PÉNINSULE ARABIQUE
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Foyer de
la civilisation arabo-islamique et cœur pétrolier du monde moderne, la
péninsule Arabique comprend sept États, dont trois, l' Avant d'examiner chacun d'entre eux, quelques traits communs, outre leur arabité, retiennent l'attention. D'abord le fait que ces sept pays possèdent, bien qu'en quantité et qualité diverses, une même richesse : le pétrole, dont 22,9 % de la production mondiale (en 1994) et 46,5 % des réserves (estimées début 1996) se concentrent ici. Transitent encore à travers les 800 km du Golfe (sur 470 au maximum, mais 50 au détroit d'Ormuz) 20 % de l'approvisionnement pétrolier du monde industrialisé, même s'il ne s'agit plus de ce " poumon de l'Occident " décrit autrefois. S'expliquent ainsi le boom subit des États de la région à partir des années 70 - bien plus tôt pour l'Arabie Saoudite et le Koweït -, mais aussi les déjà rudes contrecoups de la récession pétrolière du milieu des années 80, et bien sûr l'enjeu encore crucial de la zone pour les grandes puissances, États-Unis en premier lieu. Tous les États de la péninsule furent, jusque récemment, aux seules exceptions de l'Arabie Saoudite et du Yémen du Nord, des colonies ou protectorats de la Grande-Bretagne, venue au XIXe siècle " pacifier " toutes les routes des Indes. La " sécurité " assurée par les Britanniques reposait sur un principe simple : dissuader tout projet hégémonique d'un État en favorisant le morcellement de la région en émirats constituant autant de protectorats fragiles, dont Londres consoliderait, pour son compte, les bases économiques et les structures étatiques. Mais, un siècle plus tard, l'écroulement de son empire colonial et la crise de ses finances amènent le Royaume-Uni à se désengager : prise par un gouvernement travailliste en 1968, la décision est appliquée le 1er décembre 1971 par un gouvernement conservateur. " Le départ des Britanniques - écrit Raoul Delcorde dans La Sécurité et la stratégie dans le golfe Arabo-Persique - provoque des perturbations dans l'équilibre du Golfe et, pour combler le vide, deux solutions se présentent : soit qu'un État suffisamment fort se charge de faire régner l'ordre dans la région (ce qui implique l'adhésion des autres États) en étant lui-même appuyé par une grande puissance, soit que chaque État se dote d'une capacité militaire et d'une cohésion interne suffisantes pour assurer sa propre sécurité. Mais les faits sont têtus : les divisions et les troubles qui naissent sur le côté arabe du Golfe, la présence soviétique en Irak conduisent nécessairement à l'émergence d'un nouveau centre de puissance, l'Iran. " D'autant que les États-Unis, à l'époque, s'embourbent dans le conflit vietnamien. Plutôt que de s'engager militairement ailleurs dans le monde, ils préfèrent miser sur des régimes relais. Dans la région, ce sera naturellement celui du Chah. Contrairement à l'Arabie Saoudite, autre candidat à l'hégémonie sur la zone, l'Iran dispose des moyens humains indispensables pour devenir le pivot de la politique américaine d'" endiguement " de l'URSS (voir Russie), dans une région dont la guerre d'octobre 1973 a souligné l'importance pour l'économie occidentale. Perses et Arabes rivalisent certes depuis longtemps ici. Mais Téhéran profite du contexte pour pousser son avantage : si elle accepte l'indépendance de Bahreïn qu'elle revendiquait, elle occupe militairement, à la veille du départ des Britanniques - donc avec leur complicité -, l'île d'Abou Moussa et les deux Tomb, proches du détroit d'Ormuz. C'est encore l'armée du Chah qui écrase la guérilla populaire à Oman. Malgré les craintes de l'Égypte, du Koweït, de l'Arabie Saoudite et évidemment de l'Irak, l'Iran se pose en gendarme du Golfe. C'est d'ailleurs en réaction à son expansionnisme que se forme la Fédération des émirats arabes unis, à laquelle toutefois Bahreïn et Qatar refusent d'adhérer. L'Arabie Saoudite, tout en partageant l'hostilité du Chah aux menaces tant soviétiques que nationalistes arabes, entend préserver ses propres intérêts. Les États-Unis, une fois sortis de l'impasse vietnamienne, tendent à s'implanter de plus en plus directement dans la zone, en augmentant leurs importations d'hydrocarbures en provenance du Golfe et en drainant la majorité des pétrodollars, sans oublier leurs fabuleuses ventes d'armes - l'Iran, à lui seul, leur en achète, de 1972 à 1976, pour plus de 10 milliards de