Ceci constitue un résumé simplifié du livre d'Emile Mâle L'art religieux au XIIIe siècle, Etude sur les origines de l'iconographie du Moyen Age et sur ses sources d'inspiration (Armand Colin, 1948). Il fait suite au résumé sur L'art religieux du XIIe siècle, du même auteur.

Préface

La cathédrale constituait au Moyen Age une sorte de bible des pauvres. Mais on a progressivement perdu le langage et le sens des œuvres. Cette perte a été accélérée par la décision du Concile de Trente d'écarter les vieilles traditions artistiques.
Le XIIIe siècle est la période où l'expression de la pensée du Moyen Age est la plus ample mais tout n'a pas été inventé à cette époque (voir l'art religieux du XIIe siècle). A cela, on peut ajouter que l'art français a certainement été le plus expressif et le plus inventif.


Introduction :
Les caractères généraux de l'iconographie du Moyen Age

 

Les codes

L'art constitue au XIIIe siècle un langage sacré que les artistes doivent maîtriser. Certains codes sont incontournables. Par exemple, on ne peut représenter pieds nus que le Christ, les Apôtres, Dieu et les anges (et en aucun cas la Vierge et les saints). D'autres codes servent à représenter le réel. Une tour avec une porte représentera toujours une ville, des lignes sinueuses et parallèles de l'eau (photo ci-contre)… Les scènes religieuses sont également codifiées. C'est le cas de la Cène, où Judas est toujours placé à l'écart.
La codification permet parfois de masquer l'insuffisance des artistes. La représentation de la divinité par un nimbe crucifère dispense d'inscrire cette divinité dans les traits du personnage. Mais le talent des artistes est le plus souvent suffisant pour que ces éléments restent des codes et ne deviennent pas des béquilles.

Baptême du Christ, Saint Julien du Mans, voussures du portail sud.

Les mathématiques

           Une grande importance est donnée aux mathématiques. L'orientation de l'église est primordiale et détermine parfois les choix iconographiques : on représente plus volontiers l'Ancien testament au Nord et le Nouveau au Sud (il existe de nombreuses exceptions). L'occident est souvent consacré au Jugement dernier, à cause du rapprochement établi entre les mots latins occidens (occident) et occidere (mourir). Certains emplacements sont plus nobles que d'autres : la droite du Christ est meilleur que sa gauche (cf. les places respectives de la Vierge et de Jean dans les Jugements derniers), le haut est meilleur que le bas (les statues des apôtres piétinent les rois qui les ont persécutés…). Comme le ciel et les anges, la sculpture est strictement hiérarchisée.
           La symétrie est utilisée pour exprimer des relations symboliques. On trouve ainsi à Chartres des vitraux représentant quatre prophètes portant sur leurs épaules quatre évangélistes. Le parallèle est ainsi établi, mais il se fait au profit des évangélistes, qui s'appuient sur les prophètes pour voir plus loin qu'eux.
           Les chiffres eux-mêmes ont une importance symbolique. On trouve des baptistères octogonaux car 8 est le chiffre de la vie nouvelle (à la huitième note, on obtient un nouvel octave, etc). 12 est, entre autres, le produit de la Trinité (3) multipliée par les vertus cardinales (4)

Le symbolisme non numérique

Le symbolisme ne se limite pas aux nombres, il s'exprime aussi par des figures. Par exemple, à Chartres, Melsisédech apporte pain et vin à Abraham, ce qui renvoie au Christ partageant le pain et le vin pour les apôtres. Les quatre fleuves du paradis symbolisent les quatre évangélistes.

 

Méthode à suivre dans l'étude de l'iconographie du Moyen Age :
les miroirs de Vincent de Beauvais.

