INDÉPENDANCES

Ouverte par le démantèlement de l' Empire ottoman, au lendemain de la Première Guerre mondiale, l'ère des indépendances s'étend, au Moyen-Orient, jusqu'aux années 70. C'est dans le cadre des frontières, souvent arbitraires, définies par les vainqueurs que s'affirme ce mouvement.

Premier pays à arracher son indépendance, l'Égypte est aussi, dans cette région découpée et redécoupée au gré des colonisateurs, une des seules nations constituées depuis des siècles. S'y développe, en outre, autour du Wafd, un puissant mouvement nationaliste. Les troubles, depuis 1918, ont été si violents que Londres préfère, le 28 février 1922, concéder unilatéralement l'indépendance. Mais les Britanniques se réservent d'énormes privilèges en matière de communications, de défense, de protection des intérêts étrangers - ainsi d'ailleurs qu'au Soudan. Il en ira de même dans le nouveau traité que les Britanniques doivent signer le 28 août 1936, au terme d'une longue épreuve de force avec le Wafd : ils y bénéficient notamment de facilités en cas de guerre, et font reconnaître leurs intérêts dans la zone du canal de Suez, où ils maintiennent 10 000 hommes. Admise à la Société des nations en 1937, l'Égype ne sera pourtant réellement indépendante qu'en 1954, lorsque Nasser, succédant à Neguib, obtiendra de l'ancienne métropole l'évacuation de la zone du canal, avant de nationaliser, en 1956, la Compagnie de Suez...

L'Irak est aussi le théâtre d'une vigoureuse agitation indépendantiste. L'annonce du " mandat britannique ", en 1920, y déclenche une insurrection que materont, non sans mal, les troupes de Sa Majesté. L'intronisation de Faysal, chassé de Syrie par l'armée française, ne met pas fin au bouillonnement. Si bien que, de recul en recul, après trois traités bâtards, la Grande-Bretagne admet celui de 1930, qui accorde une indépendance totale à l'Irak, en échange, là aussi, de " facilités " militaires y compris de bases. L'ancienne Mésopotamie entre ainsi à la SDN le 3 octobre 1932.

À cette époque, l'actuelle Arabie Saoudite est déjà indépendante. C'est, il est vrai, avec Ibn Saoud que sir Percy Cox, résident britannique dans le Golfe, avait conclu le premier accord anglo-arabe, en 1915 : l'organisation de la révolte antiturque troquée contre l'indépendance. À défaut, on l'a vu, de l'accorder dès après la guerre, comme promis, à l'ensemble du monde arabe, Londres la reconnaît, en 1926, au " roi de Hedjaz et sultan du Nadj et de ses dépendances ". Le chef wahhabite l'a en effet emporté, entre-temps, sur le chérif hachémite Hussein : l'Arabie est à lui... à condition qu'il reconnaisse les positions britanniques, au sud dans le Golfe et au nord en Transjordanie.

Dès 1921, Londres avait détaché du " mandat palestinien ", confié par la SDN, le territoire situé à l'est du Jourdain, pour y bâtir l'émirat de Transjordanie. À sa tête, Abdallah, le frère de Faysal, fils comme lui du chérif Hussein. Sans doute le plus artificiel des " enfants " de Sykes et Picot, la Transjordanie, dépourvue d'un peuple conscient de son identité, ne soucie guère son " protecteur ". Sa frontière reconnue en 1927 par Ibn Saoud, sa loi organique et un traité sanctionnant son caractère britannique adoptés en 1928, l'émirat ne décrochera son indépendance (formelle) qu'en... 1946. Et en 1950, après l'annexion de Jérusalem et de la Cisjordanie, le roi impose le terme de " royaume hachémite de Jordanie ".

Peu avant, le Liban et la Syrie avaient accédé à leur tour à l'indépendance. Leur " mandataire " français avait pourtant tout fait pour retarder l'échéance. Dès 1920, c'est par la force que Faysal, proclamé roi par le " Congrès général syrien ", est chassé de Damas. Puis commence une longue série de " tripatouillages " territoriaux. 1920 : le " mandat " est divisé en quatre États, le Grand-Liban, Damas, Alep et un État alaouite. Ces trois derniers sont fédérés en 1922, le djebel druze devenant autonome. 1924 : constitution du sandjak d'Alexandrette, cédé à la Turquie en 1939. Nouveau découpage en 1925 : Grand-Liban, Syrie et djebel druze, où éclate une insurrection qui gagne tout le pays, avant d'être écrasée par l'armée française. Il faudra attendre 1936 et la victoire du Front Populaire pour que l'indépendance, en échange d'une alliance militaire, de bases et de " facilités ", soit promise au Liban et à la Syrie par un traité... non ratifié ! Vichy ayant laissé l'Axe utiliser militairement les deux pays, la Grande-Bretagne les occupe en juillet 1941, avec les Forces françaises libres. Dont le chef sur place, le général Catroux, délégué de de Gaulle, proclame l'indépendance du Liban et de la Syrie. C'est tard, trop tard aux yeux du mouvement national, qui obtient l'admission à l'ONU sans référence aucune à la position spéciale de la France. Les derniers soldats français quitteront le Levant le 31 décembre 1946...

La Grande-Bretagne, cependant, ne pourra se réjouir longtemps des mésaventures de sa rivale : trente ans après la déclaration Balfour, vingt-cinq ans après le mandat, sa politique palestinienne aboutit à une impasse. L'ONU, qu'elle a saisie, décide le partage. Le 14 mai 1948, sir Alan Cunningham, le septième et dernier haut commissaire britannique en Palestine, s'embarque à Haïfa. Le jour même où l'État d'Israël déclare son indépendance. L'État arabe, prévu lui aussi par l'ONU, ne voit pas le jour. La spirale fatale des conflits israélo-arabes commence.

Évincés de Palestine, puis d'Égypte (1945-1956), du Soudan (1956) et d'Irak (1958), les Britanniques, en revanche, " tiennent ", pour un temps, sur la péninsule Arabique. L'Arabie Saoudite, certes, est indépendante, ainsi que le Yémen du Nord qui, par un subtil jeu d'alliances, a toujours préservé sa liberté. Mais tous les autres émirats, sultanats ou principautés sont aux mains de Londres. Le Koweït s'en émancipera le premier, en 1961. Six ans plus tard, ce sera le tour de la Fédération de l'Arabie du Sud, qui deviendra République populaire du Yémen en 1967. Oman sera indépendant en 1970, le Qatar et Bahreïn en 1971, la même année que les Émirats arabes unis, autrefois Côte des Pirates. Mais la date clé, c'est 1967 : cette année-là, la Grande-Bretagne a décidé de retirer toutes ses troupes présentes à l'est de Suez.

Ainsi les structures étatiques nées du démembrement de l'Empire ottoman débouchent-elles sur l'indépendance de la plupart des peuples qu'il administrait au Proche-Orient. À l'exception de deux : les Palestiniens et les Kurdes.

Les 100 Portes du Proche-Orient
Alain Gresh - Dominique Vidal
Tous droits réservés - Éditions de l'Atelier.