dollars. Mais la révolution islamique, en 1978-1979, bouleverse toutes les données. Le principal relais de la politique américaine disparaît. L'hégémonisme iranien prend un tour révolutionnaire. Les importantes minorités chiites redoublent d'agitation dans les émirats. Même le régime saoudien est victime, en 1979, d'émeutes intégristes dont il réchappe de justesse, grâce notamment à l'aide des gendarmes français. C'est pourquoi l'Amérique décide de réorganiser son dispositif, avec notamment la création de la Force de déploiement rapide. Afin de faire face à toute " tentative d'une puissance extérieure pour prendre le contrôle de la région du golfe Persique " - que le président Jimmy Carter considérerait, annonce-t-il, comme " une attaque contre les intérêts vitaux des États-Unis " -, le Département d'État se charge de garantir au Pentagone une chaîne de bases et de " facilités " militaires : du Maroc à la Turquie et à l'Égypte, en passant par Diego Garcia dans l'océan Indien, Oman, la Somalie et le Kenya. La guerre entre l'Irak et l'Iran testera, dès 1980, ce système à peine bâti. Tandis que les États-Unis, comme l'URSS, se révèlent durablement impuissants à stopper le massacre, les émirats s'alarment d'une possible extension du conflit. Téhéran ne se prive d'ailleurs pas d'exercer sur eux de fortes pressions, de l'extérieur et - via les minorités chiites - de l'intérieur. Proches de Washington dont ils encourageront l'intervention croissante, mais avec laquelle ils ne peuvent s'allier trop ouvertement, compte tenu du soutien américain à Israël, les dirigeants de la région s'accordent pour concrétiser un vieux projet saoudien longtemps différé : le Conseil de coopération du Golfe (CCG). L'organisme - qui naît officiellement en mai 1981 et regroupe l'Arabie Saoudite ainsi que les cinq autres émirats (mais pas les deux Yémens) - dépasse le seul Marché commun évoqué dans les années 70. Économique, en effet, le CCG coordonne les politiques industrielles des pays concernés, en les préparant à l'après-pétrole ; les chantiers se multiplient et l'intégration se renforce. Politique, il s'efforce également d'éliminer les principaux facteurs de déstabilisation des régimes de la région : les différends entre États membres qu'il tente de résoudre pacifiquement, le conflit israélo-arabe dans lequel le CCG intervient en faveur d'une solution politique du problème palestinien et, surtout, l'affrontement irako-iranien sur lequel il adoptera une position plus " musclée " à partir de l'entrée des forces iraniennes en territoire irakien durant l'été de 1982. Mais la crise et la guerre du Golfe illustrent l'impuissance de cette organisation, incapable d'empêcher l'invasion du Koweït le 2 août 1990. Cette impuissance repose, après la victoire alliée dans le Golfe, le problème de la " sécurité ", d'autant que Saddam Hussein parvient à se maintenir au pouvoir. La création d'une force militaire commune, baptisée Bouclier de la péninsule, et le pacte avec l'Égypte et la Syrie - ces deux derniers États devant maintenir une présence militaire dans la région en échange d'une aide économique et financière - montrent rapidement leurs limites. Très vite, le Koweït, comme Bahreïn, Qatar et les Émirats arabes unis préférent le parapluie des États-Unis, qui renforcent l'implantation de la Force de déploiement rapide. D'autre part, les rivalités entre les membres n'ont pas été effacées par la guerre. Lors du sommet de Mascate, en décembre 1995, Qatar boycotte la séance finale, faute d'avoir réussi à faire élire son candidat au poste de secrétaire général du CCG, désormais occupé par le Saoudien Jamil Al Houjailan. Bahreïn est formé de trente-trois îles d'une superficie totale de 1 000 km2, mais sa population (500 000 habitants) se concentre sur deux d'entre elles : Bahreïn même et Mouharraq. De ses deux siècles de domination par la Perse, avant la colonisation britannique, lui reste une forte minorité se réclamant de ses origines iraniennes, parlant persan et attachée au chiisme. Téhéran prétendit d'ailleurs annexer Bahreïn lorsque Londres renonça, en 1968, à son protectorat. Mais la consultation organisée en 1970 sous le contrôle de l'ONU aboutit à l'indépendance, proclamée en août 1971. La vie de l'île est marquée par une agitation politique chronique et par la présence de forces d'opposition, de gauche et islamiste. La dissolution, en 1975, de la Chambre élue deux ans plus tôt - signe, alors, d'une