Le Speculum majus, ouvrage de Vincent de Beauvais, est un condensé des savoirs de l'époque. L'œuvre est divisée en quatre parties, appelées miroirs :

- le miroir de la nature : les chapitres de cette partie suivent l'ordre des jours de la création. Ils comprennent l'énumération et la description de tous les éléments de la nature, en terminant par l'homme.
- le miroir de la science : il raconte l'histoire de la Chute et présente la science comme une des voies de rédemption. Les sept arts sont considérés comme autant de dons du Saint Esprit. Toutes les connaissances scientifiques sont passées en revue.
- le miroir moral : il présente une classification des vices et des vertus (d'après Saint Thomas d'Aquin)
 - le miroir historique : il présente l'histoire de l'Eglise, le reste n'étant évoqué qu'épisodiquement.

Quatrième tome du Speculum majus de Vincent de Beauvais, éd. de 1624, Bibliothèque nationale de France.

C'est selon cette répartition en quatre chapitres que va être étudiée l'iconographie du Moyen Age.

Livre I - Le miroir de la nature

La nature est partout présente dans les cathédrales : dans les chapiteaux, les voussures, les balustrades ... Elle n'est pas uniquement décorative. De nombreux éléments ont une valeur symbolique. Ainsi, pour Adam de Saint Victor, la noix représente le Christ : la broue est sa chair, la coque le bois de la croix, et l'intérieur, qui nourrit l'homme, la divinité.

C'est surtout aux animaux que peut être conférée une valeur symbolique forte. Les thèses d'Emile Mâle sur ce thème sont traitées dans la page " Bestiaire fantastique " et dans la page " tétramorphe ". Nous ne les reprendrons donc pas ici.

Livre II - Le miroir de la science

"L'homme peut se relever de sa chute par la science" (Vincent de Beauvais). Tout comme le travail manuel affranchit des nécessités du corps, la science affranchit de l'ignorance qui empoisonne l'esprit.
Le travail est très présent dans les vitraux, où sont représentés tous les métiers artisanaux, et également dans les voussures et les soubassements de portail, où les travaux agricoles sont souvent mêlés aux signes du zodiaque.
La science, quant à elle, est incarnée par les sept arts, qui se composent d'un trivium (grammaire, rhétorique, dialectique) et d'un quadrivium (arithmétique, géométrie, astronomie et musique). La philosophie est considérée comme la mère de tous les arts. Les différents arts sont souvent représentées sous forme de jeunes femmes dotées d'instruments symboliques. On les trouve, par exemple, aux portails de Chartres et de Laon.

Les 7 arts et leurs attributs (les illustrations proviennent de Notre Dame de Paris)

grammaire femme avec une férule et deux enfants à ses pieds
dialectique femme avec un serpent (parfois remplacé par un scorpion)
  rhétorique femme faisant un geste oratoire
  arithmétique femme avec un boulier ou une table de chiffres
géométrie femme avec un compas et une tablette
  astronomie femme avec un livre et des instruments de mesures
musique femme assise frappant des cloches

La représentation de la philosophie est plus complexe. A Laon, on la trouve représentée assise, la tête dans les nuages, une échelle appuyée contre la poitrine. Cette image correspond à la description qu'en fait Boèce dans la Consolation philosophique. L'échelle est ce qui permet d'aller des éléments inférieurs vers les éléments supérieurs. A Sens, la philosophie est tout aussi grave mais l'échelle est remplacée par un simple sceptre. 

Ci-contre, la philosophie de Notre-Dame de Paris.

philosophie

saint etienne de beauvais

Un autre thème est développé à propos de la science, pour inciter à l'humilité. C'est celui de la roue de la fortune. La science et le travail doivent mener au perfectionnement intérieur mais pas à la fortune et à la gloire. Les roues de la fortune (portail nord de Saint Etienne de Beauvais, rose méridionale d'Amiens) comprennent dans leurs crans des petits personnages plus ou moins fortunés dont le sort changeant incite à l'humilité.

transept nord de Saint Etienne de Beauvais

Livre III - Le miroir moral

Plusieurs théologiens, tel Tertullien, ont développé l'idée selon laquelle le christianisme n'avait pas apporté la paix mais la guerre au sein de l'âme. De ce constat naît le thème de la psychomachie, combat intérieur des vices et des vertus. Dans un poème intitulé Psychomachie, le poète Prudence relate le combat que se livrent les vices et les vertus.

