EAU (problème de l')
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En 1953, la décision d'Israël de détourner une partie des eaux du Jourdain à partir du lac de Tibériade engendre une vive tension au Proche-Orient. Au début de 1964, un sommet arabe adopte un contre-projet concernant l'exploitation des eaux de ce fleuve : la compétition contribuera à l'escalade qui mènera à la guerre de 1967. La décision syrienne, prise en 1973, de remplir le barrage Tabqa sur l'Euphrate met Bagdad et Damas au bord de la guerre : selon l'Irak, trois millions de ses paysans sont menacés. En 1990-1991, durant la crise du Golfe, des experts américains proposent d'utiliser l'arme de l'eau contre Saddam Hussein : grâce aux barrages en amont, sur le Tigre et l'Euphrate, qui prennent leur source en Turquie, on peut assoiffer l'Irak. Ces quelques exemples illustrent de manière dramatique l'enjeu de l'eau au Proche-Orient : dans une région aride, où les précipitations sont faibles, une denrée aussi rare suscite bien des convoitises ; la conserver, ou la conquérir, relève de la sécurité nationale. Selon les prévisions de la Banque mondiale, qui craint une véritable pénurie dans la région, les ressources renouvelables par habitant passeront, entre 1990 et 2025, de 1 112 mètres cubes à 645 mètres cubes pour l'Égypte, de 1 024 mètres cubes à 311 mètres cubes pour Israël, de 439 mètres cubes à 161 mètres cubes pour la Syrie (à titre de comparaison, l'Afrique disposera en 2025 de 2 620 mètres cubes par habitant et l'Asie de 2 134 mètres cubes). En plus des pluies, faibles, de la solution du dessalement des eaux de mer, extrêmement coûteuse, l'essentiel des ressources en eau du Proche-Orient provient des nappes phréatiques et des fleuves. Trois réseaux de fleuves irriguent la région : le Nil ; le Jourdain ; le Tigre et l'Euphrate. " L'Égypte est un don du Nil. " Près de deux mille cinq cents ans plus tard, cette formule d'Hérodote résume encore le destin de l'Égypte. On l'a vu dans les années 80, quand plusieurs années consécutives de sécheresse firent baisser le Nil à un de ses niveaux historiques les plus bas. Non seulement l'agriculture en souffrit, mais aussi l'industrie puisque 28 % de l'énergie électrique est d'origine hydroélectrique. Alors même que la situation s'est depuis rétablie, on prévoit que le déficit en eau de l'Égypte dépassera 5 milliards de mètres cubes en 2010 ; la fantastique croissance démographique y sera pour quelque chose. On comprend dans ces conditions l'intérêt que Le Caire accorde aux divers pays qui contrôlent les sources du fleuve ou les territoires par lesquels il transite, notamment l'Éthiopie et le Soudan. Le développement, dans le sud du Soudan, de la rébellion dirigée par John Garang a particulièrement inquiété les Égyptiens, car elle est à l'origine de l'arrêt des travaux de construction du canal de Jonglei, entre Bor et Malakal, qui devait permettre d'économiser 0,5 milliard de mètres cubes d'eau. D'autre part, le projet de l'Ouganda de faire payer l'Égypte et le Soudan pour l'eau comme celui de l'Éthiopie de construire deux barrages sur le Nil bleu et le fleuve Atbara ont aggravé les tensions. En 2002, devrait se tenir une conférence de tous les pays qui bordent le Nil pour tenter d'établir un plan de partage des eaux - pour l'instant, seuls Le Caire et Khartoum ont signé un accord en ce sens. Bien qu'ils ne représentent que 2 % du débit du Nil et 6 % de celui de l'Euphrate, le Jourdain et ses affluents (notamment le Yarmouk) sont au cœur de contestations parfois violentes qui mettent aux prises Israël, la Syrie - notamment autour du Golan - et la Jordanie. Jusqu'ici, malgré dix-sept plans successifs depuis 1939, aucun compromis n'est intervenu. Dans le traité de paix signé le 26 octobre 1994, Amman et Tel Aviv " reconnaissent leurs droits légitimes sur les rivières Jourdain et Yarmouk et sur les nappes souterraines de l'Arava ". Israël s'est engagé à fournir annuellement 50 millions de mètres cubes supplémentaires à la Jordanie, soit sa part des eaux du Yarmouk, et à contribuer à des travaux (barrages, réservoirs et canalisations) qui procureront à terme au royaume 100 000 millions de mètres cubes. De surcroît est mise à l'étude la construction d'un canal entre la mer Morte et la mer Rouge, qui contribuerait aux projets de dessalement - en turbinant l'eau de mer, on produirait de l'électricité qui ferait tourner les usines de dessalement. Mais ces programmes ne suffiront pas à venir à bout de la pénurie qui menace Israël : d'où sa détermination à conserver le contrôle des nappes phréatiques de Cisjordanie. Dès 1967, l'eau des Territoires occupés a été mise sous contrôle militaire, et les résidents arabes se sont vu interdire de creuser de nouveaux puits, tandis que les colonies juives de peuplement en foraient sans restriction. Selon le ministre de l'agriculture du dernier gouvernement Rabin, Yaakov Tsur, Israël tirerait plus du tiers de sa consommation des trois grandes nappes phréatiques partiellement ou totalement situées en Cisjordanie. La question de l'eau, qui n'a pu être réglée dans le cadre des discussions sur l'autonomie, sera un des points chauds des négociations finales entre Palestiniens et Israéliens. La Turquie est un des rares pays du Proche-Orient - avec le Liban - à ne pas souffrir du manque d'eau. Le pays contrôle les sources du Tigre et de l'Euphrate, ce qui n'a pas manqué de créer bien des contestations avec la Syrie et avec l'Irak. Des accords de partage ont été signés à plusieurs reprises, mais ils sont mis en cause par le projet de développement du Sud-Est anatolien, connu sous le nom de GAP. Avec la construction de 21 barrages et d'une douzaine de centrales électriques sur les deux fleuves, le GAP devrait contribuer au développement d'une des régions les plus pauvres du pays où se déroule la rébellion kurde. L'achèvement du monumental barrage Atatürk sur l'Euphrate et son remplissage en janvier 1990 - qui a entraîné la retenue des eaux durant un mois - ont soulevé de fortes inquiétudes en Syrie comme en Irak. Ce barrage fait désormais partie du contentieux qui oppose les trois pays. Pour résoudre le problème de l'eau au Proche-Orient, il convient de mettre en oeuvre une double stratégie : d'une part un effort d'économies, notamment dans le domaine agricole où le gaspillage est très fort ; d'autre part une coopération régionale qui suppose la fin de l'état de guerre. Si l'eau ne fait pas l'objet d'un effort concerté des pays au Proche-Orient, nul doute alors qu'elle ne devienne une cause supplémentaire de conflits et de déstabilisation. |
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