IMMIGRATIONS
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Terre de migrations, le Proche-Orient l'a toujours été. Mais le phénomène a pris, dans les dernières décennies, une dimension nouvelle. La raison en est simple : la région, en schématisant à peine, comprend d'un côté des pays producteurs de pétrole, donc capables d'investir beaucoup, mais peu peuplés, de l'autre des pays peuplés mais non (ou peu) producteurs de pétrole, à la seule exception de l'Irak qui truste ces deux atouts. Conséquence de cette contradiction, une importante immigration est venue renforcer l'insuffisante concentration de travailleurs, en premier lieu dans le golfe Arabo-Persique. Au départ, ces nouveaux travailleurs étaient originaires de pays arabes, tels l'Égypte, la Jordanie, le Yémen, la Syrie, le Liban ou l'Irak et, bien sûr, la Palestine. Mais, depuis 1970 les entrepreneurs du Golfe tendent plus loin leurs filets : en Asie. C'est en Inde, au Pakistan, au Bangladesh, en Thaïlande, aux Philippines, en Corée du Sud, et même en Chine, que se recrute désormais une partie de plus en plus notable de cette force de travail supplétive. Le salaire varie, il est vrai, du simple au triple, au quadruple, selon qu'il s'agit d'Asiatiques ou d'Arabes. Si, jusqu'à la guerre du Golfe, les quelque 380 000 Palestiniens du Koweït sont relativement " installés " dans la société de l'émirat où ils occupent souvent des postes importants, ce n'est pas le cas, loin de là, de la plupart des travailleurs immigrés du Golfe. Ceux-ci doivent, en général, acquitter plusieurs mois de salaire à l'embaucheur pour obtenir emploi et visa, et ce pour vivre seuls - les familles ne suivent que rarement et bien plus tard - avec un traitement de misère et à la merci de l'arbitraire des émirs. Résultant d'un choix politique, cette immigration massive n'est évidemment pas sans conséquences politiques. Bien des régions du Golfe ont préféré faire appel à la main-d'œuvre asiatique pour éviter les risques que ferait courir, selon les puissants, une immigration arabe, plus sensible aux courants démocratiques et nationalistes. Mais la vague ainsi déclenchée a profondément déstabilisé les sociétés retardataires du Golfe, portant atteinte aux valeurs et à l'identité traditionnelle arabes, et suscitant du même coup des réactions propres à stimuler le sursaut intégriste. Elle n'a pas empêché pour autant le développement de la contestation plus ou moins révolutionnaire, la jonction s'opérant même parfois entre Arabes du pays et étrangers. La courbe de l'immigration a, grosso modo, suivi celle des revenus des hydrocarbures de la péninsule Arabique. À la suite du " choc pétrolier " de 1973 - suivi de celui de 1979-1980 -, l'afflux des travailleurs étrangers s'accentue, comme le montrent les statistiques (voir notamment la contribution d'André Bourgey dans Crise du Golfe : la logique des chercheurs). Cet apport s'est avéré déterminant dans l'explosion démographique des pays du Golfe - les Émirats arabes unis, par exemple, voient leur population décupler entre 1970 et 1990 - et leur urbanisation à marche forcée : une ville comme Koweït-City passe de 100 000 habitants en 1950 à 1 500 000 en 1990, tandis que Dubaï, peuplée de 4 000 âmes en 1960, en compte 600 000 en 1990. Au total, le nombre d'étrangers triple dans les émirats du Golfe entre 1970 et 1980, pour atteindre dans les années 80 une proportion de plus de 80 % au Koweït, 70 à 80 % à Qatar et dans les Émirats arabes unis, 35 à 40 % en Arabie Saoudite, environ 30 % à Bahreïn et à Oman. Et, à cette période, seuls le Koweït et l'Arabie Saoudite accueillaient une majorité d'immigrés arabes, les Asiatiques constituant le gros de la main-d'œuvre étrangère de Bahreïn, de Qatar, des Émirats arabes unis et d'Oman. Si l'on ajoute l'Irak et l'Arabie Saoudite au cinq Émirats du Golfe, le nombre d'immigrés atteindra alors cinq à six millions. Si les immigrés contribuent au développement de leur pays d'accueil, ils influent aussi considérablement - comme le montre le cas de l'Égypte - sur leur pays d'origine. Par les modifications sociologiques que leur départ a entraînées : l'émigration, pour un tiers rurale, a accentué la tertiarisation des campagnes. Par la soupape de sécurité qu'ils représentent : les 2 à 3 millions de travailleurs partis loin du Nil allègent d'autant les statistiques du chômage. Par l'argent qu'ils rapatrient : Le Caire, en 1987, récupère ainsi 2,7 milliards de dollars. Après le flux, le reflux. La chute des prix du pétrole, en particulier à partir de 1986, provoque un départ important : le nombre d'étrangers dans le Golfe diminue d'un quart, voire un tiers, durant les années 80. Mais il s'accélère évidemment avec la crise ouverte par l'invasion irakienne du Koweït. C'est une des plus grandes migrations de l'histoire du Moyen-Orient qui se produit en quelques mois : un million de réfugiés arrivent en Jordanie, 865 000 Égyptiens qui travaillaient au Koweït et en Irak doivent rentrer précipitamment au pays, 750 000 Yéménites quittent l'Arabie Saoudite, 300 000 Palestiniens fuient le Koweït, etc. Le Golfe de l'après-guerre a naturellement eu besoin, à nouveau, de centaines de milliers de bras étrangers, et une partie des travailleurs arabes, chassés de la péninsule durant la " Tempête du Désert ", y sont retournés. Mais dans quelle proportion ? Les statistiques, à l'été 1996, restaient muettes sur ce point. Sans doute l'Arabie Saoudite et les Emirats recrutent-ils désormais plus volontiers en Asie... |
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