Tableau des couples ennemis

Foi Idolâtrie
Pudeur Débauche
Patience Colère
Humilité Orgueil
Sobriété Luxure
Charité Avarice
Concorde Discorde

La foi et l'idolâtrie à droite,

la prudence et la folie à gauche

(Notre-Dame de Paris)

On trouve l'illustration de cet affrontement au portail de Laon. Mais le poème de Prudence inspire peu les artistes de la période gothique. Ceux-ci représentent plus volontiers la victoire que la bataille elle-même. De plus, le choix des vices et des vertus varie. Leur conception évolue dès le XIIe siècle. Honorius d'Autun se représente la vertu comme une échelle reliant la terre et le ciel (comme l'échelle de Jacob).

La charité et l'avarice, à gauche

la patience et la colère, à droite

(Notre-Dame de Paris)

Pour Hugues de Saint Victor, le bien et le mal sont comme deux arbres vigoureux. Le mal (le vieil Adam) a pour tronc l'orgueil et pour branches la vaine gloire, l'envie, la colère, la tristesse, l'avarice, l'intempérance, et la luxure. Chaque branche se ramifie : de la tristesse, par exemple, naissent la crainte et le désespoir. La vertu (nouvel Adam) a pour tronc l'humilité. Ses branches sont les vertus théologales (espérance, foi, charité) et les vertus cardinales (tempérance, force, prudence, justice). Les ramifications de la foi sont la chasteté et l'obéissance ; celles de l'espérance sont la patience et la joie...

La chasteté et la luxure à droite

la persévérance et l'inconstance, à gauche

(Notre-Dame de Paris)

Il y a peu de représentations de ce symbolisme dans la sculpture monumentale (seulement dans les manuscrits). Généralement, les vertus sont représentées comme des femmes à l'air grave, assises, avec au-dessous d'elles (médaillons superposés, par exemple) les vices en action. C'est ce qu'on peut voir à Amiens, Chartres ou Notre-Dame de Paris. Dans ces ensembles, 12 vices et 12 vertus sont représentés : la foi et l'idolâtrie, l'espérance et le désespoir, la charité et l'avarice, la chasteté et la luxure, la prudence et la folie, l'humilité et orgueil, la force et la lâcheté, la patience et la colère, la douceur et la dureté, la concorde et la discorde, l'obéissance et la rébellion, la persévérance et l'inconsistance.

La concorde et la discorde à gauche

la force et la lâcheté à droite

(Notre-Dame de Paris)

vives et vertus à Amiens

On trouve donc d'abord les vertus théologales. En revanche, toutes les vertus cardinales ne sont pas présentes. Il manque par exemple la justice, remplacée par un de ses dérivés, l'obéissance. La source d'inspiration de ces choix n'est pas connue. Chaque vertu est identifiée par un symbole, le plus souvent un animal.

A gauche, Notre-Dame d'Amiens, la force et la peur, la patience et la colère, la douleur et la violence

L'espérance et le désespoir (Notre-Dame de Paris)

Représentation symbolique des vertus

Humilité et orgueil (Notre-Dame de Paris)

foi

un calice ou une croix

espérance

femme regardant le ciel et tendant la main vers une couronne, accompagnée d'une croix sur un étendard, symbole de la Résurrection.

charité

brebis ou femme donnant son manteau

chasteté

vierge avec un voile, une palme et accompagné d'un animal entouré de flammes

prudence

serpent enroulé autour d'un bâton (en référence à la parole du Christ, St Matthieu, X, 16)

humilité

colombe

force

femme en armure munie d'une épée

patience

bœuf

douceur

agneau

concorde

branche d'olivier

obéissance

chameau agenouillé

persévérance

tête et queue d'un lion. La persévérance est la vertu nécessaire du début à la fin de l'existence

