SOUDAN
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Bilad Al Soudan, le pays
des Noirs : c'est ainsi que les géographes musulmans du Moyen ge
désignaient les contrées au sud de l' Mais, à peine la conquête achevée, un immense mouvement de révolte se propage dans tout le pays. Mohamed Ahmad Ibn Abdallah se proclame mahdi, envoyé d'Allah, lève ses partisans - les Ansars - et, entre 1881 et 1883, prend le contrôle de la quasi-totalité du pays. À l'époque, l'Égypte est envahie par les Anglais, et la " reconquête " du Soudan par les troupes anglo-égyptiennes ne s'achève donc qu'en 1898. Cet épisode contribue décisivement à l'émergence d'un mouvement nationaliste soudanais, donnant naissance à une grande confrérie religieuse, la Mahdiyya, dirigée par les descendants du Mahdi et qui constitue encore un pivot de la vie politique du pays. En janvier 1899, le Soudan passe sous le contrôle d'un condominium anglo-égyptien, dans lequel le rôle du Caire est largement fictif. Le nationalisme commence à s'affirmer après la Première Guerre mondiale, avec la création de la Ligue du drapeau blanc. Mais ce sont surtout les deux grandes confréries religieuses, la Mahdiyya et la Khatmiyya (favorable à l'union du Soudan avec l'Égypte) qui animent le mouvement grâce auquel le Soudan obtient, le 1er janvier 1956, l'indépendance. Un système parlementaire de type britannique est mis en place, dominé par deux partis, l'Oumma et le Parti national unioniste, émanation respectivement de la Mahdiyya et de la Khatmiyya. Mais leur incapacité à résoudre le problème du Sud (voir infra) et à surmonter la crise économique engendre, le 17 novembre 1958, le coup d'État militaire du général Ibrahim Abboud. Cette dictature s'effondre, en octobre 1964, à la suite d'une grève générale insurrectionnelle animée par le puissant Parti communiste. Le système parlementaire est rétabli, mais bute sur les mêmes difficultés que le régime militaire. Et, le 25 mai 1969, Jaafar Al Nemeiry et les " Officiers libres " s'emparent du pouvoir. Proche de Nasser, le nouveau dirigeant engage le pays dans une voie radicale : nationalisations, rapprochement avec les pays socialistes, sanglants affrontements avec les confréries... Mais, au cours des deux premières années de sa présidence, Nemeiry croise également le fer avec le PC. Le 19 juillet 1971, des officiers d'extrême gauche s'emparent du pouvoir. Pour soixante-douze heures : leur mouvement sera noyé dans le sang, le PC démantelé et ses dirigeants, notamment le secrétaire général Abdel Khaliq Mahjoub, pendus. La révolte du Sud Le Soudan méridional, composé des trois provinces du Bahr Al Ghazal, du Haut-Nil et de l'Equatoria, s'étend sur 650 000 kilomètres carrés, un territoire plus vaste que la France. Loin de constituer un ensemble unifié, le Sud est divisé en une multitude d'ethnies : Dinkas, Nuers, Shilluks... Majoritairement animiste, la population comprend aussi 10 % à 20 % de chrétiens. Délaissées, et longtemps isolées du reste du pays par la Grande-Bretagne, ces provinces développent un certain sentiment de solidarité contre le Nord, arabe et musulman. Le 18 août 1955, à la veille de l'indépendance, l'Equatoria Corps se mutine à Juba, principale ville du Sud. Commence alors une longue guerre, qui dure jusqu'en 1972, faite de cessez-le-feu, de coups de main, de massacres... Et aussi d'ingérences étrangères : Israël d'abord, puis les États-Unis et l'Éthiopie, après l'accession de Nemeiry au pouvoir, aident les rebelles. Finalement, un accord intervient en mars 1972 à Addis-Abeba : il prévoit la mise en place d'une région unifiée du Sud " autogouvernée " à l'intérieur de la République et la mise en place d'" organes législatifs et exécutifs " locaux. La paix dure dix ans, mais le pouvoir central ne fait rien pour la consolider : le développement économique et social du Sud est négligé et la misère reste le lot du plus grand nombre de ses habitants. La décision de Nemeiry, en octobre 1983, d'appliquer la charia, la loi islamique, soulève une réprobation d'autant plus grande que le pouvoir vient de décider de redécouper le Sud en trois provinces, contrevenant ainsi à la lettre et à l'esprit des accords d'Addis-Abeba. Cette année-là se déclenche le soulèvement du colonel John Garang et se crée le Mouvement de libération du peuple du Soudan (MLPS) qui, en quelques mois, étend son influence et tient en échec l'armée. Cette rébellion accélérera la chute de la dictature. Après les accords d'Addis-Abeba, Nemeiry s'était retrouvé seul maître à bord. Plusieurs tentatives de coup d'État, fomentées en 1975 et 1976 par l'opposition de droite - en particulier le parti Oumma et les Frères musulmans -, l'incitent à tenter, en 1977, une réconciliation nationale. Sadiq Al Mahdi, le dirigeant de la confrérie de la Mahdiyya, et Hassan Al Tourabi, le chef des Frères musulmans, rentrent donc à Khartoum. Mais le système de parti unique est maintenu, et l'Union socialiste soudanaise garde le monopole du pouvoir. Sur le plan régional et international, le pouvoir se lie de plus en plus à la stratégie américaine, intervenant au Tchad aux côtés de Hissène Habré et en Éthiopie aux côtés des Érythréens. Mais c'est avant tout l'échec économique et la reprise de la rébellion au sud qui causeront sa chute : la