriser rapidement leurs faibles réserves, et modérés patients guidés par la volonté de ne pas déplaire à Washington. D'où une chute vertigineuse : de 34 dollars en 1981, le baril s'est effondré à moins de 10 dollars en 1986, pour osciller depuis entre 10 et 15. Même après la crise du Golfe, qui l'a vu un temps crever le plafond des 40 dollars, il est retombé à 20 dollars environ.

D'autant que, désormais, plus de la moitié des transactions s'effectuent sur le marché libre, dit spot. Et même 80 % en fonction des prix spot, qui se forment sur le marché NYMEX, le marché à terme - essentiellement spéculatif - de New York, dont le nombre de contrats a doublé de 1984 à 1990. Comme le signalait Pierre Terzian dans Le Monde diplomatique : " L'OPEP a été ainsi remplacée dans son rôle de formateur des prix par des milliers d'agents dont la plupart jouent sur le pétrole comme ils spéculent sur n'importe quel instrument financier ou de placement. " Les pays producteurs eux-mêmes reviennent sur le principe de la propriété nationale de leurs richesses pétrolières, à l'instar de l'Algérie qui en ouvre une partie (minoritaire) au capital étranger. Plus encore : la crise du pétrole a accéléré la recherche d'autres sources d'énergie, nucléaire en premier lieu, réduisant d'autant le rôle névralgique de l'or noir. Mais les nations du Moyen-Orient ont également perdu leurs illusions sur le caractère automatiquement positif de la manne pétrolière. Dans bien des cas, les pétrodollars se sont répartis en dépenses d'armement (38 % des recettes pétrolières dans les années 80), enrichissement supplémentaire des petites castes au pouvoir, réalisations souvent aussi spectaculaires qu'inutiles - seule une petite part étant consacrée à l'aide, publique ou non, au développement. Sans compter les sommes gigantesques investies en Occident : en 1990, l'Union des banques arabes et françaises évaluait à 670 milliards de dollars le montant des dépôts bancaires arabes, publics et privés, à l'étranger - la dette sous laquelle croulent les pays les plus peuplés du monde arabe se monte à 250 milliards de dollars...

Même s'il est en principe limité, le retour progressif de l'Irak sur le marché pétrolier, après six ans d'embargo, va sans doute renforcer la tendance à l'accroissement de la production moyen-orientale. Un tel choix ne garantirait cependant pas des revenus plus importants aux pays producteurs, tant le risque est grand que l'afflux de pétrole brut entraîne une nouvelle baisse des cours. Entre 1984 et 1995, malgré une augmentation de 58,8 % du volume de leurs exportations (de 10,6 à 16,9 millions de barils/jour), n'ont-ils pas, en dollars de 1974, vu leurs rentrées diminuer de 32,9 % (de 65,6 à 44,1 milliards de dollars) ? Encore convient-il de relativiser ce péril : entre janvier et mai 1996, la production de pétrole brut de l'OPEP a d'ores et déjà dépassé le plafond qu'elle s'était imposé de 1,5 millions de barils/jour, soit le double de la quantité autorisée à l'Irak par le Conseil de Sécurité de l'ONU, et ce sans provoquer pour autant un effondrement des prix - le baril cotait au pritemps 1996 entre 19 et 21 dollars. D'ailleurs, les prévisions quant à la demande mondiale de pétrole - qui passerait de 70,3 millions de barils/jour en 1995 à 78,6 en l'an 2000 (et à 97,1 en 2010) - n'incitent-elles pas les pays arabes à élever leur propre production de 22,2 à 26,5 millions de barils/jour ? Dans le même temps, la production arabe de gaz naturel serait amenée à doubler...

Signal de la mobilisation économique du monde arabe - et, plus généralement, du tiers monde - en 1956 comme en 1973, le pétrole, le symbole de l'indépendance, deviendra-t-il facteur de dépendance ? Beaucoup redoutent ce paradoxe, tel Georges Corm, dénonçant dans Le Proche-Orient éclaté à la fois les effets économiques, sociaux et politiques du " torrent furieux " des dollars " ébranlant les fondements les plus profonds de la société " arabe, les projets fous vendus " aux monarques pétroliers qui ne font qu'accélérer la destruction du tissu social de ces sociétés rendues de plus en plus fragiles par des décennies de modernisations avortées ", et " de la part de l'Occident, les chantages les plus divers, les pressions les plus brutales qui sont exercés sur ces pays dont la surpuissance économique apparente n'est que le reflet de la profondeur du sous-développement... " 

Les 100 Portes du Proche-Orient
Alain Gresh - Dominique Vidal
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