Obéissance et désobéissance (Notre-Dame de Paris)

Quant aux vices, ils sont représentés sous la forme de petites scènes plus faciles à interpréter. Ainsi trouve-t-on la dureté incarnée par une dame noble repoussant du pied un personnage humble agenouillé devant elle (exemple ci-contre, Notre Dame de Paris)

On doit ajouter que la représentation des vertus est parfois accompagnée d'une figuration de la vie active (jeune fille en train de filer, de laver...) et de la vie méditative (jeune femme lisant, priant...). Cela témoigne d'un souci de montrer que ces vies sont égales aux yeux de Dieu

Livre IV - Le miroir historique

L'histoire racontée par les cathédrales n'est pas celle qui figure aujourd'hui dans les manuels scolaires. Vincent de Beauvais montre qu'il existe trois phases de l'histoire humaine : l'ancien testament, le nouveau et la vie des saints.

L'ancien testament

L'ancien testament est considéré comme une vérité voilée, dévoilée par la mort du Christ. Il ne peut être interprété en lui-même, comme le fait la Synagogue, qui garde les yeux bandés. La méthode d'exégèse symbolique est mise au point par Saint Ambroise et développée par Saint Augustin. Mais cette interprétation symbolique est fondée sur ce qui est considérée comme la vérité historique.

De nombreuses oeuvres utilisent les interprétations symboliques. Dans les vitraux du Mans, de Chartres, on trouve des scènes de l'ancien testament, organisées autour du Christ, parfois de la Vierge. Dans les porches (Chartres, Reims...) sont présents les patriarches et les rois, considérés comme les " hérauts de Dieu" (Saint Augustin), qui annoncent le Christ. Isodore de Séville les décrit dans Allegoriae quaedam scripturae sacrae.

Portail du transept nord de Saint Denis. Les ébrasements contiennent des statues représentant les rois de l'Ancien Testament

portail du transpet nord de Saint Denis

tympan de l'arbre de Jessé, Notre-Dame de Rouen

Les prophètes sont également représentés. Ils sont assez semblables aux apôtres, de manière à faciliter leur rapprochement dans les esprits. Ils sont rarement caractérisés (ex : le portail Saint Honoré d'Amiens). Parfois, ils tiennent un phylactère avec quelques versets de leur livre.
De l'Ancien Testament est également tiré le thème de l'arbre de Jessé (Isaïe, XI, 1, 2, 10). Celui-ci est représenté dans les vitraux ou sur certains tympans (cathédrale de Rouen, photo ci-contre), ou encore sous forme de galeries des rois.

La lecture faite de l'Ancien Testament reste donc assez dogmatique. Il est donné peu de places aux qualités narratives et pittoresques du texte.


Les évangiles

Le message du Christ enseignant au trumeau paraît si fort et évident que sa vie est souvent moins développée que celle des saints. Les scènes des Évangiles qui sont représentées sont toujours les mêmes. Elles s'organisent en deux temps : l'Enfance et la Passion. Plus rarement, on trouve quatre scènes de la vie publique : les Noces de Cana, le Baptême, la Tentation et la Transfiguration. Les événements représentés sont des scènes du calendrier liturgique, les seuls que l'Église ait envie de faire connaître à tous. Parmi ces différents épisodes, les scènes de l'enfance sont encore plus privilégiées, car elles permettent de faire la promotion à la fois du Christ et de la Vierge.