famine, cachée à l'opinion internationale, touche des millions de personnes ; la dette dépasse 9 milliards de dollars ; les prix des produits de première nécessité flambent. À la fin du mois de mars 1985 éclatent des manifestations contre la vie chère. Les principaux syndicats professionnels appellent à la grève, dont l'aboutissement sera, le 6 avril, la constitution d'un Conseil militaire transitoire qui s'engage à remettre, avant un an, le pouvoir aux civils. Nemeiry se réfugie en Égypte. En avril 1986 se déroulent les premières élections libres depuis près de vingt ans. Le parti Oumma, de Sadiq Al Mahdi, l'emporte et installe un gouvernement de coalition avec l'autre grande force, le Parti unioniste démocratique lié à la confrérie des Khatmiyya. Le Front national islamique (créé en 1985 par les Frères musulmans, mais qui a permis d'unir des groupes musulmans assez divers), quant à lui, remporte 51 sièges, tandis que les communistes sont marginalisés. Mais, si le parlementarisme est rétabli et si Khartoum suit une politique étrangère plus équilibrée, la crise économique s'aggrave avec l'adoption du programme d'ajustement structurel imposé par le Fonds monétaire international, et le mécontentement croît. La guerre au sud s'étend malgré les diverses médiations, du fait du refus du gouvernement d'entamer de véritables négociations avec le MLPS. Les tergiversations de Sadiq Al Mahdi - qui n'hésite pas à faire entrer les Frères musulmans au gouvernement - aggravent la crise. Une nouvelle fois, l'armée s'empare du pouvoir, le 30 juin 1989. Le Conseil de commandement de la révolution de salut national, présidé par le général Omar Hassan Al Béchir, ne se place pas " au-dessus des partis ". S'il suspend toute vie démocratique ainsi que les libertés individuelles et collectives, il permet et encourage les activités du Front national islamique, dirigé par Hassan Al Tourabi, qui exerce une influence prépondérante sur les nouveaux dirigeants. Khartoum, qui appuie l'Irak durant la guerre du Golfe, devient un carrefour pour tous les mouvements islamistes radicaux. Accusé par Washington de soutenir le terrorisme, le régime est mis en cause par l'Égypte lors de l'attentat manqué contre le président Hosni Moubarak, le 26 juin 1995, à Addis-Abeba. Le 26 avril 1996, le conseil de sécurité de l'ONU adopte un certain nombre de sanctions contre Khartoum, qui entrent en oeuvre le 10 mai 1996. Le 16 août, il décide d'imposer, dans les trois mois, un embargo sur les vols de la Sudan Airways si Khartoum ne livre pas trois suspects. Ni l'expulsion du terroriste Carlos, le 15 août 1994 vers la France, ni la réconciliation partielle entre Le Caire et Khartoum lors du sommet arabe de juin 1996, ni les mesures prises par le Soudan contre certains opposants arabes (notamment l'expulsion de Oussama bin Laden, un des principaux membres de l'opposition islamiste saoudienne) ne semblent suffisantes pour arrêter les États-Unis. Le pouvoir islamiste, après avoir muselé l'opposition, a lancé de vigoureuses offensives militaires au Sud, remportant certains succès et réussissant même à jouer sur les divisions internes de l'ALPS, dont différentes factions se séparent. Certaines, notamment le Mouvement pour l'indépendance du Sud du Soudan, dirigé par Riek Mashar, rejettent désormais la solution fédérale. Cette guerre coûte cher et ne débouche sur aucune victoire décisive, tandis que les diverses médiations n'aboutissent qu'à de faux accords de paix. La tension persistante contribue à distendre les relations du Soudan avec ses voisins - Éthiopie, Ouganda, Érythrée - et à aggraver une situation économique dramatique. Avec une dette de 17 milliards de dollars, une inflation galopante, une livre à la dérive, le pays connaît d'énormes difficultés sociales, qui se sont traduites, notamment en novembre 1995 et durant l'été 1996, par de violentes manifestations. Malgré des élections sous contrôle tenues en mars 1996, le pouvoir semble avoir perdu toute légitimité. Sa force essentielle réside, outre ses appareils de répression et d'encadrement de la population, relativement efficaces, dans les divisions de l'opposition, en principe regroupée au sein d'une Alliance nationale démocratique, mais incapable d'offrir une solution de rechange. Toutefois, le 10 juin 1996, pour la première fois, l'opposition intérieure transmettait un mémorandum au gouvernement dénonçant la prise de pouvoir de 1989 comme " un acte criminel " et le menaçant d'une nouvelle insurrection comme celles qui, en 1964 et en 1985, avaient mis fin aux dictatures militaires. Le Soudan s'étend sur 2,5 millions de kilomètres carrés et compte 26,6 millions d'habitants, dont 15 % à 20 % sont des Sudistes. Le Nord est en majorité musulman et arabe - mais on compte des minorités nubiennes, beja, et fur non arabophones. Le Sud, lui, est noir et animiste - avec une minorité chrétienne. À la population soudanaise, il convient d'ajouter un nombre important de réfugiés - 600 000 - venant d'Érythrée, du Tchad, d'Ouganda. Les ressources du pays sont pour l'essentiel agricoles : coton, gomme arabique... La société américaine Chevron a découvert, au sud, du pétrole, qui ne peut toutefois être exploité, du fait de la guerre civile. |
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