balbutiante démocratisation de cette monarchie absolue - et la découverte d'un " complot iranien " en 1981, puis d'une tentative de coup d'État en 1985 ont renforcé le caractère répressif du régime. Pourtant, l'agitation n'a pas cessé, encouragée par les difficultés économiques, notamment le chômage, très élevé parmi les chiites. En novembre 1992, l'émir décide la création d'un Conseil consultatif, ce qui ne répond pas aux désirs de la population d'un retour à la constitution de 1973 : des milliers de citoyens signent une pétition en ce sens, en octobre 1994. Le mois suivant éclate une véritable intifada, qui se poursuit depuis. Des dizaines de personnes sont tuées, des centaines arrêtées, la torture est une pratique courante. Le 15 janvier 1995, une importante figure de l'opposition, cheikh Ali Salman est déportée du pays avec deux collègues. Le pouvoir, avec l'appui du CCG et notamment de l'Arabie Saoudite, dénonce les " ingérences iraniennes " et refuse toute concession ; il joue même un jeu trouble pour diviser chiites et sunnites. Plusieurs attentats durant l'année 1996 témoigne d'une radicalisation de la contestation. La faiblesse de la production pétrolière, commencée depuis les années 30, a amené très tôt Bahreïn à se diversifier : outre les activités traditionnelles (la pêche et les perles), le pays s'est doté d'une immense usine d'aluminium et d'un complexe pétrochimique ; la capitale, Manama, est devenue, depuis la guerre du Liban, la première place financière de la région ; elle dispose également d'un aéroport et d'un port doté d'une cale sèche. Mais la guerre irako-iranienne, puis celle du Golfe ont entravé cet essor et la crise économique frappe durement le pays. Les troubles politiques risquent d'entraîner un retrait des investissements étrangers. Bahreïn est, depuis le 26 novembre 1986, relié à l'Arabie Saoudite par un pont de 25 kilomètres de long. Qatar, avec 11 000 km2, la plupart déserts, est peuplé, en 1993, de 500 000 habitants, dont 70 % seraient étrangers (Iraniens, Asiatiques ainsi que d'autres pays arabes) - la récession pétrolière en a déjà chassé plusieurs milliers. D'une économie autrefois consacrée, elle aussi, à l'élevage, à la pêche et à la culture des perles, Qatar sauta, avec l'exploitation de ses hydrocarbures, à un niveau de développement supérieur : raffineries, pétrochimie, cimenterie, aciéries, réseau de communications maritimes et terrestres, système de santé et d'éducation, etc. La vie politique du pays, indépendant depuis 1971, se résume en luttes intestines au sein de la famille des cheikhs Al Thani. Ahmad Ibn Ali fut évincé en 1972 par son cousin et Premier ministre, Khalifa Ibn Hamad, lequel, en 1977, a désigné comme prince héritier son fils, Hamad Ibn Khalifa. Un grave conflit territorial oppose l'émirat à Bahreïn. En septembre 1992, une forte tension mit aux prises le pays avec l'Arabie Saoudite à propos de la délimitation de la frontière, Qatar décidant même de boycotter plusieurs réunions du CCG. Le pays prenait, déjà à l'époque, sous l'impulsion du prince héritier, ses distances avec son puissant voisin, refusant de prendre position sur la guerre civile au Yémen en 1995, développant les contacts avec l'Irak et l'Iran et entamant des relations avec Israël. Le 27 juin 1995, profitant d'un voyage de son père à l'étranger, le prince héritier Hamad Ibn Khalifa s'empare du pouvoir. La Fédération des Émirats arabes unis était censée, à la veille de son indépendance (1971), regrouper tous les émirats de l'ex-" Côte des Pirates ". Mais Qatar et Bahreïn ayant décliné l'offre, elle ne compte que sept membres : Abou Dhabi, Dubaï, Sharja, Ras al Khaïma, Oum al Qaiwain, Ajman et Fujaira - au total 84 000 km2 et 1,8 million d'habitants, dont près de 80 % d'étrangers. L'afflux massif d'immigrants arabes, mais aussi pakistanais et indiens, s'explique évidemment par le boom pétrolier des années 70, qui fit des Émirats arabes unis un des pays les plus riches du monde. Sa vie politique reste cependant troublée par les luttes d'influence entre émirats, notamment celle, traditionnelle, entre Abou Dhabi, dont l'émir cheikh Zayed, assure la présidence de la Fédération, et Dubaï, dont l'émir, cheikh Rachid, occupe le poste de Premier ministre. Ainsi sa Constitution provisoire (de monarchie absolue) se voit régulièrement prorogée depuis son adoption en 1971, faute d'accord sur un texte définitif. De même, la dissolution des formations