MINORITÉS
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Donnée permanente de l'histoire du Moyen-Orient, l'existence de minorités religieuses et ethniques occupe de nouveau une place centrale dans les affrontements qui secouent la région. Leur naissance s'explique par les caractéristiques spécifiques de ce carrefour de trois continents, lieu de passage d'innombrables migrations, où apparurent et se développèrent quelques-unes des plus grandes civilisations de l'Antiquité. C'est là également que le monothéisme trouva son berceau, et son expression dans le judaïsme, puis le christianisme et enfin l'islam. Ni l'apparition de ce dernier, ni son hégémonie n'empêcheront l'explosion des minorités. Au contraire : l'islam, en effet, se considérant comme leur continuateur, coexiste avec les " Gens du Livre ". D'où un système politique lâche et décentralisé, le " millet " organisant en fait, dans l'Empire ottoman, une sorte - le terme est de Laurent et Annie Chabry, dans Politique et minorités au Proche-Orient - d'" agrégat de ghettos ". " Ce pluralisme institutionnel, expliquent-ils, eut pour effet de redistribuer les rôles sociaux à l'intérieur de chaque communauté selon un schéma pyramidal hiérarchique quasi complet et de concentrer, en principe, toutes les activités sociales à l'intérieur du cercle communautaire. " Cette coexistence, souvent conflictuelle, survivra au démantèlement de l'Empire ottoman. Les " mandats " que s'arrogent les grandes puissances (en vertu des accords Sykes-Picot) intègrent en effet le respect du rôle des communautés dans l'organisation sociale. Loin de mettre fin à l'ancien " millet ", ils le renforcent en appuyant la revendication nationale de certaines minorités. " Diviser pour régner " n'est, il est vrai, pas un précepte nouveau pour les Occidentaux au Moyen-Orient. La France n'a-t-elle pas toujours inscrit dans la " défense des chrétiens " ses interventions au Levant ? N'a-t-elle pas misé sur les druzes et les Alaouites, comme la Grande-Bretagne sur les Hachémites et les Kurdes, etc. ? De fait, grande est la tentation de manipuler les contradictions accumulées par des siècles d'aspirations plus ou moins refoulées. Des aspirations nationales : celles des Arméniens, des Assyriens, des Kurdes et des Palestiniens, quatre peuples dont la volonté nationale, toujours persécutée, ne put jamais aboutir durablement. Des aspirations religieuses aussi. Minoritaires, les Juifs et les chrétiens, au sein d'un monde où domine l'islam. Différents, au sein du christianisme, les melkites catholiques ou Grecs catholiques, les syriaques ou Syriens catholiques, les maronites, les Chaldéens, les coptes catholiques, les Arméniens catholiques et les catholiques romains, ainsi que - séparés de Rome - les Grecs orthodoxes ou byzantins, les syriaques jacobites, les nestoriens, les coptes, les Arméniens apostoliques ou grégoriens et, bien sûr, les Églises réformées. Minoritaires, au sein de l'islam sunnite, les chiites et leurs dissidents zaydites, ismaéliens, druzes, alaouites, baha'is et yezidis... Ainsi se dessinent les traits d'une région où, note Salah Bechir dans le numéro 8 de la Revue d'études palestiniennes, la communauté " ne peut pousser son autonomie jusqu'à s'identifier à un État. Elle est soit dominante, soit dominée, soit alliée du dominant, soit alliée du dominé ; le rapport des forces maintient cet équilibre constamment imposé et constamment remis en cause... mais toujours négocié. D'où un état de conflit interne souvent sourd, parfois ouvert, mais permanent. Dans cette perspective, une "frontière internationale" est indispensable : c'est la limite du champ clos, du lieu où coexistent les forces en conflit, où se négocie l'équilibre. " L'équilibre - on l'a vu spectaculairement au Liban, mais aussi dans toute la région - est en passe d'être rompu. Pourquoi ? À l'origine se trouve, d'évidence, le conflit israélo-palestinien, qui a déstabilisé le Levant : création, pour la première fois, d'un État confessionnel, dépossession et dispersion d'un peuple arabe, succession de guerres meurtrières sont autant de facteurs d'une résurgence des protestations minoritaires. Mais cette résurgence a été, non moins évidemment, intégrée par les stratégies des puissances régionales, Israël en tête : c'est l'objectif de " balkanisation " du Moyen-Orient dénoncé par les uns et... avoué par les autres. Côté dénonciation, voici le vieux dirigeant libanais Raymond Eddé décelant, derrière la " partition " du Liban, " la création, aux côtés d'Israël, de plusieurs États à caractère confessionnel, des États tampons qui contribueraient à la sécurité de l'État juif " (Le Monde, 16 novembre 1975). Le frère du roi Hussein, lui, relevait : " La perspective d'un éclatement de la Grande Syrie entre druzes, maronites et fondamentalismes sunnite et chiite coïncide avec le développement du Grand Israël " (The Times, 3 septembre 1983). Ce qu'avouait volontiers Oded Yinon dans Stratégie pour Israël dans les années 80, où l'extrémiste israélien prônait le démantèlement des voisins d'Israël, Égypte comprise, en une kyrielle de petits États confessionnels... La paix entre Israéliens et Palestiniens constitue donc la condition nécessaire d'un nouvel équilibre entre minorités au Moyen-Orient. Nécessaire mais non suffisante : il restera, après celle des Palestiniens, d'autres identités nationales à promouvoir, et la vague des intégrismes ne refluera que dans le cadre d'un développement autonome et démocratique de la région, hors des modèles extérieurs dont elle sanctionne aussi les échecs. |
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Alain Gresh - Dominique Vidal |