Beau Dieu de Notre-Dame d'Amiens

beau Dieu d'Amiens

Là encore, chaque représentation peut avoir une explication symbolique. Ainsi, dans certaines nativités, le Christ est représenté couché sur un autel : dès la naissance, il est prêt pour le sacrifice. La lecture de la crucifixion est plus complexe. Le Christ est entouré du porte-éponge et du centurion, qui représentent respectivement la Synagogue et l'Eglise. D'autres fois, il est entouré de sa mère et de Jean. Dans ce cas, c'est Marie qui incarne l'Eglise et Jean, aussi surprenant que cela puisse paraître, la Synagogue. On trouve effectivement une scène, dans l'Evangile, où Jean s'efface devant Pierre, à l'entrée du tombeau du Christ : on a considéré que c'était la Synagogue qui s'effaçait devant l'Eglise.

vierge sage, Saint denis

Quant aux paraboles, elles ne sont que quatre à être représentées, à l'exclusion des autres. : le bon samaritain (vitraux), l'enfant prodigue (vitraux), le mauvais riche (Moissac, Saint-Sernin de Toulouse) et les Vierges folles et sages (autour des Jugements derniers). Ces dernières sont généralement cinq de chaque catégorie. Les cinq vierges sages représentent les cinq formes de la contemplation intérieure, les cinq vierges folles incarnent les joies des cinq sens et la concupiscence éternelle.

Vierge sage, portail central de Saint Denis

Les évangiles apocryphes

En Orient, un grand travail populaire a été accompli sur la Bible. Des légendes se sont dessinées, tant autour de l'Ancien Testament que du Nouveau. Beaucoup sont rapportées par des documents apocryphes

Par exemple, à partir de l'Ancien testament a été inventée la mort légendaire de Caïn. Celui-ci aurait été tué par un aveugle, Lamech, qui chassait sous la conduite d'un enfant. L'enfant lui a indiqué ce qu'il croyait être une bête alors qu'il s'agissait de Caïn, caché dans les buissons. Cette scène est reproduite dans un des médaillons de la cathédrale d'Auxerre. Cependant, la représentation de tels épisodes est assez rare.

Il n'en est pas de même pour les légendes créées autour du Nouveau Testament. Les évangiles apocryphes sont nombreux. Ils répondent à un souci de mieux connaître la vie du Christ. Mais les récits formés ne sont pas toujours positifs, le Christ y apparaissant parfois comme un enfant capricieux.

L'iconographie emprunte beaucoup aux évangiles apocryphes. La présence de l'âne et du bœuf lors de la Nativité leur est due. Celle des sages-femmes qui attestent la virginité de la Vierge, trop contestée, disparaît au XIIIe siècle. Les sculptures consacrées aux mages, à la fuite en Egypte s'inspire fortement des évangiles apocryphes. Ainsi, si un arbre est présent dans beaucoup de fuites en Egypte, c'est qu'un apocryphe relate un épisode où un palmier, sur ordre du Christ, aurait incliné ses fruits vers la Sainte famille pour la nourrir pendant le voyage.

Fuite en Egypte, Saint Lazare d'Autun

fuite en Egypte, Autun

Il existait probablement des légendes orales pour compléter les légendes écrites. Les traditions d'ateliers contribuent également à affiner les détails. La main d'Elisabeth se posant sur le sein gonflé de la Vierge lors de la Visitation est une invention des artistes. Il est possible que certaines de ces traditions aient été mises par écrit.

On trouve de nombreuses légendes autour de la Vierge, dont le culte s'épanouit au XIIIe siècle. Au siècle précédent et au début du XIIIe, la Vierge est une reine sur laquelle trône l'enfant. Elle devient ensuite plus gracieuse, pleine d'orgueil maternel (Notre Dame de Paris ou d'Amiens). Ce n'est que bien plus tard qu'apparaîtra dans la sculpture la Vierge de la douleur, pourtant présente dans la musique et la peinture dès cette époque. Trois types de légendes sont relatifs à la Vierge :

- l'histoire de sa naissance, par le baiser échangé à la Porte dorée entre Anne et Joachim : on trouve cette scène dans les chapiteaux du portail occidental de Chartres.
- certains détails de scènes tirées des Évangiles sont créés et perpétués par la tradition. Il en est ainsi pour la fleur représentée dans les scènes de l'Annonciation. Il ne s'agit pas, au départ, d'une fleur de lys. Cela signifie simplement que l'on considérait que la conception avait eu lieu au printemps, " au temps des fleurs ".