armées de chaque émirat et leur fusion en une seule armée, cause de nombreuses crises, ne prennent pas corps. Sharja a été secoué, en juin 1987, par un coup d'État contre l'émir cheikh Sultan, renversé par son frère, du moins jusqu'à ce que les pressions des autres émirats et de l'Arabie Saoudite rétablissent l'émir et fassent de son frère le prince-héritier et vice-gouverneur. Les Émirats, eux aussi, eurent maille à partir avec l'Iran, qui prit le contrôle par la force, en 1971, des îles d'Abou Moussa ainsi que de la petite et la grande Tomb, dont la position au coeur du Golfe s'avère stratégique. En 1992, ce problème est relancé par la décision de Téhéran d'annexer Abou Moussa, qui provoque un regain de tension. À l'entrée du Golfe proprement dit, Oman, ancien " sultanat de Mascate et Oman ", s'étend sur environ 300 000 km2 - y compris le Dhofar, pacifié en 1975 à l'issue de longs combats menés par les forces d'Oman, appuyées par l'Arabie Saoudite et un fort contingent de soldats iraniens, contre le Front de libération soutenu par le Yémen du Sud. Le pays étant essentiellement désertique, avec des sommets culminant à plus de 3 000 mètres, c'est dans la capitale, Mascate, et sur l'étroit littoral central que se concentre l'essentiel du million et demi d'habitants, dont 20 % de Pakistanais, d'Indiens et d'Iraniens - nombre de ces derniers doivent cependant, ici aussi, s'exiler, du fait du recul du pétrole. Celui-ci avait, à partir de la fin des années 60, donné au sultan Qabous - parvenu en 1970 au pouvoir après avoir évincé son père, Ibn Taimur - les moyens de moderniser un pays très arriéré : développement d'industries dérivées du pétrole, construction de ports et d'aéroports, essor des infrastructures et services publics. En 1992, le sultan inaugure un Conseil consultatif sans grands pouvoirs. En août 1994, 200 personnes sont arrêtées pour un soi-disant " complot islamique " ; certaines seront condamnées à mort (mais la peine ne sera pas appliquée). Sur le plan régional, Oman achève la démarcation de sa frontière avec le Yémen (juin 1995) puis avec l'Arabie Saoudite (juillet 1996). Le pays entame des contacts, dès 1994, avec l'État hébreu : en septembre, Itzhak Rabin y fait sa première visite officielle dans le Golfe. Conflits Les conflits inter-étatiques pèsent lourd dans les relations entre les monarchies du Golfe, sans doute parce que chaque kilomètre carré est riche en pétrole. On peut distinguer les " grands conflits " des petites contestations moins connues mais porteuses de clivages politiques. Dans la première catégorie, la lutte entre l'Irak et l'Iran sur le Chatt al Arab, qui a été à l'origine de la guerre entre les deux pays ; la revendication irakienne sur le Koweït, puis différentes contestations sur des îles koweïtiennes ; la revendication de l'Iran sur Bahreïn, puis son occupation des trois îlots appartenant aux Émirats arabes unis dans le détroit d'Ormuz ; sans parler des difficultés surgies de la délimitation des frontières entre l'Irak, l'Iran, le Koweït, le Qatar et l'Arabie Saoudite. On peut aussi mentionner l'important contentieux entre l'Arabie Saoudite et le Yémen, en principe en voie de règlement. Dans la seconde catégorie, en 1986 une petite guerre a opposé Bahreïn et Qatar à propos du contrôle de l'îlot de Facht al Dibel ; les deux pays se disputent aussi les îles Hawar, et Qatar a même porté - malgré les protestations de Bahreïn qui préfère une médiation saoudienne - ses revendications, en juillet 1991, devant la Cour internationale de justice de La Haye. Abou Dhabi, Qatar et l'Arabie Saoudite se disputent la zone de Khaur al Ubeyd ; plus importante est la revendication des Émirats arabes unis sur le cap Mussadam, qui contrôle le détroit d'Ormuz et qui appartient à Oman, mais en est séparé physiquement. Différents conflits territoriaux opposent les monarques des Émirats arabes unis. Enfin il faut rappeler le conflit de l'oasis de Buraimi entre l'Arabie Saoudite, Oman et Abou Dhabi, qui remonte aux années 50 et ne fut réglé que partiellement en 1974. Tous ces antagonismes qui, de loin, ressemblent à des guerres d'opérette jouent un rôle important dans la définition des rapports entre les pays du Golfe et expliquent parfois des divergences diplomatiques, économiques - à l'OPEP par exemple - et la méfiance réciproque tenace entre des États unis par une même vision idéologique. |
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