couronnement de la Vierge, Senlis

- la mort et le couronnement. Ces épisodes sont également issus de la légende et d'un texte apocryphe attribué à Méliton, disciple de Saint Jean. Ce texte aurait été transmis par Grégoire de Tours. Le thème de la mort de la Vierge apparaît pour la première fois en 1185, au linteau de Notre-Dame de Senlis. Dans les premières représentations de cette scène, le Christ est présent puis il finit par disparaître. La présence des apôtres, en revanche, est constante. En ce qui concerne le couronnement, on relève plusieurs versions. Dans les plus anciennes (Senlis, Chartres, Laon), la Vierge a déjà la couronne sur la tête et elle est bénie par son fils.

Tympan de la Vierge, Senlis

A partir de 1220, on trouve plutôt des couronnements où un ange vient déposer la couronne sur la tête de la Vierge, tandis que son fils la bénit et lui tend un sceptre (Notre-Dame de Paris, Amiens). Pour voir d'autres exemples de couronnement.

Couronnement de la Vierge, Portail rouge de Notre-Dame de Paris

couronnement de la Vierge, Notre-Dame de Paris

Enfin, dans les dernières versions (à partir de 1347, Sens, Auxerre, Reims), le Christ lui-même couronne sa mère.

Un autre thème en relation avec la Vierge est celui de ses nombreux miracles. Cependant, on note qu'un seul miracle fait l'objet d'une fréquente représentation (vitrail de Laon, bas-relief de Notre-Dame de Paris) : c'est celui de Théophile. On l'estime probablement suffisamment représentatif des pouvoirs de la Vierge pour se dispenser de développer les autres miracles.

La légende dorée

Dans le miroir historique de Vincent de Beauvais, une grande place est tenue par les saints. Ceux-ci sont à la fois des intercesseurs et des patrons, d'où leur grande popularité. Leur culte est rendu vivace par les corporations de métier. La vie des saints est racontée dans le livre de lecture du chœur, le Lectionnaire. La légende dorée de Voragine est une sorte de compilation de ces textes.

Les saints sont représentés dans les vitraux (où toute leur vie est racontée) ou sous forme de statues dans les ébrasements. Dans ce dernier cas, on est parfois confronté à un problème d'identification. Pour pallier cet inconvénient, à Chartres, on a représenté une scène de la vie de chaque saint dans un médaillon au pied des statues. Une autre solution consiste à les représenter tenant les instruments de leur supplice à la main. Mais les emblèmes choisis peuvent variés dans le temps.

Si l'art se nourrit de la légende dorée et de l'imagination populaire, il l'alimente en retour. Ainsi les artistes ont-ils pris l'habitude de représenter saint Denis tenant entre ses mains sa tête décapitée. La scène a reçu l'interprétation suivante : le saint aurait, après son supplice, ramassé sa tête. Cette lecture populaire de l'œuvre d'art passe dans la Légende dorée. Plusieurs légendes naissent ou sont complétées par l'interprétation erronée d'une œuvre d'art.

Saint Denis, ébrasements du portail nord de la façade occidentale de Notre-Dame de Paris

Les saints les plus représentés sont les apôtres. Tous ne connaissent cependant pas un succès égal. En premier lieu, on distingue Paul et Pierre, souvent associés. Les plus connus sont ensuite Jean, Thomas et Jacques. Seul trois apôtres ont des physionomies reconnaissables : Saint Pierre, en raison de ses cheveux courts et crépus, Saint Paul, grâce à son crâne dégarni, et Saint Jean, toujours imberbe.

Pour faciliter la distinction, ils sont progressivement dotés d'attributs : à Paul, l'épée, à André, la croix qui porte son nom, à Jacques le Mineur, une massue, à Barthélemy un couteau, à Jean un calice avec un serpent, à Saint Jacques, l'épée et le bourdon, à Saint Thomas une équerre. Les autres, le plus souvent, n'ont pas d'attributs fixes.

Ébrasements du portail central de Notre-Dame de Paris

Saint André, Musée du Petit Palais, Avignon

Episode de Simon le magicien

Pierre et Paul comparaissent devant Néron, qui s'est entiché d'un magicien, Simon. Ils confrontent leurs pouvoirs et Simon est vaincu. Voyant que ses talents ne sont plus appréciés, Simon veut quitter Rome. Il s'élance du Capitole et se met à voler. Les apôtres, contraints de démontrer leur supériorité, provoquent sa chute par leurs prières. Néron, inconsolable, emprisonne les apôtres.

Chapiteau de Saint Lazare d'Autun. On voit Pierre avec sa clef et Paul qui, par leur prière provoque la chute de Simon, lâché par le diable qui le soutenait.

Après les apôtres, on note une préférence pour les saints locaux. Saint Marcel est à l'un des trumeaux de Notre-Dame de Paris, plusieurs tympans de Bourges sont consacrés à des saints de la région.

Portail Saint Ursin de Saint Etienne de Bourges

portail Saint Ursin, Bourges

Enfin, certains saints bénéficient d'une notoriété particulière. C'est le cas de Saint Etienne, Saint Martin, Saint Vincent, Saint Laurent, Saint Sébastien, Saint Gervais et Saint Protais, Saint Eustache, Saint Denis...

Explication du retable de Saint Eustache, Saint Denis

Placidus, général romain, se convertit au christianisme après une vision : il voit une crois apparaître entre les cornes d'un cerf qui le convainc de se tourner vers le Christ. Après avoir également converti sa famille, Eustache part avec elle en Egypte. Pour payer la traversée, il doit laisser sa femme au batelier. Il part donc seul avec ses deux enfants. Pour traverser un fleuve tumultueux, il doit laisser un de ses deux fils sur un bord. Lorsqu'il revient le chercher, alors qu'il est au milieu du fleuve, un loup s'empare de celui qui a déjà traversé et un lion emporte de celui qui est resté sur l'autre bord. De longues années s'écoulent puis toute la famille se retrouve par d'heureux hasards. Mais le gouverneur de la région persécute les chrétiens. Saint Eustache et sa famille sont arrêtés et suppliciés dans un taureau d'airain placé sur un brasier.

La représentation des saints est souvent liée à la présence dans l'église de reliques de ce saint. Des images sont choisies par les pèlerins reconnaissants à leur retour (images de Saint Jacques, Saint Nicolas (pèlerinage de Bari), Saint Martin (pèlerinage de Tours)). Des vitraux peuvent également être donnés. Ainsi Ferdinand de Castille offre-t-il à Chartres un vitrail consacré à Saint Jacques. Les corporations offrent des vitraux représentant leur protecteur. Cela explique certains programmes iconographiques. Cependant, le plus souvent, les chapitres suggèrent aux donateurs les thèmes des vitraux qu'ils souhaitent offrir.

L'antiquité, l'histoire profane

La place donnée dans les églises à l'histoire profane et aux grands hommes de l'Antiquité est faible. De façon anecdotique, on trouve, à Chartres, Pythagore sous l'Arithmétique, Aristote sous la logique. Deux histoires moralisatrices, qu'on trouve parfois dans des médaillons, utilisent les noms d'Aristote et de Virgile. Elles racontent comment l'un et l'autre ont été ridiculisés par une femme qui les avaient séduits, incitant ainsi à se méfier de l'amour.

Les sibylles, et notamment la plus connue d'entre elles, la sibylle Érythrée, sont parfois représentées. Elles étaient considérées comme une voix du monde ancien, annonçant le Sauveur. Là encore, il s'agit néanmoins d'un thème marginal.

Les rois de France sont rarement représentés. Ils sont présents dans les fenêtres hautes de Notre-Dame de Reims, église du sacre. Ils peuvent également apparaître dans des positions humbles. Saint Louis et sa femme sont à genoux devant la Vierge à la Porte rouge de Notre-Dame de Paris. Sur le tympan du portail Saint Anne, Louis VII est également prosterné. Les représentations royales sont donc empreintes d'une grande modestie au XIIIe siècle.

Enfin, quelques chapitres de l'histoire de France sont représentés. C'est le cas du baptême de Clovis, considéré comme le baptême de la France. Il est figuré au-dessus de la rose, à Reims, par un ensemble de sept statues (Clovis, Saint Rémi, Clotilde et quatre dignitaires). Quelques vitraux montrent les exploits de Charlemagne (Chartres) ou des croisés (Saint Denis), qui ont mis leurs épées au service de la foi.

Couronnement de la Vierge, Portail rouge de Notre-Dame de Paris

couronnement de la Vierge, Notre-Dame de Paris

La fin de l'histoire - L'Apocalypse - Le jugement dernier

Au XIIe siècle, l'Apocalypse est privilégiée pour représenter la fin du monde. La seconde vision, est par exemple sculptée sur le tympan de Moissac. Mais progressivement, c'est le texte de Saint Matthieu sur le Jugement qui l'emporte sur celui de Saint Jean. Au XIIIe siècle, l'Apocalypse ne se retrouve plus guère que dans les vitraux ou les tapisseries. En revanche, le thème du Jugement dernier, apparu dès le XIIe siècle (Beaulieu sur Dordogne, Conques, Saint Denis), s'impose comme un thème dominant au XIIIe.

Tympan de la façade occidentale de la basilique de Saint Denis

On aboutit à la formule du Jugement retenue à Notre-Dame de Paris. Normalement, on assiste à un processus en cinq actes :

1 - les signes précurseurs : chevaliers de l'Apocalypse représentés dans les voussures


2 - apparition du juge : Christ sans couronne (contrairement à l'Apocalypse), qui lève ses deux mains pour montrer ses blessures, entouré d'anges portant les instruments de la Passion, de la Vierge et de Saint Jean en prière. La position de Vierge et de Jean par rapport au Christ varie. A Chartres et à Amiens, Jean et Marie sont près du Christ et les anges aux extrémités. A Notre-Dame de Pais, les anges sont debout de part et d'autre du Christ, tandis que Jean et Marie sont agenouillés aux extrémités.

Jugement Dernier, Notre Dame de Paris

3 - la résurrection des morts : la trompette retentit et les morts se lèvent, nus ou voilés de leur linceul.
4 - le jugement : les apôtres sont les assesseurs du Christ. Ils sont représentés sous ses pieds (Laon) ou dans les ébrasements. L'archange Saint Michel tient la balance (métaphore souvent employée par les pères de l'Eglise). Près de lui, on trouve souvent une âme qui tremble et le diable qui triche.
5 - la séparation des bons et des mauvais : la verve des artistes s'expriment plus dans l'enfer que dans le paradis. La gueule d'enfer, classiquement représentée, est une référence à la gueule de Léviathan du livre de Job. Les artistes n'admettent pas l'idée de Saint Thomas d'Aquin et de nombreux théologiens, selon laquelle les supplices de l'enfer ont un sens symbolique et non physique. La représentation du paradis est souvent moins originale. Les élus sont couverts de longues robes, avec une couronne. On trouve parfois Saint Pierre et ses clefs, plus fréquemment Abraham, qui reçoit les âmes en son sein. Quelquefois, les béatitudes du corps et de l'âme sont représentées dans les voussures (portail nord de Chartres).

Conclusion

Chaque cathédrale a un caractère encyclopédique. Il est rare que les quatre miroirs soient représentés, excepté à Chartres. Les oeuvres sont dictées par le clergé et les artistes se plient à la commande. Ils ne sont ni des révoltés ni des penseurs